Un passé très présent

Un passé très présent

 

Au cours de la semaine écoulée, les médias européens ont logiquement accordé une place prééminente à l'actualité la plus explosive du moment : la décision de Trump de sortir les États-Unis de l'accord nucléaire avec l'Iran. Une décision attendue, pour beaucoup redoutée, qui ébranle la scène internationale, à commencer par l'Union européenne (UE).

Besoin est de préciser que cet accord était le fruit d'une implication européenne relativement rare au plan diplomatique, pour ne pas dire exceptionnelle. Une implication d'autant plus remarquée et appréciée qu'elle fut un succès. Le retrait américain abat ce qui apparaît finalement comme un château de cartes, avec de redoutables conséquences.

Nowoje Wremja (Ukraine) évoque notamment une envolée prévisible des cours du pétrole, bonne nouvelle pour Poutine qui va ainsi renouer avec les profits et affermir son pouvoir tout juste régénéré par son énième investiture à la présidence russe. À se demander si Trump n'est pas de mèche avec lui, bien que la Russie prenne officiellement le parti de l'accord nucléaire. Mais La Repubblica (Italie) rappelle que la décision du locataire de la Maison Blanche est conforme à l'ADN de l'aile droite du Parti républicain, indéfectible soutien à Israël dont le Premier Ministre cherche un dérivatif aux accusations de corruption qui le visent.

The Daily Telegraph (Royaume-Uni) considère pour sa part que le seul responsable de la situation actuelle est l'Iran lui-même, à travers l'attitude agressive et hégémonique des ayatollahs, qui ne pouvait qu'aboutir à une nouvelle passe d'armes diplomatique avec les États-Unis. Quelles que soient les responsabilités, Der Tagesspiegel (Allemagne) veut croire en une issue favorable qui serait un meilleur accord, positif pour la planète, sachant que Trump n'a pas mis fin à la diplomatie. Nombre de ses confrères ne sont pas aussi confiants, bien au contraire.

Ainsi, pour Die Press (Autriche), il est naïf d'imaginer que les nouvelles sanctions incitent l'Iran à discuter, alors que les dispositions de l'accord remis en cause allaient déjà trop loin pour ses responsables conservateurs. Sans compter que l'option militaire est inenvisageable. Le Figaro (France) évoque de son côté le risque majeur de nucléarisation globale que fait courir l'atomisation mondiale. Car l'Arabie saoudite a déjà annoncé son intention de se doter de l'arme suprême si le programme iranien devait reprendre. Sans oublier la Turquie et l’Égypte, aux aguets. Or, difficile d'espérer que l'Iran ne suive pas cette voie, dégagé de la contrainte que lui imposait l'accord international. D'autant que les réformistes pacifistes iraniens sont plombés par la position américaine, note News.bg (Bulgarie). Finalement, seule l'UE paraît en mesure de sauver la paix.

De Volkskrant (Pays-bas) appelle précisément les Européens à concevoir une réponse structurelle aux incartades de Trump, en champions du multilatéralisme que ne sont désormais plus les États-Unis.

L’Europe a indubitablement une carte à jouer, surtout qu'elle n'est pas seule, comme le souligne Adevarul (Roumanie) : Russie et Chine sont prêtes à collaborer pour trouver une solution à la question iranienne. Mais pour parvenir à ses fins, elle ne doit pas se laisser intimidée, selon Irish Examiner (Irlande). Tout particulièrement face au chantage exercé par les Américains, qui menace ses entreprises de représailles, notamment financières, si elles ne quittent pas le sol iranien dans les six mois.

Pour Libération (France), les Européens sont au pied du mur : soit ils s'inclinent, une fois de plus et se laissent dicter leur politique étrangère, soit ils transforment (enfin) l'UE en puissance non seulement économique mais aussi politique. Il serait dommage de rater pareille occasion, soutenue par la Chine. Mais Publico (Portugal) alerte sur le coût supposé de la seconde option, que l'Europe doit se préparer à assumer, si elle en est capable.

Quoi qu'il en soit, la décision de Trump ramène une fois de plus le monde en arrière, dans un passé que tout un chacun croyait révolu, celui d'un monde segmenté, cloisonné, tendu, trouble et dangereux. Comme un écho aux anniversaires célébrés (ou commémorés) en cette année 2018, qui plus est en ce mois de mai. L'un d'eux remonte à 1818, année de naissance de Karl Marx, dont une statue fort encombrante a été offerte par la Chine à Trèves, la ville natale du philosophe. Car fait-il rappeler que Marxn'était pas un guerrier, pas même un révolutionnaire, juste un penseur dont certains se sont accaparés les idées pour les dévoyer. Comme ce fut le cas avec le Christ, rappelle Blog Pitsirikos (Grèce) : combien de dizaines de millions de morts en leur nom, tout simplement parce que l'humanité est remplie d'êtres cupides et vils, prêts à détourner les pensées et les causes les plus justes pour manipuler les masses dans le seul intérêt de leurs ambitions démesurées.

Pour cette raison, Hvg (Hongrie) considère que toute célébration est vaine. Il faut seulement se réjouir que les pays européens de l'ancien bloc soviétique n'aient pas connu les atrocités des goulags ou des Khmers rouges. Les horreurs commises sur le fondement de son œuvre n’enlèvent néanmoins rien à l'analyse de Marx selon Jutarjni List (Hongrie), notamment sur le triomphe du capitalisme qui a acheté la paix sociale en transformant le travailleur en docile consommateur, endormi par la hausse de son niveau de vie. Les alternatives existent toujours, alternatives à la domination et à l'exploitation de l'Homme par l'Homme. Bientôt par la machine, avec l'émergence de l'intelligence artificielle ? Der Tagesspiegel (Allemagne) n'adhère pas à ces thèses et ces craintes, tout simplement parce que Marx a sous-estimé une donnée déterminante : la démocratie. C'est précisément au nom de l'un, Marx, comme de l'autre, la démocratie, que des foules immenses et bigarrées se sont révoltées en mai 1968 à travers l'Europe, d'Est en Ouest, pour gagner en liberté collective et en bonheur individuel.

50 ans plus tard, que reste-t-il de cette lame de fond ?

Déjà, une fascination, comme l'explique Politis (France), car l'époque était aux antagonismes francs à partir desquels il était facile de se positionner, bien plus que de nos jours. Par ailleurs, El Pais (Espagne) se réjouit d'un féminisme triomphant, à travers les générations, grâce à l'émancipation sexuelle. Un mouvement que les partis moribonds devraient s'approprier pour le convertir en mesures concrètes en vue d'un monde plus juste. D'autant que les dirigeants actuels sont d'anciens soixante-huitards, comme le souligne Magyar Hirlap (Hongrie), mais ils semblent convertis au consumérisme et à la mondialisation, loin des idéaux de l'époque.

Il n'en est pas moins vrai que mai 68 a changé la face du monde, qui a beaucoup évolué depuis lors. Plus rien n'est comparable à ce jour. Pour preuve, les mouvements contestataires français de ces dernières semaines, qui sont sans commune mesure avec leurs prédécesseurs, comme l'observe Deutschlandfunk (Allemagne). Certains éléments semblent toutefois immuables, car invariablement récurrents. Il en va ainsi de la célébration de la victoire sur le nazisme de 1945. Et pourtant, elle se modifie elle-aussi avec le temps, surtout à l'Est de l'Europe. Non tant en Russie, qui n'a jamais vraiment combattu pour la liberté et la paix, davantage pour son expansion, ce qui demeure sa ligne actuelle, comme l'exprime Hospodarske Noviny (République tchèque).

Neue Zürcher Zeitung (Allemagne) voit dans les incontournables festivités organisées par le pouvoir, une manière à peine voilée de divertir les Russes: plus l’État est en échec, plus il appelle à la lutte contre le fascisme, naturellement responsable de tous les maux. Ekho Moskhvi (Russie) s'insurge lui aussi contre une appropriation de l'événement, de la part d'une population ignorante et impudente qui festoie sans même s'interroger sur l'Histoire et ce que la Russie en a fait, ou pas. Pendant ce temps, s'opère un changement à priori anodin mais hautement symbolique en Europe de l'Est : la bascule du 9 mai, date officielle russe, vers le 8, celle des Occidentaux. Nowoje Wremja (Ukraine) encourage précisément les anciens satellites soviétiques à décrire avec leurs propres mots la grande guerre du XXème siècle, hors de toute allégeance à Moscou. Interroger le passé, pour éclairer le présent et préparer l'avenir : une leçon pour toute l'Europe (et au-delà!).

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

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