Une année politique à hauts risques

Une année politique à hauts risques

 

L’année 2019 est désormais sur les rails, avec son lot d’incertitudes et d’inquiétudes, qui plus est pour l’Union européenne (UE). La majorité des médias européens s’accordent à la qualifier de cruciale, entre Brexit en mars et élection du Parlement européen (PE) en avril, suivie de la nomination de la nouvelle Commission européenne (CE). Les partis dits « européistes » sont plus que jamais sur la corde raide, en ces temps de contestation de la crédibilité et de la légitimité des corps intermédiaires classiques et intégrés, qualifiés de mondialistes et élitistes. Les gilets jaunes en sont une des manifestations, certes la plus virulente et visible, mais certainement pas unique ou isolée. Plus que la construction européenne, la menace plane désormais sur la démocratie libérale et plurielle à l’occidentale elle-même. Elle a déjà subi de nombreux coups de boutoir, qui l’ont fait vaciller en 2018, sans l’abattre. Résistera-t-elle aux vents mauvais en 2019 ?

La question se pose avec acuité devant l’irrésistible montée en puissance des mouvements populistes et nationalistes. Mais ce régime, le pire à l’exception de tous les autres disait Churchill, bénéficie encore d’un certain soutien populaire, comme le prouvent d’autres manifestations à travers l’Europe, à l’encontre des pouvoirs populistes. Il en va ainsi en Hongrie ou en Serbie, dont les gouvernements ont pour point commun de museler les médias, de saper la séparation des pouvoirs et d’établir un système clientéliste, pointe Süddeutsche Zeitung (Allemagne). Le tout avec l’aval du Parti Populaire Européen (PPE), issu de la Démocratie Chrétienne à l’origine même de l’UE. La Vanguardia (Espagne) et Vecer (Slovénie) expliquent, l’une pour la Hongrie, l’autre pour la Serbie, un même processus de désillusion des électeurs, qui se sont laissé séduire et endormis par un discours simpliste de haine, à l’endroit des immigrés et des élites, mais qui se réveillent et se révoltent face à une pratique du pouvoir bien plus préjudiciable que la précédente. Orban et Vucic ne sont pas pour autant déstabilisés, bien loin de la sortie, car ils bénéficient tous deux d’un solide socle, entretenu notamment à coups de désinformation et autre intoxication grâce aux vecteurs à leur botte, dénonce Delo (Slovénie). Sans compter que les seuls à représenter une vraie alternative, les jeunes, sont à ce point tournés vers le modèle et les idéaux de l’Occident qu’ils y émigrent massivement, laissant le champ libre à ces dirigeants selon Die Welt (Allemagne).

Par ailleurs, ces derniers se trouvent renforcés dans leurs convictions par des événements hors de leurs frontières, qu’ils inspirent plus ou moins directement avec leurs comparses polonais, tchèques ou bien encore italiens. Ainsi l’Extrême-Droite estonienne a -t-elle le vent en poupe, occupant la troisième position des sondages préélectoraux. Postimees (Estonie) estime que ce succès se nourrit comme ailleurs de la récupération de thèses socio-économiques gauchistes, à l’image de la nationalisation des banques prônée par le Rassemblement National de Marine Le Pen ; mettant à mal tout particulièrement les sociaux-démocrates, en Estonie comme ailleurs en Europe. Des thèses gauchistes allègrement mélangées à un positionnement traditionnellement plus libéral, comme en témoigne le tissu de contradictions du parti d’Extrême-Droite estonien, Ekre, promettant à la fois baisse des impôts et augmentation des aides publiques, fustige Eesti Päevaleht (Estonie).

À l’instar de l’Italie, le résultat de cette miction improbable est une orgie qui pousserait le pays à la faillite. Une perspective qui ne semble pas ou plus effrayer les électeurs, désormais méfiants vis-à-vis des oiseaux de mauvaise augure tels les économistes, forcément membres ou relais de l’élite corrompue tant détestée. Sans compter de nombreux autres paramètres, à commencer par l’immigration perçue comme massive et dévastatrice. Ainsi d’autres mouvements nationaux-populistes parviennent-ils encore à percer malgré les difficultés au pouvoir de quelques-uns de leurs représentants. Exemple de l’Andalousie où le parti d’Extrême-Droite Vox a réussi non seulement à entrer au Parlement, mais aussi à conclure un pacte de soutien à la nouvelle équipe dirigeante formée du Parti Populaire de Droite (PP) et des centristes de Ciudadanos. Pour El Mundo (Espagne), le désir d’en finir avec 40 ans de règne socialiste synonyme de corruption, clientélisme et inefficacité a balayé les dernières réticences des uns comme des autres. Le rapprochement n’est pas anodin pour El Périodico de Catalunya (Espagne) car, si Vox a renoncé à certaines de ses revendications, le PP a fait sienne une autre partie en matière d’économie, de famille, d’éducation, de culture…

Au final, partout la même mécanique infernale à l’œuvre, que ne semble pas pouvoir endiguer les quelques manifestations démocrates et proeuropéennes. Elle a pour origine le désenchantement de classes populaires et moyennes victimes d’un système capitaliste mondialisé devenu sauvage et insaisissable, vis-à-vis des classes dirigeantes qui n’ont pas su entendre ou répondre à leurs aspirations de protection et de bien-être. Ainsi se détournent-elles des syndicats et partis classiques, à commencer par la Gauche, au profit de formations nouvelles pour la plupart radicales, voire extrémistes. Ce, dans un désir ardent de renverser la table, au-delà même de la simple menace que constituaient jusque-là les votes protestataires marginaux, sans plus se soucier de conséquences absolument catastrophiques pour l’ensemble, le désespoir alimentant l’irrationalité et la violence aveugles. La mutation des partis de Droite, qui tentent maladroitement d’épouser le mouvement pour l’influencer et en profiter, pas plus que la réalité de nouveaux régimes encore plus corrompus et clientélistes que les anciens, loin de désamorcer la vague populiste, ne cesse au contraire de la renforcer.

Corriere Della Sera (Italie) s’en fait l’écho, en accusant directement les élites, qui ont échoué tout particulièrement sur le plan idéologique et culturel pour avoir abandonné les trois piliers de l’Occident (christianisme, Etat providence et Etat Nation) au profit de la mondialisation. Dès lors, partout le même questionnement quant aux résultats et à l’impact des élections européennes toutes proches.

Pour Pravda (Slovaquie), le temps où conservateurs et socialistes s’affrontaient pour finalement s’entendre et se partager les responsabilités européennes, est révolu. Surtout que les nationalistes de tous bords sont déterminés à former un groupe uni, encouragés à la fois par Poutine et Trump, dont l’objectif commun clairement affiché est de diviser l’Europe afin de l’affaiblir et la transformer en proie facile.

Kurier (Autriche) se lamente d’un contexte ô combien favorable aux fossoyeurs de l’UE, qui attisent les peurs de déclassement en avançant des réponses faciles, qui plus est face à l’échec d’un Macron à renouveler la politique et l’Europe par la voie réformiste modérée. Certes, la Gauche ne dort pas, comme le souligne The Irish Times (Irlande), y compris au Royaume-Uni où le chaos post-Brexit, aggravé par la mise au pas de Theresa May de la part de son Parlement rebelle, pourrait porter le chef de file du Labour, Jeremy Corbin, au 10 Downing Street, donnant alors des ailes à d’autres populistes, gauchistes cette fois. Mais il est clair que la donne privilégie plutôt à ce jour la Droite radicale et extrême, qui tente de s’organiser paradoxalement par-delà ces frontières qu’elle prétend rétablir et défendre.

Ria Nowosti (Russie) veut croire à un rassemblement qui aboutira à la formation du 2ème, voire du 1er groupe dans le futur PE : l’agrégation de ces courants au cœur même de la mécanique européenne pourrait développer des forces centrifuges susceptible de la faire exploser. Un scénario catastrophe auquel ne veulent pas croire Il Sole 24 Ore (Italie) et Vecernji List (Hongrie), qui font tous deux leurs comptes : bien sûr, les antieuropéens pourraient franchir la barre des 200 députés (sur 751), mais ils ne seront pas pour autant majoritaires, loin de là, et ne pourront donc pas détruire le système de l’intérieur, seulement le perturber.

Relativiser de la sorte est une manière comme une autre de se rassurer en cette époque d’espoirs et d’espérances à travers les vœux que s’adressent les uns aux autres. Mais l’aveuglement dont sont victimes les électeurs des nationaux-populistes ne doit pas gagner les forces progressistes et proeuropéennes. Ou plutôt ne doit plus les gagner, car elles ont trop souvent et trop longtemps ignoré le danger, pour préférer au nécessaire mouvement long-termiste un confortable immobilisme court-termiste. Il est encore temps d’apporter les bonnes solutions à une Europe qui se cherche et qui hésite. Peut-être s’agit-il là de la dernière chance. Formulons donc le vœu du choix de la solidarité dans une union toujours plus étroite et efficiente, au lieu d’une destruction que ne sera pas créatrice mais nous anéantira tous.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto