Un pont trop loin

Un pont trop loin

 

Cette fois, nous y sommes... La troisième puissance économique membre fondateur de l'Union européenne (UE) vient de se doter d'un gouvernement populiste europhobe grâce à l'alliance pour le moins incongrue du parti nationaliste d'Extrême-Droite Lega et du mouvement contestataire 5 Stela. L’Italie suit donc de près l'Autriche dans son aventure populiste anticonformiste.

Comme à Vienne, le Président de la République veille, mais ses pouvoirs sont tout relatifs. Par ailleurs, deux différences de taille peuvent laisser craindre le pire pour l'avenir de l'UE : l'Italie est un poids lourd européen et mondial, désormais sans parti traditionnel aux commandes.

Delo (Slovénie) ne voit pas de fin heureuse à cette mésaventure, car elle est menée par deux politiques, Matteo Salvini et Luigi Di Maio, aussi simples qu'incompétents, mus par la volonté non de gouverner, mais d'amasser du pouvoir.

Pour Corriere Del Ticino (Suisse), la question financière sera la première préoccupation du Président, Sergio Mattarella, surtout pour la nomination du Premier Ministre, un troisième larron désigné par les deux premiers. D'autant que Ilta-Sanomat (Finlande) souligne l'aspect extrêmement onéreux des programmes économiques des deux partenaires, en contradiction avec les accords européens, de quoi fâcher à la fois Bruxelles et Berlin.

The Economist (Royaume-Uni) note que nul n'apporte de solutions aux vrais problèmes de l'Italie dans cette histoire. La productivité n'a pas augmenté depuis 2001. Il faudrait flexibiliser le droit du travail, réformer la Justice, investir dans l’Éducation et les infrastructures, combattre la corruption. Mais le nouveau Gouvernement promeut seulement des incitations avec baisses d'impôts et aides financières complètement irréalistes, comme l'est d'ailleurs la promesse d'expulser un demi-million de migrants.

Dagens Nyheter (Suède) se demande donc qui paiera la note, sachant que le pays affiche une des plus grosses dettes publiques au monde, à 130% du PIB, et que la croissance marque le pas. La Repubblica (Italie) dénonce une grande illusion, celle de donner à croire que l'Italie gagnera en influence en s'écartant de la voie européenne, voire pire, en s'y opposant. Un luxe que le pays ne peut se permettre.

Ni l'Europe à cette heure selon De Standaard (Belgique) : Emmanuel Macron  se trouve plus isolé que jamais pour la relancer, entre une chancelière allemande affaiblie et un Premier Ministre néerlandais qui a pris la tête d'un groupe de pays, essentiellement nordiques, appelant au réalisme.

Précisément, La Stampa (Italie) pense que les États du Nord doivent rire sous cape, car l'Italie leur fournit un précieux alibi pour arrêter l'intégration que supposent l'union bancaire et la mutualisation des risques, projets dont la botte aurait pourtant grand besoin pour freiner, si ce n'est inverser, sont lent déclin, y compris démographique.

Cette problématique démographique se pose avec acuité chez nombre des membres de l'UE, comme la Hongrie où Victor Orban vient d'annoncer sa volonté d'accroître la natalité de 1,5 à 2,1 enfants par femme d'ici 2030, via des subventions aux familles et la construction de crèches. Reposzt (Hongrie) approuve, ne serait-ce que par fierté masculine, car la naissance d'un enfant fait se père un homme. Origo (Hongrie) soutient aussi l'initiative, en dénonçant la génération Tinder (application de rencontre) qui se rebelle contre les valeurs traditionnelles. Mais les vrais rebelles seraient les parents qui, conscients de leurs responsabilités, auraient le courage de renoncer aux bagels aux avocats, à un nouveau téléphone ou à faire la nouba.

Hvg (Hongrie) s'insurge contre cette stigmatisation de la jeunesse et cette vision étriquée de la parentalité, qui ne donne assurément pas envie de contribuer à redresser la courbe des naissances. Hetek (Hongrie) pense pour sa part que ce relèvement ne pourra compenser le dépeuplement, car les causes sont multiples, à commencer par le rétrécissement et le vieillissement des femmes en âge de procréer, mais aussi la mortalité et les mouvements migratoires. Pour bien faire, il faudrait une politique de santé publique bien pensée, contenir l'expatriation et encourager l'immigration. On est loin du compte ! L’Irlande est sans doute l’antithèse de la Hongrie au plan démographique dans la mesure où elle affiche déjà un taux de natalité à plus de 2%, sans compter qu'elle est devenue un pays d'immigration.

Dès lors, il est sans doute plus aisé de s'interroger sur l'opportunité de libéraliser l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), sujet polémique dans une société encore très croyante et conservatrice. Un référendum doit trancher la question dans quelques jours.

The Irish Independent (Irlande) dénonce un mouvement anti-IVG qui n'a rien à proposer pour les grossesses suite à un viol, encore moins dans le cas où une femme apprendrait que son fœtus ne survivra pas à la naissance. Dans l'histoire de l’État irlandais, aucune autre mesure ne constituerait une interférence comparable dans la vie privée, une ingérence aussi autoritaire aux répercussions aussi cruelles. The Irish Times (Irlande) tient une ligne diamétralement opposée, en invoquant l'interpellation en Allemagne de Merkel  de la part d'une adolescente trisomique, qui demandait pourquoi le dépistage de la trisomie 21 aboutit 9 fois sur 10 à un avortement.

De mort, il en est question aussi du côté de l'Autriche, à Bleiburg précisément. Non une mort future, mais une passée, ou plutôt des milliers, celles de soldats croates assassinés à la fin de la Seconde Guerre Mondiale par les partisans communistes.

Chaque année, elles donnent lieu à une commémoration polémique pour être récupérée par les cercles d'Extrême-Droite, avec prolifération de symboles fascistes, puisque lesdits soldats croates servaient le régime oustachi pro-nazi. Der Standard (Autriche) dénonce ainsi une coterie politique d'autant plus pitoyable qu'elle est constituée d'individus au pouvoir ou tout proche, du simple fonctionnaire à la Présidente croate. Mais la polémique passe au second plan à en venir à un événement d'importance, dans sa nature comme dans le symbole, à savoir l'inauguration par Poutine d'un pont de 19 kilomètres entre la Russie et la Crimée, malgré les protestations occidentales quant à cette nouvelle violation du droit international. Bien sûr, les Russes en sont fiers et s'en réjouissent, plus d'un titre. Il en va ainsi de Ekho Moskvy (Russie) qui voit l'émergence d'une nouvelle région économique, d'autant plus avec la prochaine mise en service de la voie ferrée. Surtout la Russie a réalisé un projet dont beaucoup n'auraient même pas osé rêver.

Gazeta.ru (Russie) souligne justement que ce pont est le plus long en Europe et d'une complexité qui prouve la qualité de l'ingénierie russe. Certes, les coûts sont importants (près de 3 milliards d'euros!), mais moins que la capacité à relever des défis géopolitiques et techniques, dans une zone instable à tout point de vue. Unian (Ukraine) ironise précisément sur l'argent ainsi gaspillé, qui aurait pu apporter des soins médicaux aux enfants, mais qui est bien mieux utiliser à servir la grandeur de la mère patrie. Si quelqu'un y manque de quoi que ce soit, c'est son problème, et il peut compenser sa frustration en allumant la télévision.

Kapital (Bulgarie) énonce que cet accès rapide à un nouveau territoire, appuyé par une liaison ferroviaire surestimée, tend à démontrer la détermination de l’État russe à passer de la parole aux actes. Qu'on se le dise ! Car la Russie retrouve le moyen de ses illusions hégémoniques pour Savon Sanomat (Finlande), grâce à la flambée des cours du pétrole, qui anéantit l'impact des sanctions économiques occidentales. Telle est aussi l'analyse de Den (Ukraine) : la Russie n'est pas aussi faible qu'il n'y paraît. Bien au contraire car le vainqueur dans cette guerre ukrainienne n'est pas celui qui se bat le mieux, mais qui construit, sachant que l'Ukraine n'a pas réussi à édifier une route normale en Crimée en 25 ans.

Sans doute les dirigeants de l'UE l'avaient-ils à l'esprit lors de leur sommet de Sofia, au cours duquel ils ont abordé l'élargissement aux Balkans occidentaux. Un sommet réussi, se réjouit avec orgueil 24 Chasa (Bulgarie), grâce à la promesse d'aides à l'adhésion, ainsi que de 10 milliards d'euros supplémentaires destinés aux infrastructures. L'UE a donc serré les rangs et envoyé un message fort aux États-Unis, selon lequel elle ne jouera pas les seconds violons. Vecer (Slovénie) n'est pas autant optimiste, car il incombe avant tout aux candidats d'effectuer eux-mêmes la majeure partie du travail. Surtout que nombre de dirigeants européens, à commencer par Macron, ne sont guère enthousiastes à ouvrir de nouveau les vannes, avant même de renforcer et de remplir le réservoir. Mais voilà que survient le spectre russe. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) pense en effet que la Russie pourrait accélérer le processus d'élargissement, afin de contrer son influence croissante. Mais elle n'est pas la seule dont les Européens peuvent craindre la concurrence dans cette région convoitée aussi par la Turquie, les États arabes et la Chine. Une analyse partagée par Süddeutsche Zeitung (Allemagne) qui excipe d'une nécessité géopolitique, traduction dans les faits de la volonté de réunir le continent dans la paix. L'alternative serait la menace d'un trou noir entre la Croatie et la Grèce que pourrait rallier des puissances étrangères, à commencer par la Russie, qui dispose déjà sur place de têtes-de-pont, pour en bâtir un, certes, imagé, mais bien plus massif et proche que celui de Crimée.

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto