L'UE, relève de l'Occident ?

L'UE, relève de l'Occident ?

 

La Conférence annuelle de Munich sur la sécurité vient de s’achever sur un terrible constat pour l’Occident, celui du déclin de ses valeurs et de son modèle à travers le monde. Diena (Lettonie) note l’expression « monde sans Occident », qui désigne principalement la distance prise par rapport aux structures mondiales, contrôlées par des Etats occidentaux. Bien pire, Deutsche Welle (Roumanie) prédit la fin de la démocratie au sein même du monde occidental, où la rupture de la cohésion sociale fournit un terrain propice à la montée des mouvements totalitaires.

Respekt (République tchèque) appelle à lutter contre la dépression ambiante du sommet, sans cesse croissante année après année, en définissant une nouvelle vision positive qui renforce les démocraties libérales, sans oublier les citoyens des pays autoritaires. C’est le meilleur moyen, peut-être le seul, de rétablir l’attractivité de l’Occident et rehausser la force subtile de ses idées. L’ennui pour Radio Europa Libera (Roumanie) est que la rencontre munichoise a confirmé les tendances à l’œuvre depuis quelques temps, des contradictions entre Europe de l’Ouest et Etats-Unis, au rapprochement de ces derniers avec l’Europe de l’Est, en passant par le divorce franco-allemand et l’affaiblissement de l’OTAN.

Yetkin Report (Turquie) salue pour sa part le courage de lancer le débat, absolument nécessaire au seuil de changements drastiques annoncés. Un débat nourri notamment par Emmanuel Macron, que félicite Der Standard (Autriche) pour son discours sur l’avènement d’une Europe capable de se protéger sur la base de sa propre souveraineté.

LRT (Lituanie) pointe de son côté des incohérences de ce même discours, car des décisions stratégiques autonomes de l’Union européenne (UE) présupposent une diminution de l’influence de Washington et un rapprochement avec des voisins comme la Russie. Or, un désengagement américain, qui n’est pas encore d’actualité, rendrait les pays européens extrêmement vulnérables, d’autant qu’ils rechignent toujours à assumer leur propre défense. Il serait grand temps que l’Europe prenne son destin en main, au lieu de s’en remettre à l’Oncle Sam !

Douma (Bulgarie) applaudit dès lors les accents néo-gaulliens du Président français, qui veut se débarrasser de l’immixtion des USA dans une politique continentale qui doit être éminemment européenne. Encore faut-il que le cœur de l’UE batte en ce sens. Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) exhorte précisément l’Allemagne à assumer enfin pleinement le rôle qu’elle est censée assumer en Europe, car les belles paroles et les déclarations de pathos ne permettront pas à l’Europe de s’affirmer face à ses concurrents.

Hélas, trois fois hélas, les Allemands sont tétanisés face au spectre résurgent de l’Extrême-Droite. Qui plus est après l’horrible attentat perpétré dans la ville de Hanau, où neuf personnes issues de l’immigration sont mortes sous les balles d’un individu clairement raciste. Taz, Die Tageszeitung (Allemagne) avance brutalement que l’Allemagne n’a jamais été ce pays accueillant et libéral qu’elle pensait et prétendait être : les récents actes terroristes néonazis sont une méchante rayure à la belle carrosserie de la République fédérale qui se croyait être un havre de rationalisme et de civilité.

Corriere Della Sera (Italie) observe que tous sont nés du même délire idéologique : haine de l’étranger, mépris pour les non-blancs, antisémitisme, faux mythe de la « mort de la nation », sinistre légende du grand remplacement, prétendue menace de la disparition de l’identité… Quelque chose est en putréfaction, car les loups solitaires ne sont plus seuls mais agissent dans un environnement de plus en plus inquiétant.

Pravda (Slovaquie) constate d’ailleurs que l’expression « loups solitaires » est passée du contexte de l’islamisme extrémiste à l’Extrême-Droite, signe d’un processus de radicalisation identique sur la base d’une idéologie de haine au large spectre. Face à ce danger, El Periodico De Catalunya (Espagne) pense que les grands partis allemands doivent revenir à leur positionnement traditionnel et relever les ponts levis pour isoler l’Extrême-Droite et réduire le risque terroriste.

Mais attention à ne pas dévoyer la notion de terrorisme, qui plus est pour servir précisément des desseins autoritaires. Comme en Russie, où le pouvoir est accusé par nombre d’observateurs d’avoir condamné à tort 7 jeunes hommes à la prison ferme pour soupçon de création d’un groupe terroriste appelé Set (réseau) visant à « renverser l’ordre établi ». Ekho Moskvy (Russie) dénonce des « preuves » à charge extrêmement douteuses car les aveux des inculpés, qui n’ont d’ailleurs aucun acte illicite, auraient été extorqués sous la torture. Vedomosti (Russie) avance que pareille méthode d’investigation invalide de facto les affirmations des autorités russes de démantèlement de dizaines de cellules terroristes à travers le pays. Dans Gordonua.com (Ukraine), le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov, libéré de Russie dans le cadre d’un échange de prisonniers en septembre 2019, s’insurge contre un régime poutinien qui jette des milliers d’opposants courageux dans les geôles du « Mordor » russe. Un régime poutinien qui pourrait, ou tout au moins qui voudrait bien s’étendre à la voisine biélorusse, dont le Président accuse son homologue de doper les prix de l’énergie pour étouffer l’économie nationale, s’emparer du pays et se faire élire à la tête du nouvel ensemble en 2024. Novoïe Vrelia (Ukraine) énonce trois options pour le dictateur Loukachenko : la honte de capituler, mais qui lui garantirait une vie sûre à Moscou ; la résistance, qui lui assure de perdre à tous les coups ; ou des élections démocratiques, pour rallier l’Occident et lui demander son aide.

Newsru.com (Russie) ne voit pas pourquoi un quelconque pays voudrait se marier avec une Russie sans liberté ni recherche scientifique, sans bons résultats dans aucun domaine, sans attraits. Lrytas (Lituanie) annonce pour sa part la chute de l’économie nationale, et avec elle, de son dirigeant, qui ferait mieux de se retirer avant d’être poussé vers la sortie par une révolution façon Maïdan en Ukraine. Rzeczpospolita (Pologne) semble soutenir Loukachenko dans sa résistance à Poutine, jusqu’à créer une chaine de télévision indépendante pour contrer la propagande du Kremlin. Mais il ne pourra tenir très longtemps sans appui occidental, notamment de l’UE.

Le problème est que ce même Occident décline et que l’UE se cherche. Qui plus est en ce moment crucial de négociations du budget communautaire pour la période 2021 – 2027, intégrant le départ du Royaume-Uni et de ses 75 milliards d’euros de contribution annuelle. À travers les sempiternels marchandages de tapis se jouent l’avenir même du projet européen. Un avenir a priori bien compromis à en croire les profondes ruptures qui ressurgissent et s’intensifient, via une lutte acharnée des Etats « économes » (riches) contre les « parasites » (pauvres), décrite avec désapprobation par Nrc Handelsblad (Pays-Bas), alors même que l’UE est censée être un espace de solidarité où tout le monde gagne à jouer le jeu de l’ouverture et de l’équilibre.

De Telegraaf (Pays-Bas) comprend le refus des Pays-Bas, des Scandinaves et de l’Autriche d’augmenter la participation des Etats-membres à 1,074% de leur richesse nationale, contre moins de 1% actuellement, prétextant une gabegie en subventions agricoles et en fonds régionaux : au lieu de demander toujours plus, l’UE ferait mieux de se serrer la ceinture et d’oser engager des réformes.

NRC Handelsblad (Pays-Bas), Upsala Nya Tidning (Suède) ou bien encore Deutschlandfunk (Allemagne) rappellent en cœur et à raison que tous les pays « contributeurs nets » (touchant moins de l’UE qu’ils ne lui versent) oublient à quel point ils bénéficient du marché unique, bien au-delà des sommes soi-disant perdues dans le gouffre bruxellois. Pour exemple, les bénéfices économiques allemands atteignent chaque année 170 milliards d’euros, soit 8 fois sa contribution nette ! L’argent ainsi versé au pot commun non seulement n’est pas perdu, mais rapporte gros.

Digi 24 (Roumanie) met en garde contre une scission entre « riches » et « pauvres », car l’Europe des régions en retard pourrait devenir celle des Etats en retard, menant à une UE à deux vitesses qui finirait par imploser en vol. De nombreux médias se retrouvent sur la seule question qui vaille : que devons-nous faire ensemble ? 

Jutarnji List (Hongrie) liste ainsi les domaines clés dans lesquels l’UE doit absolument investir pour relever les défis à venir : surveillance des frontières extérieures, science et recherche, protection de l’environnement, sécurité, défense… Financial Times (Royaume-Uni) suggère par ailleurs de coupler les aides régionales au respect de l’Etat de droit, à l’Est comme à l’Ouest. Ainsi l’UE parviendra-t-elle peut-être à relever l’Occident, si elle en a les moyens.

Crédit photos : © OMER MESSINGER - Maxppp
Rédacteur : Cédric Espéranto