Une Europe à réactions

Une Europe à réactions

 

Durant la semaine écoulée, les médias européens ont principalement tourné leurs regards Outre-Atlantique, pour cause de visite d’État d'Emmanuel Macron  à Washington, une première pour un chef d’État étranger depuis l'élection de Donald Trump. Le sentiment prédominant est la circonspection, devant tant d'élans chaleureux sans la moindre avancée concrète sur les dossiers brûlants. Certes, les deux dirigeants ont visiblement mis au point une relation spéciale, à en faire rosir de jalousie les Britanniques.

Revista 22 (Roumanie) souligne leurs nombreux points communs, à commencer par leur élection inattendue. Ils sont aussi tenants d'une diplomatie sans complexes. Dès lors, ils se téléphonent chaque semaine.Hospodarske Noviny (République tchèque) observe que Theresa May et Angela Merkel  sont mises toutes deux sur la touche. Si un dirigeant européen peut réussir à infléchir Trump, c'est bien Macron, qui s'érige de facto en chef de file de l'Union européenne (UE).

Toutefois, The Gardian (Royaume-Uni) conclue à une action peu convaincante, qu'il s'agisse de l'accord sur le climat, du nucléaire iranien ou de la taxation des importations européennes. De Morgen (Belgique) veut pourtant croire aux chances de Macron, l'homme qui comprend et parle la langue de Trump, l'homme qui sait calmer et apprivoiser l'ours. Mais nul ne peut exclure que le grand escogriffe ne finisse par décocher un mauvais coup de griffe ! Car Der Standard (Autriche) affirme que personne ne peut se fier à Trump : toutes ses promesses sont vouées à fondre comme neige au soleil.

Pire, La Libre Belgique pointe du doigt le discrédit que le locataire de la Maison Blanche jette sur la diplomatie américaine, dont ni la parole ni la signature ne présente plus le moindre crédit. Dans le même temps, le journal déplore que Macron se soit laissé séduire au point d'en oublier la solidarité européenne, notamment sur la question iranienne, un des rares succès diplomatiques de l'UE.

The Independant (Royaume-Uni) s'inquiète dès lors de l'avenir nucléaire de l'Iran, car celui-ci ne peut être qu'incité à développer ses recherches et son arsenal pour pouvoir finalement traiter d'égal à égal avec le grand Satan américain, à l'instar de la Corée du Nord. D'autant que Trump se montre inflexible, au point que son homologue français a dû se résoudre à lui vendre un accord auxiliaire, en traitant séparément le programme balistique de Téhéran et son influence régionale, comme l'indique Der Standard. Tel était sans doute le plan mis au point avec la Chancelière allemande avant le départ de Macron pour l'Amérique. Car il semblerait bien que les deux dirigeants européens se soient coordonnés et finalement répartis les tâches. Ainsi est-il revenu à Merkel  d'aborder avec Trump l'enjeu commercial lors d'une visite éclair à la suite du président français.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) en appelait alors la Chancelière à corriger l'erreur de Macron  d'adopter le style de Trump : à vouloir l'imiter, on ne peut être que battu, car le président américain est imbattable sur le plan de la vanité. Mieux vaut l'objectivité allemande.

Irish Examiner (Irlande) développe la thèse exactement inverse, proposant à Merkel  de tirer la leçon de Macron qui a compris que traiter Trump en paria serait contre-productif. Mais au final, il en ressort beaucoup de bruit pour rien.

Gazeta Wyborcza (Pologne) admet que la flatterie peut toucher Trump, mais le plus probable est qu'il n'accorde aucune attention au message de Macron, qui est resté ferme et critique, qui plus est devant le Congrès où il a été applaudi maintes fois, ce qui n'a pas dû être du goût de son hôte. Dans un tout autre style, Merkel  est repartie encore plus bredouille, car Macron aura au moins réussi à rétablir la connexion transatlantique.

L'Europe franco-allemande s'est donc heurtée à la réaction incarnée par Trump  Outre-Atlantique, mélange de conservatisme moral, de repli identitaire et d'égoïsme narcissique. L'ennui est que le Vieux Continent n'est pas épargné par le phénomène. Il en est même gangrené. Un des symptômes est le recul de la liberté de la presse, selon un classement établi par Reporters sans frontières. Petit tour d'horizon des pays ainsi stigmatisés, à commencer par la Bulgarie, qui dégringole au 111ème rang. Un coup dur pour Sega (Bulgarie), qui explique cette terrible évolution par l'absolue nécessité pour les médias de se tourner vers des oligarques afin de les sauver de la banqueroute à l'ère d'Internet où les lecteurs ne veulent plus payer pour les contenus et où les recettes publicitaires sont monopolisées par les géants.

Deutsche Welle (Bulgarie) remarque que l'UE n'est pour autant guère critique vis-à-vis de la Bulgarie, à priori grâce à ses finances saines, à un développement économique réjouissant, à son pragmatisme envers les réfugiés et à sa stabilité politique. De Morgen (Belgique) dénonce plus généralement les pays de l'Est et s'inquiète d'une propagation à l'Ouest, de l'Autriche à la France, en passant par la Belgique où les politiques n'ont pas le courage de dénoncer les atteintes dont sont victimes les journalistes un peu partout. Sauf peut-être en Finlande, qui, bien que rétrogradée, demeure dans le peloton de tête, comme s'en réjouit Ilta-Sanomat (Finlande), pour qui les médias ne devraient rien avoir à craindre des politiques et les journalistes de la police dans une démocratie véritablement libre. Est-ce à dire que l'Italie n'en est plus une, puisque le nouveau chef du désormais plus puissant parti du pays, le Mouvement 5 Etoiles, n'hésite pas à communiquer publiquement les noms des journalistes qui le dérangent, s'offusque La Repubblica (Italie). Le mot de la fin sur le sujet à Sme (Slovaquie), qui doute du crédit à apporter à pareil classement, dans lequel Royaume-Uni, France et États-Unis arrivent derrière la Slovaquie malgré l'assassinat toujours irrésolu du journaliste Jan Kuciak...

La tendance la plus troublante est le retour en force du fait religieux, non dans un sens spirituel, mais moral et politique, nourrissant la réaction en cours de propagation à travers l'Europe. Une illustration avec la douloureuse affaire Alfie Evans, nouveau-né de 23 mois atteint d'une maladie orpheline du système nerveux. Pour contrer la décision à la fois médicale et judiciaire de cesser l'acharnement thérapeutique, les parents ont demandé et obtenu la nationalité italienne afin de transférer leur enfant dans une clinique du Vatican, fermement opposé à l'euthanasie, même passive. La presse italienne ainsi prise à partie s'est trouvée divisée : d'un côté, Avvenire soutenait la démarche parentale et vaticane, en arguant d'éthique médicale ; de l'autre, La Repubblica appuyait la décision des tribunaux britanniques et européens de ne pas infliger davantage de souffrances à l'enfant, un enfant pour lequel les parents ont une responsabilité, pas une propriété selon la Stampa (Italie). Pour The Times (Royaume-Uni), il ne faut pas opposer justice, médecins et parents, car seul doit compter l'intérêt du bébé. Or, dans ces situations exceptionnelles mais douloureuses, une société régie par un État de droit doit consulter tribunaux et médecins, et accepter leur décision.

Telle n'est pas la conception de Wpolityce.pl (Pologne) mettant en avant la volonté de vivre d'un petit garçon face à un pays où l'on tue au nom du droit, et appelant l'UE à prendre position, comme l'ont fait les commissaires européens insurgés contre l'abattage d'arbres malades. Si ce type de débat est pleinement légitime dans nos sociétés civilisées et sécularisées, le mélange des genres et la simplification à l'extrême sont relativement dérangeants, desquels la religion transpire à grosses gouttes. En Bavière, elle n'est plus seulement sous-jacente, mais rejaillit de manière surprenante, dans la sphère publique, avec la déclaration du nouveau Ministre-Président, Markus Soder, du retour des crucifix à l'entrée des administrations. Comme l'énonce Zeit Online (Allemagne), l'intéressé se justifie en faisant valoir un symbole universel de la culture occidentale. Or, la croix n'incarne pas Kant, Voltaire ou le génie constitutionnel d'après 1945, mais les convictions chrétiennes centrales. Nul ne doit être obligé de les partager pour être un bon citoyen. Mais tous ceux qui y adhèrent doivent condamner ce détournement en munition politique.

À l'inverse, Die Welt (Allemagne) salue la décision dans un Land marqué par la vigilance face à l'Islam et la volonté de rendre à la chrétienté la place qui lui revient. Oui, mais... laquelle ? Quoi qu'il en soit, il s'agit bien de se (re)positionner par rapport aux autres cultes, musulmans mais aussi juifs. Pour autre preuve : le débat danois sur l'interdiction de la circoncision, suite à une pétition au Parlement. Kristeligt Dagblad (Danemark) parle d'une atteinte à la liberté de religion, car la proposition assimile la foi israélite au crime organisé. Berlingske (Danemark) prédit pour sa part que l'interdiction pousserait la circoncision dans une zone d'illégalité dépourvue de tout contrôle. Le fait est que l'Europe est en proie à une nouvelle flambée antisémite, qui n'est pas seulement le fait d'une bande de têtes néonazies vides et tondues pour Corriere Della Sera (Italie) : porter une kippa déchaîne la haine de ceux qui, en plus de vouloir éliminer les juifs, veulent détruire Israël. D'où une peur bien compréhensible de la part de juifs qui se sentent de plus en plus isolés.

La Libre Belgique revient sur l'appel aux autorités théologiques musulmanes à frapper d'obsolescence des versets du Coran appelant à la violence contre des personnes d'autres confessions. En fait, la solution ne consiste pas tant à effacer ces textes qu'à favoriser des interprétations plus modérées, par un enseignement moderne des religions.

La réaction la plus virulente est bien évidemment l'essor de l'Extrême-Droite, aux ressorts divers, pas seulement religieux. Un mouvement en croissance un peu partout, comme en Estonie puisque le parti Ekre pourrait devenir la troisième force politique à l'issue des législatives de 2019. Ohtuleth (Estonie) évoque un populisme perfide qui manipule les naïfs en jouant sur leurs peurs irrationnelles ; submersion de violeurs noirs, soumission à l'UE ou la Russie, dégradation des impôts et de la santé...

Eesti Päevaleth (Estonie) s'inquiète des attaques contre les tribunaux et les juges, qui démontrent à quel point la démocratie est en péril, car l'indépendance de la justice est le fondement primordial de l’État de droit, celui-là même dont bénéficient aussi les électeurs d'Ekre pour pouvoir s'investir politiquement. Mais l'Extrême-Droite ne sévit pas seulement dans les urnes : aussi sur le terrain, comme en France à la frontière italienne pour bloquer des migrants, ou en Grèce sur l'île de Lesbos où des réfugiés ont osé protester contre leurs conditions de détention exécrables. Pour Tvxs (Grèce), cette nouvelle crise est bien entendu liée à l'augmentation massive des flux, favorisée par la Turquie, malgré l'accord avec l'UE. To Vima Online (Grèce) tire ainsi la sonnette d'alarme : si le Gouvernement n'essaie pas de gérer le problème de façon sérieuse et réaliste, une vague de racisme déferlera sur les îles grecques, alors que leurs habitants se sont jusque-là distingués par leur solidarité. Plus globalement, l'Europe doit assumer sa part de responsabilité.

Il faut se rendre aux confins de l'Europe pour apercevoir une réaction positive car démocratique, à savoir l'Arménie où 160 000 manifestants (sur 3 millions d'habitants) se sont opposés avec succès au tour de passe-passe poutinesque de l'ancien Président Serge Sarkissian, tout juste élu Premier Ministre après avoir vidé la présidence de tout pouvoir au profit du Gouvernement. Ekho Moskvy (Russie) salue la décision de l'intéressé de démissionner, plutôt que recourir à la force, soulignant que la contestation populaire est la bête noire du pouvoir, en Arménie comme en Russie...

Lietuvos Zinios (Lituanie) se réjouit de cette vague populaire face à un dirigeant à l'influence inconcevable en démocratie sur les autorités, la justice et les médias. Dès lors, l'Arménie n'est pas la Russie !

Cumhuriyet (Turquie) voit pourtant la main de Moscou dans le ralliement de l'armée aux protestataires, dans la mesure où cette dernière est sous influence russe. Pourtant, la Russie dément toute implication, sans doute pour éviter que l'Occident ne prétende à une nouvelle attaque malveillante selon Radio Kommersant Fm (Russie), sachant que le pays a suffisamment de problèmes pour ne pas en ajouter. Unian (Ukraine) craint davantage de machiavélisme chez les Russes qui préféreraient attendre pour mieux comprendre la situation avant d'intervenir pour profiter notamment d'un affaiblissement interne de leur ancien satellite. Autre raison de leur immobilisme apparent avancé par 24.hu (Hongrie) : la Russie ne veut prendre le risque de froisser le voisin turc de l'Arménie, à un moment où elle a grand besoin d'elle pour démêler le conflit syrien. En tous cas, une chose est sûre : l'UE n'a guère réagi, invariablement passive, face à des réactions qui pourraient bien s'enchaîner en elle pour finir par se déchaîner contre elle.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

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