Une Europe balkanisée ?

Une Europe balkanisée ?

 

Lors de la première semaine de février, les regards médiatiques européens se sont particulièrement focalisés sur le Sud-Est de l'Europe. À commencer par la Macédoine, ou plutôt l' « Ancienne République Yougoslave de Macédoine » (ARYM), le nom officiel de ce petit pays issu de l'éclatement de la Yougoslavie dans les années 1990. Un nom bien compliqué afin de ne pas froisser le voisin grec qui revendique historiquement et géographiquement le terme Macédoine, attribué à sa province Nord. La querelle est plus que symbolique, elle est identitaire, car l'enjeu n'est rien d'autre que la filiation à Alexandre le Grand. Or, malgré la présence de nationalistes en son sein, le Gouvernement grec est prêt à un compromis, contre lequel se sont élevés 140 000 manifestants à Athènes, au risque de déstabiliser toute la région.

Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) apprend que le litige a mené la Macédoine jusque-là à des impasses autoritaires et nationalistes, qui auraient pu la déchirer, avec des conséquences imprévisibles sur les Etats voisins.

La récente évolution a été rendue possible par un tournant démocratique, lui-même encouragé et appuyé par l'Union européenne (UE) lors d'une intervention réussie en 2015 pour évaluer le noyautage de l'Etat par l'ex-parti au pouvoir, comme le souligne Der Standard (Autriche). Cette évolution est aujourd'hui menacée par les ultras grecs, incités en sous-main par la Russie qui veut ainsi empêcher l'OTAN d'absorber la Macédoine.

Defend Democracy (Grèce) critique justement la pression américaine sur Alexis Tsipras  dont le cap provoquerait une grave crise, vécue comme une trahison nationale, rien que ça ! Le portail envisage en ce cas des manifestations moins pacifiques... Le Premier Ministre tente bien de redorer son blason, peut-être même de faire diversion, en autorisant le Parlement à enquêter sur une affaire de corruption de la part du groupe pharmaceutique Novartis vis-à-vis d'anciens ministres conservateurs. Mais To Vima Online (Grèce) craint qu'il n'ouvre ainsi la boîte de Pandore car, loin de discréditer ses adversaires, cette affaire pourrait saper bien davantage encore la crédibilité d'un monde politique déjà très impopulaire.

Eleftheros Typos (Grèce) va dans le même sens, d'autant que les témoins ne lui semblent pas fiables. Il en ressort une situation périlleuse qui pourrait détruire les efforts de rapprochement gréco-macédoniens. Surtout que les réticences ne sont pas seulement grecques, mais aussi Macédoniennes.

Certes, Fokus (Macédoine) reconnaît que la Macédoine n'a jamais été un royaume ou un Etat, seulement une région ; mais les Macédoniens ne l'entendent pas de cette oreille, dépourvus des connaissances nécessaires pour une mise en perspective apaisée et apaisante.

Autre question hautement sensible et explosive pour les Grecs : Chypre. Or, la partie grecque vient tout juste de reconduire Nikos Anastassiadis à la présidence avec 56% des voix.

Cyprus Mail (Chypre) souligne que personne n'a évoqué la question de la partition durant la campagne, une question qui pourrit les relations internationales depuis plus de 50 ans, suite à l'invasion du Nord par la Turquie, et que l'UE a été bien incapable de régler, voire a aggravé en intégrant la Sud de l'île et en creusant ainsi le fossé entre les deux camps. Mais le chef de l'Etat ainsi relégitimé pourrait enfin s'y attaquer, n'ayant plus rien à perdre. Hürriyet Daily News (Turquie) doute que Chypriotes grecs et turcs puissent parvenir à un compromis, chacun posant des conditions antinomiques. La solution serait alors deux Etats au sein de l'UE, avec des clauses empêchant leur union à un autre pays...

En dépit ou à cause de ces tensions, l'UE vient de passer la vitesse supérieure pour un élargissement aux Balkans, à savoir la Serbie et le Monténégro d'ici 2025, puis la Bosnie-Herzégovine, l'Albanie, le Kosovo et... la Macédoine. L'idée est diversement appréciée à travers le Vieux Continent. Ainsi Handelsblatt (Allemagne) appelle l'Europe à la vigilance, sur la base des exemples roumains et bulgares : leur intégration fut prématurée, avec des effets désastreux aujourd'hui : corruption endémique qui gâche les fruits de l'intégration et déçoit fortement les citoyens qui avaient foi en l'UE.

Dnevnik (Slovénie) estime justement que celle-ci n'est pas en mesure d'imposer ses exigences excessives aux pays candidats, pour avoir failli et ne pas être exemplaire. Le média en tire paradoxalement la conclusion inverse de son confrère, à savoir une adhésion effective rapide afin d'aider les protagonistes à résoudre leurs problèmes. Adevarul (Roumanie) se positionne en faveur de ce scénario dans l'espoir de réduire l'instabilité d'une région qui « produit plus d'histoire qu'elle ne peut en consommer » selon Churchill. La Roumanie serait bien placée pour le favoriser. Die Welt (Allemagne) approuve à son tour la volonté européenne d'englober cette région intéressante d'un point de vue géostratégique et économique, sur laquelle lorgnent de grandes puissances comme la Russie ou la Chine. Une lutte d'influence vient de s'engager, qui force Bruxelles à accélérer le pas.

L'ennui, pour Jutarnji List (Croatie), est que la stratégie de l'UE est trop vague pour être efficace : si elle veut assurer son succès, il lui faut  une position claire et faire preuve de courage politique. Dans la même optique, Avvenire (Italie) recommande une réforme institutionnelle, pour aller vers une Europe à plusieurs vitesses, sans quoi un mastodonte à 33 Etats deviendrait ingérable et paralytique.

L'avenir de l'UE, notamment institutionnel, a précisément été au menu des (interminables) tractations entre CDU, CSU et SPD pour former une troisième Gross Koalition, dite GroKo, et sortir ainsi l'Allemagne de l'impasse et l'Europe de l'incertitude dans laquelle les législatives de septembre les avaient plongées. L'Europe est effectivement le premier chapitre sur lequel s'ouvre le contrat final, avec augmentation de la contribution au budget de l'UE, renforcement de la coopération franco-allemande, aide aux Etats en difficulté et investissements dans la zone euro.

NRC Handelsblad (Pays Bas) pressent dès lors la fin de l'austérité infligée par l'Allemagne, d'autant que l'intraitable Wolfgang Schauble  sera prochainement remplacé aux finances allemandes par un social-démocrate sans doute plus souple à l'endroit des pays aux économies plus fragiles.

Finanz Und Wirtschaft (Suisse) le croit aussi, mais s'en alarme car le peuple allemand pourrait prendre à sa charge la douloureuse Union de transfert prônée par la France. En effet, Le Soir (Belgique) voit désormais cette dernière en position de force, qui plus est débarrassée du contre-poids britannique. Justement, The Daily Telegraph (Royaume-Uni) rejoint cette analyse et prédit une plus grande intégration, notamment de la zone euro, qui pourrait donner naissance à un super-Etat dont le Royaume-Uni aura bien du mal à s'accommoder. Si La Croix (France) compte sur une importante initiative franco-allemande en ce sens au printemps, ouvrant la voie à un retour en fanfare de la France sur la scène européenne, d'autres pays espèrent tirer parti de la nouvelle donne aux-aussi. Comme la Pologne, puisque Rzeczppospolita (Pologne) note non sans fierté que le contrat de coalition mentionne le pays de nombreuses fois, derrière la France, l'érigeant ainsi en partenaire incontournable pour la création d'une petite UE dont il serait un pivot, ce que les Polonais ne sauraient refuser. La Finlande entrevoit elle-aussi un profit, en l'occurrence financier, grâce à une plus grande manne européenne. Mais Kaleva (Finlande) met en garde : l'Allemagne ne paiera pas l'ardoise des Etats endettés, réclamant toujours plus de responsabilités de leur part. Publico (Portugal) lui emboîte le pas de la relativisation, car Merkel reste bien aux commandes, y compris de la destinée européenne.

Au final, se profile une Europe à la fois agrandie, du côté des Balkans, et décomposée, en cercles concentriques à plusieurs vitesses. Soit une Europe balkanisée, dans tous les sens du terme!

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

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