Une diversité qui ne facilite pas l'unité

Une diversité qui ne facilite pas l'unité

 

« L'unité dans la diversité » : telle est la devise de l'Union européenne (UE) qui tente bon an, mal an de concilier ces deux impératifs à priori contradictoires. Force est de constater que la conciliation est bien plus délicate et difficile depuis l'intégration des Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO) en 2004 puis 2007 et 2013. Non seulement parce que le nombre de partenaires autour de la table a tout simplement doublé, passant de 15 à 27 (hors Royaume-Uni) ; mais aussi parce que la fracture entre les parties occidentale et orientale du Vieux Continent est bien plus béante que les europtimistes l'imaginaient. Or, loin de se combler, cette fracture tend à s'aggraver, plus uniquement sur certains sujets, mais globalement.

Pour le moment, l'unité des 27 tient le choc du Brexit, même si des failles peuvent apparaître de ci de là avec des initiatives unilatérales de discussions directes avec le Royaume-Uni sur certaines questions saillantes. La raison de la cohésion apparente est peut-être que les négociations ne sont pas encore entrées dans le dur, comme le suggèrent de nombreux éditorialistes européens. Ainsi, Jyllands-Popsten (Danemark) critique des déclarations évasives quant à l'accord qui aurait été trouvé sur la première phase des débats (solde de la participation financière britannique, estimée aux alentours de 50 milliards d'euros ; statut des ressortissants européens au Royaume-Uni, et inversement ; frontière entre les deux Irlande...). En fait, nombre de points sont laissés en suspens derrière la formulation bureaucratique d' « ambiguïté créative » : un écran de fumée qui ne tiendra pas la route si qui que ce soit insiste, au risque que les interlocuteurs se sentent trahis.

Un exemple de problème non réglé porte naturellement sur la frontière entre l'Irlande et l'Irlande du Nord. D'autant que The Irish Independant (Irlande) suggère que l'attitude agressive du gouvernement irlandais n'aide pas à aboutir à une solution partagée. The Gardian (Royaume-Uni) dénonce la joie optimiste de la Première Ministre, car aucun accord n'a été conclu sur les décisions difficiles. The Times (Royaume-Uni) fustige aussi bien Theresa MAY que son ministre en charge du Brexit, David Davis, pour cause de graves incohérences qui entament sérieusement sa crédibilité.

Au final, la dissonance n'est pas dans le camp européen, relativement serein, comme en témoigne Le Soir (Belgique) qui se réjouit que l'UE ne cède rien face à une Grande-Bretagne affaiblie et aux abois. Précisément, la principale victime du Brexit est bel et bien britannique. À commencer par les dirigeants politiques. The Financial Times (Royaume-Uni) prédit un anéantissement des Tories sur lesquels reposent l'entière responsabilité de la démarche de sortie et de ses conséquences. Le journal les enjoint de trouver le meilleur compromis possible puis de le soumettre au vote des citoyens. Or, les députés de la Chambre basse viennent d'obtenir le droit de ratifier tout résultat des négociations sur le Brexit.The Financial Times se réjouit dès lors d'un débat politique qui a fait défaut lors du référendum et qui redonne espoir. Un espoir vite douché par The Daily Telegraph (Royaume-Uni) qui souligne une faible marge de manœuvre parlementaire, entre validation d'un accord, quel qu'il soit, et rejet synonyme de sortie désordonnée. Pour éviter le pire, Upsala Nya Tidning (Suède) appelle à des élections anticipées, sachant que la majorité des électeurs souhaiterait actuellement annuler le Brexit.

Pour mémoire, les Britanniques ont décidé de quitter l'UE pour une raison en particulier, tenant à l'immigration, désireux de retrouver la pleine intégrité de leurs frontières et limiter de la sorte ce qui était considéré comme une invasion, en l'occurrence de ressortissants communautaires, à commencer par les PECO. Le paradoxe est que si ces derniers sont si prompts à expédier leurs populations au Royaume-Uni, ce qui explique en partie leur solidarité avec le reste de l'UE dans le cadre des négociations sur le Brexit, ils refusent catégoriquement tout accueil de réfugiés, oubliant au passage les décennies, voire les siècles, où eux-mêmes ont bénéficié de ce statut pour obtenir une vie meilleure à l'étranger, tout particulièrement à l'Ouest si décrié aujourd'hui.

Certains ont la mémoire courte, ou tout au moins sélective ! Quoi qu'il en soit, les médias européens constatent, non sans amertume, leur victoire sur les institutions européennes, puisque le président du Conseil européen, le Polonais Donald Tusk, a annoncé au sommet du 14 décembre la fin des quotas de migrants, jugés « clivants » et « inefficaces ». Ce revirement est particulièrement mal vécu dans les pays en première ligne, à commencer par la Grèce : Proto Thema évoque tout simplement la fin de l'Union sous les coups de butoirs des forces ultra-conservatrices et extrémistes ; Avgi tire ce constat depuis bien longtemps, à savoir le moment où les pays du groupe de Visegrad (Pologne, République tchèque, Slovaquie et Hongrie) ont obtenu la possibilité de se soustraire à leurs obligations en acquittant une simple amende de 250 000 euros par migrant refusé.

Tout comme l'Italie, l'Allemagne s'offusque aussi, notamment au travers du Frankfurter Rundschau qui parle d'un véritable affront de la part d'un président européen rejoignant le camp des égoïstes, au risque de galvauder sa réputation de probité en tant que médiateur.

Die Welt (Allemagne) se veut plus nuancé, à énoncer une vérité amère, selon laquelle la répartition ne fonctionne pas du fait des migrants eux-mêmes, peu enclins à se laisser distribuer entre pays qui ne leur conviennent pas.

Club Z (Bulgarie) met en avant pour sa part le rejet des réfugiés, autre réalité à regarder en face. L'enjeu n'est autre que la démocratie européenne, car imposer des migrants de manière aveugle fait le lit des démagogues, au détriment des forces traditionnelles pro-européennes.

En définitive, la clé de la question migratoire n'est pas tant la gestion des populations sur le sol européen, mais en amont de leur arrivée.

Neue Zürcher Zeitung (Suisse) indique que le mérite du repositionnement de Donald Tusk  est de lancer un nouveau débat sur la politique migratoire européenne. Le journal se réjouit que le groupe de Visegrad est accueilli cette volte-face positivement, concédant 35 millions d'euros à une mission de protection de la frontière libyenne Sud. Mais le geste reste symbolique, et ne saurait constituer une stratégie européenne absolument indispensable. Une stratégie qui passe nécessairement par la solidarité, ainsi que le clame le Premier Ministre néerlandais, relayé par De Telegraaf (Pays-Bas). Il s'agit ni plus ni moins de faire comprendre aux PECO que l'UE ne se résume pas à une vache à lait, n'en déplaise notamment à la Pologne qui vient de se doter d'un Premier Ministre plus présentable et plus diplomate dans le seul but (avoué) de préserver la manne des fonds communautaires.

La solidarité ne peut pas être à sens unique, dans le cadre d'une unité de façade dont personne n'est dupe. L'UE ne sortira de l'ornière par le haut que si elle regarde aussi cette réalité en face et agit en conséquence, sur la base des principes qui la fondent et des valeurs qui la grandissent.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

« Nous ne coalisons pas des États,
nous unissons des Hommes »