Une entreprise taftaïenne !

Une entreprise taftaïenne !

 

Dérivé de KAFKA, auteur tchèque de langue allemande, le terme « kafkaïen » désigne ce qui est oppressant, absurde et cauchemardesque. Il qualifie dès lors à la perfection l'entreprise dans laquelle se sont engagés les États-Unis (USA) et l'Union européenne (UE) depuis plusieurs années, à savoir instaurer la plus grande zone de libre-échange au monde en démantelant de part et d'autre de l'Atlantique tout frein au commerce de deux plus grandes puissances de la planète.

Le socle en serait un traité connu de nos jours sous l'acronyme TAFTA (TransAtlantique Free Trade Agreement - accord de libre commerce transatlantique). La négociation avait débuté en 2013 sous les meilleurs auspices. L'idée était de prendre acte de l'échec de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) pour cause d'intérêts trop divergents, en se recentrant sur l'Occident pour faire pièce aux autres grands accords en cours de discussion ou de mise en œuvre, de part et d'autre du Pacifique, en Asie du Sud, en Afrique...

En effet, à eux deux, USA et UE représentent 800 millions de personnes, un peu moins de la moitié du PIB mondial et environ le tiers du commerce international. Une coopération plus étroite entre ces partenaires naturels depuis plus de deux siècles permettrait à priori de dynamiser leur économie, de faire face à la concurrence de plus en plus aiguë des pays émergés ou émergents, et de consolider leur position sur le globe. La logique est la même que celle qui a prévalu pour la création du marché unique européen, aujourd'hui première puissance commerciale. Elle n'est toutefois pas prête d'aboutir pour se heurter à trois écueils majeurs.

Premier problème :

La méfiance réciproque des deux parties. Un traité est un contrat. Tout contrat repose sur la confiance. L'ennui est que les Américains et les Européens, pourtant alliés de longue date et proches au plan culturel, plus que n'importe quels autres blocs sur la planète, se regardent en chiens de faïence. En fait, ils achoppent sur une question essentielle, pour ne pas dire existentielle.

Certes, ils correspondent aux deux piliers de la civilisation occidentale dont la diffusion exceptionnelle depuis la conquête du Nouveau Monde au XVIème siècle leur assure une hégémonie planétaire contestée mais réelle. Néanmoins, les débats autour du TAFTA ont révélé aux grands jours leurs différences, voire leurs divergences, tout particulièrement en matière de mode de production, de consommation et de service. En d'autres termes, USA et UE ont développé au fil des siècles deux modèles, non antagonistes, mais relativement éloignés l'un de l'autre, qui plus est depuis le tournant ultra-libéral des années 1980.

Au final, la libéralisation commerciale ne se fracasse pas sur la levée des droits de douane, mais sur l'harmonisation des normes. Chacun craint d'y perdre plus que ses intérêts : son âme ! La leçon positive à tirer et retenir de cette éclatante constatation est que les Européens, sans en avoir forcément conscience, sauf à se comparer à l'international, forment bel et bien un ensemble cohérent et unique, qui plus est redoutable et redouté. Ils ne sont vraiment pas fondés à développer un complexe d'infériorité et à se défier des Américains puisque ces derniers craignent tout autant, si ce n'est davantage, de se fourvoyer.

Deuxième problème :

Le retour au protectionnisme. Lorsque s'est déclenchée la crise financière puis économique de 2008, les grandes puissances ont décidé, non de se replier sur elles-mêmes, contrairement aux années 1930 qui ont ainsi vu les tensions larvées se muer en conflits armés, mais au contraire de se concerter et se coordonner.

Hélas, les difficultés auxquelles se trouvent confrontées certaines populations ressuscitent les vieux démons que d'aucuns pensaient disparus. Qui plus est face à des mutations tout azimut, à la fois technologiques, climatiques, éthiques... Sans compter la menace terroriste croissante. Ainsi surgissent des peurs, mauvaises conseillères, surtout quand elles deviennent excessives, prenant le pas sur la raison.

Le résultat est le retour tant redouté au nationalisme, au protectionnisme et à l'isolationnisme, des deux côtés de l'Atlantique, alors que ceux-ci auraient tant à gagner à travailler ensemble et à se serrer les coudes, ce qu'ils ont fait par le passé avec le succès que tout le monde sait. Les peurs citées précédemment peuvent être compréhensibles et légitimes, mais elles deviennent irrationnelles et auto-réalisatrices quand, par exemple, les Européens craignent de voir leurs marchés publics engloutis par les sociétés américaines alors que l'UE porte en elle des concurrentes redoutables et ouvre déjà ces marchés à 90% contre seulement 50% aux USA : les Américains, de ce point de vue, ont sans doute bien plus à perdre, ce qui les freine précisément !

De plus, que vaut-il mieux : une grande part d'un petit tout ou une petite part d'un grand tout ?

Illustration là aussi. Admettons que les 800 millions de personnes concernées par le TAFTA dépensent chaque année 10 000€ par tête en biens et services issus de la zone, soit une masse de 8 000 milliards d'euros.

Que vaut-il mieux ? Que la France, pour ne prendre qu'elle, se replie sur son marché de 66 millions d'habitants, soit une masse de 66 milliards d'euros dont les entreprises françaises pourraient au mieux capter les 2/3, c'est-à-dire 44 milliards, étant incapables de répondre à elles seules aux besoins des Français ? Ou que cette même France, qui a toujours été une grande puissance exportatrice, s'arroge ne serait-ce que 1% des 8 000 milliards d'euros, soit 80 milliards, c'est-à-dire le double ?

Bien sûr, ce calcul est simpliste, voire caricatural, mais il permet de comprendre en peu de mots l'intérêt du commerce international, qui plus est pour une Europe sur la première place du podium, qui doit tirer vers le haut chacun de ses membres. L'UE est tout aussi en capacité que les USA, voire peut-être plus, de dicter ses règles et de tirer profit d'un accord transatlantique pour le bien de ses peuple.Tout du moins le serait-elle si...

Troisième problème :

Le rapport de force institutionnel. C'est ici que le bât blesse pour l'UE et elle en est seule responsable. Ou plutôt, ses États membres en sont seuls responsables pour avoir toujours refusé d'instaurer un véritable État européen, ne serait-ce qu'à minima.

En effet, les USA sont une fédération désormais ancienne et solide, dont personne n'imagine que l'une de ses composantes, de la Californie à la Floride, conteste et empêche un accord passé en leur nom à l'international.

Face à eux, l'UE est une simple institution aux prérogatives floues et contestées.

Le TAFTA est malheureusement un exemple édifiant de la faiblesse d'une Europe bien incapable d'imposer quoi que ce soit à ses membres et de défendre correctement leurs intérêts communs face aux tiers, ce que pressentent les détracteurs du traité en arguant d'une américanisation à outrance. Car le traité doit être ratifié par la totalité des parlements nationaux, et ce, bien que mandat ait été donné à l'UE de négocier avec les USA.

Si les opposants au TAFTA peuvent s'insurger à juste titre de l'opacité de la procédure, encore qu'il paraisse délicat de jouer la transparence dans une négociation, au risque de réduire son avantage, ils ont tort de parler de diktat puisque la démocratie participative joue à plein du début à la fin.

Mais est-ce vraiment cela la démocratie ? Il suffit que l'un des centaines de parlements régionaux oppose son veto pour mettre à bas des années de laborieuses discussions et pénaliser l'ensemble.

C'est exactement ce qui vient d'arriver avec la Wallonie, une des 3 régions fédérées de Belgique avec 3,6 millions d'habitants, soit moins de 1% de la population de l'UE, qui a rejeté le même type d'accord avec le Canada.

Le Premier Ministre canadien, Justin TRUDEAU, est tombé des nues en découvrant que l'Europe avec laquelle son pays avait négocié âprement et à laquelle il avait finalement beaucoup concédé, n'était absolument pas fiable car désorganisée et instable.

Que redoutent donc le demi-milliard d'Européens face aux 40 millions de Canadiens ? Une infime minorité, aussi respectable soit-elle, peut-elle imposer sa volonté au reste d'une Union dont elle est censée être solidaire ? La démocratie, représentative ou participative, n'est-elle pas la volonté de la majorité, dans la considération de la minorité ?

Oui, en définitive, le TAFTA, comme le CETA, révèle bien une situation inextricable, non pas celle d'une relation transatlantique houleuse, mais d'une UE qui se cherche encore et toujours, qui doute d'elle-même, qui tergiverse, qui est unijambiste alors que ses adversaires courent sur leurs deux jambes, en passe de la dépasser pour finalement la semer.

N'est-ce pas oppressant, absurde et cauchemardesque, donc kafkaïen, ou plutôt taftaïen ?!

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Esperanto