Sous le signe des jumeaux

Sous le signe des jumeaux

 

Le jumelage communal n'est pas récent puisque le premier fut conclu en 836 entre Le Mans et Paderborn. Mais le tournant remonte bien sûr aux années 50, c'est-à-dire l'immédiate après-guerre. Les peuples s'étaient à ce point déchirés et entre-tués que tout devait être tenté pour les réconcilier et éviter à l'avenir de nouveaux bains de sang. Le mouvement fédéraliste français « La Fédération », créé en 1944, remit ainsi le jumelage au goût du jour, afin que les uns et les autres apprennent enfin à se connaître, à s'apprécier et à nouer des liens tels que tout conflit devienne impossible, qui plus est armé. Car la guerre est nourrie par l'ignorance de l'autre, qui engendre fantasmes, peurs, suspicions et accusations. Ainsi naquit le premier jumelage de l'ère moderne en 1962 entre Montbéliard et Ludwigsbourg, un an avant le Traité de l'Elysée scellant la réconciliation franco-allemande.

Depuis lors, la démarche a fait florès. Rares sont les villes françaises à ne pas avoir de jumelle, non seulement allemande, mais aussi d'autres pays européens, voire au-delà, notamment en Afrique, dans le cadre cette fois de coopérations décentralisées visant à favoriser le développement de contrées pauvres autrefois colonisées...

Le jumelage est donc avant tout une affaire politique, autrement dit symbolique et institutionnelle. Le symbole est évident : il tend à la fraternisation par-dessus les frontières, à la fois administratives et mentales. Les institutions sont naturellement à la manœuvre, pour impulser et favoriser le mouvement, du sommet étatique à la base communale.

Ainsi l'Union européenne (UE) et ses Etats membres ont-ils établi et renforcé au fil du un cadre spécifique, à la fois juridique et financier. Force est de constater que les zones frontalières sont tout particulièrement visées, pour ne pas dire privilégiées, via des statuts particuliers (exemple du Groupement Européen de Coopération Territoriale qui permet à des collectivités locales de part et d'autre de mutualiser leurs moyens pour mener des projets communs) et des programmes spéciaux (dit Interreg dans le jargon communautaire, pour interrégional).

Mais heureusement, les dispositifs d'encouragement et d'accompagnement pour créer des liens ne se limitent pas à ces zones. Preuve en est par exemple des innombrables que proposent autorités et organismes franco-allemands, comme l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse (OFAJ), au profit des établissements d'enseignement, des associations, des jeunes...

Dans la pratique le jumelage se traduit essentiellement par une rencontre annuelle, avec un aspect officiel et un moins formel. L'aspect officiel porte sur la réception de la délégation de la ville jumelle. Les deux maires sont naturellement à la manœuvre, secondés par d'autres élus et des administratifs. En plus des échanges convenus d'amabilités et de cadeaux, les protagonistes tâchent de s'informer sur l'organisation, le fonctionnement, les réalisations et les projets des uns comme des autres, ce qui est toujours fort enrichissant, qui plus est pour des communes à la culture, aux mœurs, aux orientations et aux moyens souvent fort différents. Ainsi apprennent-ils les uns des autres pour inspirer et améliorer leurs propres politiques. Il en va de même des administrés, mais à un niveau fort différent, plus personnel.

Le jumelage est aussi une affaire de citoyens. Généralement, pour des villes de quelques milliers d'habitants, une bonne cinquantaine d'entre eux est impliquée dans le comité de jumelage, parvenant parfois à en entraîner d'autres à travers les activités menées en commun : chorale, compétitions sportives, expositions artistiques... L'impact est donc loin d'être nul. Mais pour parvenir à de réelles connexions pouvant aboutir à des amitiés, besoin est d'inciter le mélange. Pour cela, rien ne vaut l'hébergement en famille d'accueil, qui oblige au contact et à l'adaptation, tant et si bien que l'apprentissage de la langue finit par aller de soi, même pour l'allemand, langue à priori peu accessible à un Français !

Au final, beaucoup de convivialité non feinte et de chaleur humaine, avec au bout du compte, parfois, une vraie complicité. Mais aussi de la frustration et du regret. Frustration de se contenter d'un événement l'an, sans rien ou presque le reste du temps ; et regret de toucher une infime partie de la population, dont très peu de jeunes. Ainsi le jumelage s'essouffle, à un moment où il devrait au contraire être relancé face à la montée des nationalismes et de la xénophobie.

Pour ce faire, besoin serait de le transformer en partenariat, terme plus adéquat car, si la jumelle est censée être identique, ce qui n'est et ne doit pas être le cas, la diversité étant notre principale richesse, le partenaire est pour sa part impliqué dans la vie de l'autre, sur le fondement d'un pacte gagnant – gagnant.

L'objectif devrait être de démultiplier les échanges, qui plus est de citoyens : élèves, apprentis, enseignants, demandeurs d'emploi, salariés, entrepreneurs, administratifs... Ce, dans le cadre d'opérations mutualisées, notamment en animation de territoire et en investissements d'avenir. Afin de soutenir et alimenter ce processus, une partie des fonds structurels européens, que gèrent les régions en France, devrait être ciblées sur ce type de partenariat, voire déléguées aux partenaires. Ainsi bâtirions-nous une véritable Europe des Citoyens.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

« Nous ne coalisons pas des États,
nous unissons des Hommes »