Si le Mur de Berlin est tombé, le Rideau de Fer demeure une cinglante réalité !

Si le Mur de Berlin est tombé, le Rideau de Fer demeure une cinglante réalité !

 

Pour une fois, commençons cette revue hebdomadaire de médias européens par la fin de semaine, plus précisément le samedi 9 novembre, trentième anniversaire de la chute du Mur de Berlin. Et pour une fois, engageons la réflexion à partir d'un magazine américain, en l'occurrence Time, qui déplore l'incapacité des dirigeants européens à atteindre l'objectif post-Guerre Froide d'une Europe nouvelle sans lignes de démarcation, en l'absence d'une architecture de sécurité moderne, d'un mécanisme efficace de prévention et de résolution des conflits. Le Temps (Suisse) va plus loin dans la critique dans la mesure où, selon lui, l'Union européenne (UE) a perdu sa dernière chance d'évoluer vers le fédéralisme égalitaire à cause d'une réunification allemande qui a à l'évidence déséquilibré le jeu et produit un hybride politique insaisissable et inefficace. Pire encore, Spiegel Online (Allemagne) sous-entend que cette même réunification n'a pas été non plus bénéfique pour l'Allemagne elle-même dans la mesure où elle a fait fi des aspirations populaires, surtout de l'Est, où 42% des citoyens de 1989 appelaient de leurs vœux leur propre constitution. L'ironie de l'Histoire est que les Communistes, de nature internationaliste, sont aujourd'hui les chantres du nationalisme à en croire Dagens Nyheter (Suède), que ce soit en Allemagne de l'Est comme dans d'autre Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO). De ce point de vue, ils rivalisent en nostalgie avec l'Extrême-Droite, idéalisant un monde qui n'était pas dénué de charme pour Vecernji List (Hongrie) : tout n'y était pas gris et morose, d'autant que personne ne craignait alors de perdre son emploi (parfois fictif) ou de ne pas toucher son salaire (de misère).

 

 

Le Monde (France) défend pour sa part le modèle libéral qui a longtemps fait ses preuves, y compris à l'Est dont le niveau de vie a fortement cru en 30 ans, signe d'une révolution réussie, mais pas aboutie, en l'absence de ressorts nécessaires pour colmater les failles du système dans lesquelles se sont engouffrés Orban et consorts. La Vanguardia (Espagne) pointe justement la crise de l’État providence à l'origine des aventures nationalpopulistes actuelles. Allemagne et Europe se retrouvent ainsi à la croisée des chemins, entre retour à un passé sombre et avancée vers des sociétés plus libres. Dennik N (Slovaquie) parle même de mi-chemin à ce jour pour les PECO, entre Byzance et Occident, entre despotes et démocrates. Ces derniers n'ont pas su convaincre les nouvelles générations, par manque de caractère, négligences et corruption. Un autre célèbre média américain, le New York Times, vient d'ailleurs de publier des informations selon lesquelles les subventions européennes agricoles alimentent une corruption systémique dans plusieurs PECO. Sme (Slovaquie) s'offusque de l'usage détourné que font les dirigeants de ces Etats, comme Orban pour la Hongrie ou Pellegrini pour la Slovaquie, en vue hypocrite et égoïste de gagner en influence politique.

Polityka (Pologne) appelle les Polonais à se désolidariser de leurs voisins aux postures nuisibles, et Expressen (Suède) les Suédois à cesser de s'opposer à la création du Bureau du Procureur Général Européen censé lutter contre ces agissements.

 

Des agissements induits par des réflexes ressuscités des régimes précédents, notamment l'admiration pour un homme fort. Vecernji List (Hongrie) donne l'exemple édifiant de la Croatie, où est à l’œuvre un étrange mélange de démocratie libérale, d'économie de marché, de socialisme, d'auto-administration, d'interventionnisme d’État et de partis autoritaristes aux structures figées. Ainsi s'élèvent un peu partout en PECO de nouveaux murs, mentaux et/ou concrets, qui divisent plus que jamais le Vieux Continent, d'où la lamentation du Time Magazine. Le Point (France) tente d'apercevoir la lumière dans ce sombre tableau : élection à la présidence slovaque d'une libérale, manifestation monstre en République tchèque contre la corruption, mobilisation des femmes en Pologne en faveur de l'avortement, élections européennes en demi-teinte pour les populistes... C'est sans compter sur le Kremlin, prévient Vedomosti (Russie), qui élève à son tour de nouveaux murs pour enfermer ses citoyens, non plus physiquement, mais virtuellement, via l'isolement de l'Internet russe. Telle est la seconde grande affaire de la semaine écoulée, passée relativement inaperçue malgré une importance cruciale. Poutine a en effet promulgué une loi sur « l'Internet souverain », soi-disant pour mieux protéger son pays contre les cyberattaques. Ainsi, tous les Fournisseurs d'Accès à Internet (FAI) sont dorénavant contraints de n'utiliser que des noms de domaines en .ru et de donner un accès direct à leurs systèmes aux autorités.

Berliner Zeitung (Allemagne) comprend la volonté de différentes régions du monde de s'émanciper technologiquement des États-Unis, mais s'inquiète du contrôle total des citoyens et des capacités offensives de certains États comme la Russie ou la Chine. Novaïa Gazeta (Russie) prédit ainsi la fin d'Internet comme espace de relative liberté, les intérêts de l’État l'emportant en définitive sur le bon sens.. Tout comme Novoïe Vremia (Ukraine), qui table sur l'incompétence des programmeurs et ingénieurs qui n'ont pas su trouver un emploi normal dans le privé et qui se retrouvent à travailler pour l'Etat par défaut.

 

Une autre lueur d'espoir pourrait venir de l'Est aussi, plus précisément de Roumanie. D'une part, le Parlement y a investi le gouvernement minoritaire du Parti National Libéral (PNL) de Ludovic Orban. Radio Europa Libera (Roumanie) met en garde contre une énième instabilité des conservateurs, qui ramènerait une fois de plus le Parti Social-Démocrate au pouvoir, après en avoir été chassé par une population scandalisée par sa dérive autoritaire et financière.

Cette même population nourrit de fortes attentes vis-à-vis du nouveau pouvoir. Or, celui-ci n'a pas les coudées franches pour y répondre. Car Moise.ro (Roumanie) rappelle que les caisses sont vides, alors que le Premier Ministre doit assumer les dépenses engagées par ses prédécesseurs. Piège redoutable que seul un endettement bien réfléchi et orienté peut éviter, vers des investissements d'avenir, gages de ressources futures. En attendant, les Roumains sont appelés aux urnes pour la présidence de la République. Le sortant, Klaus Iohannis, lui-aussi du PNL et pro-européen, est bien placé pour l'emporter. Mais il ne fait pas l'unanimité, à commencer par les médias roumains, comme Maszol et G4media.ro, qui dénonce une campagne électorale insipide et indigne du fait d'un candidat principal absent, sans pouvoir dire si la cause en est une peur des propres faiblesses, une méfiance, une arrogance du favori, un confort maximum, ou tout à la fois. Non loin de là, à Budapest, une foule s'insurge à son tour, cette fois contre la visite du Président turc, Erdogan, menaçant toujours plus l'UE d'ouvrir les vannes migratoires si elle ne lui laisse pas le champ libre en Syrie et ne respecte pas ses engagements financiers (faramineux). 444 (Hongrie) s'érige avant tout contre le gouvernement hongrois qui n'hésite pas à paralyser la capitale et ses 1,75 millions d'habitant pour recevoir l'autocrate ottoman. Magyar Nemzet (Hongrie) prend le contre-pied en excipant de l'intérêt hongrois à retenir les 4 millions de réfugiés syriens de l'autre côté du mur maritime du Bosphore que les Turcs maintiennent fermé jusqu'à nouvel ordre. Mais l'abandon des Kurdes à leur sort pourrait bien précipiter une fois de plus le Proche-Orient dans un chaos synonyme de nouvelles vagues migratoires vis-à-vis desquelles les PECO se préparent en érigeant leurs propres murs, à défaut d'une UE d'autant plus incapable de les protéger qu'ils la minent de l'intérieur et jouent ensuite sur les faiblesses qu'ils lui infligent de la sorte pour mieux légitimer leur politique et leur pouvoir. Si le Mur de Berlin est tombé, le Rideau de Fer demeure une cinglante réalité.

 

 

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto