Une autre vision de l'Europe

Une autre vision de l'Europe

 

L'an dernier, un anniversaire symbolique est plus ou moins passé inaperçu, si ce n'est pour les aficionados : l'Europe fêtait les 60 ans du concours Eurovision de la chanson. En effet, la manifestation a vu le jour en 1956, soit un an avant la création de la Communauté Économique Européenne (CEE). En fait, elle est davantage liée au Conseil de l'Europe, sur laquelle besoin sera de revenir ultérieurement. Juste préciser ici que cette organisation a été créée en 1949 pour promouvoir la paix, la démocratie et les droits de l'Homme sur le continent et ses pourtours. Elle regroupe à ce jour 47 États pour 820 millions d'habitants, dont certains hors des limites géographiques européennes. Raison pour laquelle les pays participants à l'Eurovision ne sont pas tous strictement européens, comme Israël ou l'Azerbaïdjan. Ils étaient 42 à concourir en 2017.

En France, l'Eurovision est souvent perçue comme désuète et à ce titre moquée, voire méprisée. Pourtant, son succès ne s'y est jamais démenti, comme le prouvent des audiences fort honorables, jusqu'à 5 millions de téléspectateurs l'an dernier ! Au-delà de l'Hexagone, le concours est une véritable institution dans certains pays, notamment au Nord de l'Europe. Au total, en 2016, il a été suivi par 204 millions de personnes à travers l'Europe et ailleurs, ce qui en fait le spectacle musical le plus populaire au monde ! Car il est retransmis sur les 5 continents, notamment en Afrique du Sud, en Australie (participante de temps à autres), au Canada, en Corée du Sud, aux États-Unis, en Nouvelle-Zélande ou bien encore en Chine !

Cet incontestable succès, non seulement jamais démenti, mais même croissant au fil des décennies, s'explique par un côté grande messe festive. À travers elle, les Européens communient les uns avec les autres, dans le cadre d'une ouverture parfois tintée de moqueries, mais finalement bienveillante et enthousiasmante. Car par delà les différences culturelles affichées parfois ostensiblement par les interprètes, encore que le folklore ait tendance à s'effacer, la manifestation témoigne d'une seule et même civilisation.

Ainsi ai-je le souvenir ému d'une danse collective ou « flash mob » en 2010 sur le rythme endiablé d'une chanson d'un groupe suédois, MADCON, qui plus est composé de deux hommes de couleur : un hymne à la tolérance partagé par des milliers d'amateurs à travers le continent, de l'Islande à la Slovénie. Magnifiques images que je ne me lasse pas de retrouver sur Internet dans la mesure où elles incarnent à merveille cette Europe des peuples, pacifique, humaine, progressiste et vivante, fondement de la construction européenne.

L'Eurovision a d'ailleurs suivi l'évolution des institutions européennes, en l'occurrence vers plus de démocratie. À l'instar de la CEE devenue Union européenne (UE), les peuples n'ont pas eu leur mot à dire sur la sélection des chansons et leur récompense pendant plusieurs décennies. À l'époque, elles étaient jugées et départagées par un jury professionnel. Désormais, si ce dernier demeure dans la prise de décision, il la partage à égalité avec les téléspectateurs européens qui sont appelés à voter pour leurs mélodies préférées afin de les classer et de déterminer au final le grand vainqueur. Ce système rappelle furieusement un processus décisionnel de l'UE autrefois confisqué par les gouvernants et aujourd'hui partagé avec les représentants des peuples au Parlement européen. Étonnant, non ?

Autre similitude, discutable : l'anglicisation, précisément induite par la démocratisation. Force est de constater que les compétiteurs usent de plus en plus fréquemment de l'anglais, histoire de se faire un tant soit peu comprendre des téléspectateurs de toutes origines et de remporter leurs suffrages. Comme au sein des institutions européennes, l'anglais triomphe, notamment au détriment du français, autrefois langue de la diplomatie... et de l'Eurovision (à noter d'ailleurs que son célébrissime thème d'ouverture est une musique baroque de Marc-Antoine CHARPENTIER, grand compositeur de Louis XIV!). L'avantage est naturellement la facilitation de la communication et ainsi de la concorde entre les peuples. Mais attention à une uniformisation synonyme d'appauvrissement, sachant que l'Europe tire sa richesse de sa diversité. Dès lors, je me réjouis que le Portugal ait remporté l'édition 2017 avec une chanson en portugais. Imposer une dose de langue nationale serait somme toute judicieux...

Au final, n'en déplaise aux mauvaises langues persifleuses, vive l'Europe populaire et citoyenne à travers l'Eurovision !

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

« Nous ne coalisons pas des États,
nous unissons des Hommes »