Un impératif: européaniser l'Europe !

Un impératif: européaniser l'Europe !

 

Entamons cette revue de médias européens en revenant sur les élections espagnoles abordées la fois précédente, dans la mesure où nous en connaissons désormais l’issue. En effet, les urnes ibères ont rendu leur verdict, à la fois net et trouble. La victoire du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE) est incontestable, largement en tête des résultats définitifs. Index (Hongrie) trace un portrait flatteur du Premier Ministre sortant, Pedro Sanchez, qui, chef d’un gouvernement minoritaire, a su imposer un certain nombre de mesures progressistes : relèvement du salaire minimum, indexation des retraites sur l’inflation, accueil de migrants naufragés, exhumation de Franco à destination d’un lieu moins polarisant que son mausolée ….

Il a ainsi réussi à aspirer les voix du centre. Mais d’autres observateurs analysent sa réussite électorale en négatif, comme la défaite de ses adversaires, à commencer par le Parti Populaire Espagnol (PPE).

Celui-ci a commis la même erreur que bien d’autres de ces comparses à travers l’Europe : abandonner toutes valeurs humanitaires dans une course effrénée avec l’Extrême-Droite, se lamente L’Echo (Belgique). Or, c’est une règle : les électeurs radicaux préfèreront toujours l’original à la copie. D’autant que les affaires de corruption ont gravement écorné l’image du PPE indique El Pais (Espagne).

De plus, la crise catalane a permis à ses concurrents de reprendre à leur compte la problématique cruciale de la question territoriale, à commencer par le nouveau parti d’Extrême-Droite, Vox, qui a fait une entrée fracassante aux Cortès avec 10% des voix, une première depuis la fin du Franquisme. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) explique précisément la montée en puissance du nationalisme espagnol comme le contrecoup du régionalisme catalan, qui entre dans une nouvelle phase via les procès à venir des instigateurs de la tentative manquée d’indépendance forcée. Pour Irish Examiner (Irlande), la résurgence du nationalisme espagnol s’inscrit aussi dans le renouveau du conservatisme social traditionnel, contre les droits des femmes et des homosexuels. Rien de bien nouveau, mais la percée observée fait craindre le pire. Qui plus est dans un monde politique atomisé par la bombe à fragmentation de la crise financière, pour reprendre la terminologie de De Standaard (Belgique). La bonne nouvelle est que les partis les plus ouverts au dialogue l’ont finalement emporté.

Publico (Portugal) relativise d’ailleurs fortement l’ascension des extrêmes, qui sont sans doute un mal nécessaire pour la démocratie, représentant une forme de soupape de décompression dans les moments difficiles. Toujours est-il que l’Espagne s’enfonce dans la radicalité, à Droite comme à Gauche, avec la progression de l’ERC et Bildu au Pays basque, qui consolide encore plus l’axe de Gauche et pave la voie d’un gouvernement influencé par les forces séparatistes, indispensables à sa constitution selon ABC (Espagne).

Place à présent aux élections européennes des 23 au 26 mai. Les partis fourbissent leurs armes à travers l’Union européenne (UE), souvent de la manière la plus hypocrite et cynique qui soit. Il en va ainsi du PiS au pouvoir en Pologne : Gazeta Wyborcza (Pologne) dénonce son excès d’europhilie après avoir pris de gros risques à trop tirer contre Bruxelles, et prédit un nouveau retournement aux lendemains des élections.

La Repubblica (Italie) déplore une campagne perfide et lénifiante au sein de la botte : un mélange toxique de tromperies la réduit à une mystification collective, qui va jusqu’à donner à croire aux Italiens que cette échéance électorale est l’occasion de les affranchir des contraintes de rigueur budgétaire.

Des Nordschelswiger (Danemark) rappelle, ou plutôt apprend, que l’UE n’est pas toute puissante. En fait, les gouvernements nationaux le sont bien plus qu’ils ne le prétendent, toujours enclins à se décharger sur Bruxelles de tous les maux nationaux. Par ailleurs, News.bg (Bulgarie) voit en la construction européenne non un asservissement, mais bel et bien le meilleur moyen de faire valoir les intérêts nationaux, tant au sein de l’Union qu’à l’international. Le problème est justement cette focalisation à outrance sur les intérêts nationaux, qui empêchent les Européens de prendre la hauteur nécessaire pour aborder des élections vitales pour leur avenir commun. Une européisation de la campagne serait souhaitable. Mais le Parlement européen a bloqué la tentative de Macron en ce sens, qui proposait des listes transnationales. Le paradoxe est que cette européisation est en passe d’être réalisée par les populistes anti-européens qui tentent tant bien que vaille de se rassembler par-delà des frontières dont ils rêvent le rétablissement, note Observator Cultural (Roumanie). En réaction, The Guardian (Royaume-Uni) donne la parole à ces européens qui se jouent des frontières, les expatriés : alors qu’ils construisent concrètement l’Europe, ils se sentent marginalisés en l’absence de partis paneuropéens propres à les représenter. D’autres médias proposent des angles d’attaque différents pour transcender la campagne. Ainsi, Dages Nyheter (Suède) appelle les forces libérales européennes à se mobiliser à leur tour pour défendre un libéralisme en voie d’extinction, bien loin de la toute-puissance que lui prêtent ses pourfendeurs.

Publico (Portugal) se déploie pour sa part en mode solidaire, avec réorientation des débats autour des objectifs de la coopération au développement durable. Aftonbladet (Suède) lui emboîte le pas, mais en se recentrant sur l’UE, avec une redistribution des ressources issues des riches agglomérations vers les zones rurales pauvres, et proposition originale d’un réseau ferroviaire commune propre à pérenniser la liberté de circulation.

Enfin, Die Presse (Autriche) rêve d’une éducation politique dans les écoles, car toute campagne de communicants, aussi talentueux soient-ils, tombera en terrain stérile et se révèlera sans effets si la majorité de la population n’a jamais appris à quoi sert l’UE, donc l’utilité des élections européennes.

Et si l’UE servait pour exemple à contrer la Chine, qui étend son emprise via son projet très controversé de nouvelles routes de la soie ? Sachant que l’Empire du milieu vient, selon ses propres dires, de signer des contrats pour un montant total de 64 milliards de dollars lors d’un sommet réunissant quelque 40 chefs d’Etat et de gouvernement. Parmi eux, de nombreux Africains et Asiatiques, mais aussi des Européens tels que… la Suisse !

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) n’est pas dupe du discours du Président helvète quant à une démarche d’aide au développement dans la longue tradition de l’engagement humanitaire du pays. En réalité, seuls priment les intérêts économiques du pays. Or, souligne Neue Zürcher Zeitung (Suisse), il serait bien plus avisé de renforcer ses liens avec l’UE, dont le marché est essentiel pour lui, bien plus que ne l’est le débouché chinois incertain. Le journal met en effet en garde contre le soi-disant miracle économique d’un espace qui demeure en grande partie fermé, tandis qu’il part à la conquête de la planète. Qui dit capitaux chinois, dit regain d’influence chinoise, mais surtout prépondérance des valeurs chinoises. La démocratie, l’Etat de droit et la transparence n’en font malheureusement pas partie.

L’Europe serait bien inspirée d’en tenir compte et de se battre, ne serait-ce que pour garantir la paix. Elle semble avoir sa velléité dans les Balkans, de plus en plus investis non seulement par les Américains et les Russes, mais aussi par les Chinois. Angela Merkel et Emmanuel Macron ont dès lors réuni à Berlin les représentants de huit Etats de cette région toujours instable et dangereuse, afin de régler notamment le conflit entre Serbie et Kosovo. La cheffe de la diplomatie européenne, Fédérica Mogherini, a évoqué la possibilité d’un échange de territoire. Mauvaise idée pour beaucoup, notamment pour la Chancelière : Der Tagesspiegel (Allemagne) craint d’ouvrir de la sorte une boîte de Pandore, en se remémorant de fâcheux précédents. Toujours est-il que l’UE semble déterminée à agir sur ce terrain miné, sans doute parce que d’autres puissances tentent de se l’approprier, imagine Vecernji List (Hongrie). Vecer (Slovénie) voit en effet en cet acte la quête d’une nouvelle stratégie de l’Europe, mais toujours pas de feuille de route. Sans doute échaudée par un premier élargissement à l’Est dont le bilan 15 après n’est pas particulièrement flatteur.

Nepszava (Hongrie) évoque les erreurs commises à l’occasion : pour l’Ouest de l’avoir précipité par crainte politique, pour l’élite des nouveaux venus d’avoir nourri de trop grandes attentes, pour les peuples d’avoir espéré une adaptation rapide. Pour finir, Merce (Hongrie) tire le navrant constat d’une rupture consommée entre Est et Ouest, la cohésion de l’UE tenant encore de nos jours grâce aux intérêts du capital allemand. Pourtant, tout n’est pas négatif, fort heureusement. Der Standard (Autriche) pense que sans cet élargissement, l’Europe aurait encouru le risque d’une division permanente, avec une zone tampon déchirée de l’intérieur. Delfi (Lettonie) et Verslo Zinios (Lituanie) listent de concert les bienfaits de l’adhésion à l’UE pour les pays baltes, qui ont effacé les séquelles de l’occupation soviétique, qui sont revenus dans leur famille naturelle de pays, qui ont perçu moult fonds européens, qui ont accédé à un immense marché et qui ont acquis la liberté de se déplacer et de travailler. Il est bon de le rappeler de temps en temps !

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto