Une communauté d’intérêt

Une communauté d’intérêt

 

2017 correspond à une célébration dont peu se préoccupent pour le moment, sans doute parce que la date anniversaire précise, à savoir le 25 mars, est encore éloignée. Les fervents européens auront sans doute déjà percuté.

Et oui, l'Union européenne fête cette année les 60 ans du Traité de Rome qui a donné naissance à son ancêtre, la Communauté Économique Européenne (CEE).

Cet accord n'était pas le premier de la réconciliation et de la reconstruction du Vieux Continent, mais il marqua un tournant. Car les 6 États fondateurs (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas) ne se contentèrent plus à partir de cet instant historique de coopérer en matière énergétique, via la Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA) lancée 6 ans plus tôt, ni ne se limitèrent plus à une simple union douanière : ils s'engagèrent dans la constitution d'un marché commun qui signifiait l'imbrication toujours plus étroite de leurs économies, déjà très connectées et interdépendantes.

Porté par des politiques innovantes, comme en matière agricole, le succès fut très vite au rendez-vous, avec un dynamisme socio-économique sans précédent. En fait, plus que tout autre bloc à travers le monde, à l'exception des États-Unis d'Amérique, les pays membres décolèrent littéralement. Au point que d'autres les imitèrent, à commencer par les Britanniques qui créèrent de leur côté une zone de libre-échange nordique : l'Accord Européen de Libre Échange (AELE), un ersatz de CEE qui ne lui arriva pas à la cheville, convainquant le Royaume-Uni de demander à intégrer le club.

Beaucoup l'ont oublié aujourd'hui, ou feignent de ne pas s'en souvenir, mais la construction européenne a bel et bien alimenté les 30 Glorieuses dont la France et ses voisins ont bénéficié comme nul autre.

35 ans plus tard, l'Europe franchit une nouvelle étape de son intégration, notamment suite à l'adoption par référendum en France, le 20 septembre 1992, d'un autre fameux traité, celui de Maastricht.

Un tournant là encore, non pas tant à cause du remplacement de la monnaie commune, l'Ecu, par une monnaie unique, l'Euro, plus appropriée par définition à un marché lui aussi passé de commun à unique ; mais par le passage des communautés à une Union qui devait à terme les fusionner, englobant en même temps l'Union de l'Europe Occidentale (UEO), alliance militaire formée autour du trio franco-anglo-allemand.

40 ans après le Traité de Rome, celui d'Amsterdam marqua une nouvelle étape. Mieux vaut passer sur son catastrophique successeur, le Traité de Nice de 2001, pour aller droit à celui de Lisbonne adopté le 23 décembre 2007, soit l'année du cinquantenaire de la CEE, tout un symbole évidemment voulu par les dirigeants de l'époque. Mais pas forcément par leurs peuples, qui se reconnaissaient déjà de moins en moins dans cette union plus ou moins imposée ex-cathedra, qui plus est à la suite du rejet par référendums français et néerlandais du Traité constitutionnel, dont celui de Lisbonne reprend les grandes lignes. Là blesse le bas.

Besoin est de s'interroger sur les raisons pour lesquelles les citoyens européens adhèrent de moins en moins à l'UE, voire la dénoncent, la fragilisent et la déstructurent en se tournant toujours plus nombreux vers ses pires adversaires qui ne veulent rien de moins que sa destruction, dans une folie nationaliste que tous pensaient révolue après les affres des XIXème et XXème siècles.Une des explications possibles peut se trouver dans la mutation de la communauté en union. La question n'est pas seulement sémantique. Elle est aussi identitaire.

D'aucun pourrait penser que l'union est plus forte que la communauté. Or, la réalité est inverse, car la première est plus artificielle, plus superficielle, plus galvaudée, donc plus contestable, plus friable et plus fragile que la seconde. Pire, elle peut être soit forcée (comme l'était par exemple l'union soviétique), soit libre (sans réelles attaches, comme le prouve le Brexit), donc non durable. Il en va autrement de la communauté.

L'Homme étant l'animal social par excellence, un individu ne peut se réaliser et s'épanouir comme tel sans ses semblables, auxquels il se joint naturellement selon les opportunités et les affinités. Ainsi se forme une communauté, à savoir un groupe qui prend racine dans ce que ses membres ont en commun, à commencer par leur intérêt.Cette communauté se décline en nature et en ampleur : familiale, clanique, villageoise, provinciale, nationale et au-delà.

Tous ces niveaux peuvent s'imbriquer pour faire corps, car la communauté n'est pas l'exclusion de l'étranger, ce que certains voudraient donner à croire, mais précisément l'inverse, à savoir l'assurance minimale de la solidarité, de l'identité et de la solidité qui permet de s'ouvrir à autrui et de vivre en société. Ainsi se définit l'humanité, à savoir la sortie de l'état bestial pour s'élever vers la civilisation. La communauté lui est indispensable, quelle qu'elle soit.

Le communautarisme, dont le nationalisme est une version, en est la négation, car il relève d'une logique non plus de partage mais d'exclusion, non plus d'altruisme mais d'altérité, non plus d'intelligence mais de brutalité : l'individu, généralement en perte de repères, déstabilisé et effrayé, se réfugie dans un repli sur soi qu'il pense salvateur mais qui se révèle toujours destructeur. Ne pas confondre donc communauté et communautarisme.

Cette mise au point effectuée, venons-en maintenant à comparer brièvement, mais de manière analytique, union et communauté :

L'union est une mise en relation, la communauté une rencontre ;

L'union est une entente de circonstance, la communauté un partage de valeurs ;

L'union est une alliance issue de la négociation, la communauté bénéficie de ressorts intrinsèques ;

L'union est un mariage, de raison ou de passion, qui souffre plus aisément de disputes et de séparations, au point que, pour le consolider, certains jugent bon de le souscrire sous le régime de la communauté ;

L'union se conçoit plus aisément à deux qu'à plusieurs, la communauté est illimitée ;

L'union est à vision courte, la communauté s'inscrit dans le temps long ;

L'union nécessite des serments renouvelés, la communauté se régénère par elle-même ;

L'union peut être de façade, la communauté est plus profonde ;

L'union crée un ensemble de toute pièce, la communauté est une entité pour elle-même ;

L'union réclame l'adhésion, la communauté la suscite ;

L'union est une projection des individus, tandis que ces derniers se projettent dans la communauté.

Au final, autant l'union est ponctuelle et peut s'avérer factice, à l'avenir incertain, autant la communauté repose sur un socle puissant qui autorise à parler tant de vie que de destin. Il est forcément plus facile de se reconnaître dans la communauté et de s'y fier. Dès lors, peut-être serait-il temps de revenir aux fondamentaux de la construction européenne, dans le vocable comme dans le principe, en investissant les énergies et les espoirs dans une nouvelle communauté européenne, prenant appui sur les grands défis de notre temps, pour mieux les relever, dans notre intérêt à tous.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto