Un vote vraiment utile ?

Un vote vraiment utile ?

 

En Turquie, le séisme électoral des municipales n’en finit pas de produire des répliques. Surtout à Istanbul, capitale économique et financière perdue par l’AKP. Une défaite difficile à digérer pour le parti présidentiel, d’autant plus qu’il essuie aussi un cuisant échec à Ankara, la capitale politique, et dans plusieurs autres villes importantes de l’Ouest, souligne NRC Handelsblad (Pays-Bas), qui craint les troubles que pourrait engendrer une volonté forcenée des partisans d’Erdogan d’annuler ces élections en saisissant le Haut Comité Electoral (HCE) sur la base de fraudes électorales présumées. Les médias turcs en sont eux-mêmes déchirés selon leur orientation : tandis que Star, proche du Gouvernement, fustige un député de l’opposition qui appelle le HCE à prendre une décision juridique en adoptant un ton martial, Birgün met en garde contre le risque de transformer le pays en Etat totalitaire qui organise des élections pour la forme. Finalement, Der Taggespiegel (Allemagne) donne raison à ce dernier à la suite de l’annonce de nouvelles élections à Istanbul : la Turquie ne peut plus être considérée comme une démocratie car si une passation du pouvoir ne fonctionne plus dans une grande ville, il ne saurait être question d’élection libres.

BBC (Royaume-Uni) qualifie la stratégie ainsi déployée par Erdogan de risquée, sur tous les plans, à commencer par l’économie, déjà mal en point. Le serpent turc se mord ainsi la queue car ces difficultés économiques expliquent en partie le succès de l’opposition, qui pourrait dès lors se trouver renforcée lors de nouvelles élections. Hürriyet (Turquie) craint dès lors que le débat ne porte sur le tout récent régime présidentiel.

D’autres élections municipales, à l’opposé de l’Europe, au Royaume-Uni, se sont-elles-aussi muées en catastrophe pour les grands partis de gouvernement, car Tories et Labour ont essuyé des camouflets. Keskisuomalainen (Finlande) relativise : il est trop tôt pour sonner le glas d’un système bipartite encore solidement cimenté par le mode de scrutin majoritaire des élections législatives. Mais le fait est pour The Observer (Royaume-Uni) que les électeurs ont bel et bien sanctionné conservateurs et travaillistes en votant blanc ou en faveur d’opposants favorables au maintien dans l’Union européenne (UE). Tagesschau.de (Allemagne) ne croit néanmoins pas que ce rendez-vous électoral ait changé la donne, sachant que les partisans du « Bremain » sont divisés, contrairement à ceux du Brexit qui se regroupent de plus en plus autour de leur ancienne égérie, Nigel Farage.

Pendant ce temps, Donald Trump poursuit inlassablement son travail de sape des fondements de l’UE en courtisant les Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO). Il a notamment reçu le Premier Ministre slovaque en se réjouissant des efforts de son pays en matière de défense, avec achat d’armes américaines à la clé.

SME (Slovaquie) s’en réjouit car la sécurité de l’Europe reste inconcevable à ses yeux sans la contribution des Etats-Unis. Nombre de dirigeants est-européens en sont convaincus et font ainsi les yeux doux à Washington, tel Victor Orban: Dennik N (Slovaquie) pense que la meilleure méthode pour s’attirer les bonnes grâces de l’Oncle Sam est de lui acheter des armes, ce à quoi le Premier Ministre hongrois semble prêt. Alors même que les Européens se sont récemment mis d’accord pour engager l’UE sur une intégration militaire, au moins industrielle. Double langage, quand tu nous tiens…

Sans doute les Européens de l’Est jouent-ils sur les deux tableaux, européen et américain, pour se prémunir d’un retour en force de l’Ours russe à leurs frontières. Peu importe lequel de ces tableaux y parviendra, le principal pour eux est de préserver leur indépendance fraîchement acquise. Mais le risque est bien de perdre sur ces deux tableaux. Car les Américains sont moins fiables que jamais, et ce, même quand ils s’élèvent contre la nouvelle Russie de Poutine. Car ils le font bien maladroitement, à la Trump. Dernier exemple en date : lors de la rencontre du Conseil de l’Arctique qui vient de réunir 8 Etats de la région, les Etats-Unis ont à la fois fustigé la Russie et la Chine. Ils accusent en particulier la première d’exiger indument que des pays tiers lui demandent de traverser l’océan Arctique, devenu navigable avec le réchauffement climatique. Quoi de plus normal pour Ria Novosti (Russie), qui ironise sur l’hypocrisie américaine consistant à instrumentaliser le droit international en fonction de leurs intérêts. Ilta-Sanomat (Finlande) observe que la Russie a l’avantage de sa géographie dans cette histoire, ce dont la Chine est bien consciente, d’où un rapprochement des deux grandes puissances que les Américains favorisent par leurs invectives, avec la possibilité à terme de militarisation de la zone. Une escalade que les seuls pays scandinaves ne sauraient contenir à eux-seuls. Mais où est donc l’UE ?

Elle est empêtrée dans ses tergiversations et atermoiements, à 3 semaines d’élections cruciales qui pour autant, ou plutôt du coup, n’attirent pas les foules puisque l’abstention est annoncée record, notamment chez les PECO. Jutarnji List (Croatie) voit dans cette désaffection une désillusion face à des partis hostiles au citoyen moyen, menteurs et de surcroît voleurs.

Berlingske (Danemark) comprend que la confiance envers d’une classe politique aux abus répétés soit entamée, mais souhaite ramener le débat à un peu plus de respect vis-à-vis du formidable travail bénévole des candidats, qui ne sont après tout que des êtres humains comme les autres. Pas sûr que cet argument suffise à convaincre les électeurs de l’utilité d’aller voter. Qui plus est au regard du bilan pour le moins vide du dernier sommet européen de Sibiu en Roumanie. Les dirigeants y ont réitéré leur attachement aux valeurs fondamentales de l’UE dans une déclaration de solidarité et de cohésion commune. Lost In Europe (Belgique) y voit un concert de bons mots, d’élucubrations et de simulations, à travers 10 obligations toutes aussi résonnantes que vides de sens : engagements à rester unis pour le meilleur et pour le pire, à faire preuve de solidarité dans les moments difficiles, à protéger la démocratie, l’Etat de droit et le mode de vie européen (contre qui ?).

Pour Gazeta Wyborcza (Pologne), les vrais débats sont esquivés, ceux des priorités de l’UE pour 2019 – 2024, victimes des divergences dans le moteur franco-allemand. Seule la Roumanie peut sortir satisfaite selon G4media.ro (Roumanie), car son Président l’a présentée sous un jour lumineux, plus que jamais membre de l’union, bien que son Gouvernement soit tenté par une sortie qui lui laisse les mains libres pour se sortir des scandales de corruption maintes fois condamnés par les institutions européennes.

Pour sa part, La Repubblica (Italie) évoque le marchandage de tapis auquel les 27 commencent à se prêter, à la veille du renouvellement des postes clés. Angela Merkel, inoxydable chancelière, pourrait même briguer la Présidence du Conseil européen en remplacement de Donald Tusk. Allez comprendre ensuite pourquoi les électeurs pensent que leur vote n’a aucune raison d’être et se détournent des partis traditionnels, voire des urnes tout court.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto