Se souvenir, pour ne plus subir !

Se souvenir, pour ne plus subir !

 

Un événement est totalement passé inaperçu en France durant la semaine écoulée. Pourtant, il n’est pas anodin, non seulement pour l’Europe, mais aussi et surtout pour l’Hexagone, qui en a particulièrement souffert. Il s’agit du 80ème anniversaire du déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale. Pour mémoire (c’est le cas de le dire, et de le souligner), tout a commencé avec l’invasion de la Pologne par les troupes nazies le 1er septembre 1939, qui a contraint les démocraties françaises et britanniques à sortir enfin de leur réserve pour s’attaquer au totalitarisme. Du moins en apparence car nous connaissons plus ou moins tous l’histoire de cette « drôle de guerre », plusieurs mois durant lesquels les adversaires se sont regardés en chiens de faillance, avec l’espoir secret de ne pas s’engager réellement dans un nouveau conflit meurtrier. Et nous savons tous la suite… Mais il est toujours utile de rappeler cette période sombre de notre passé commun, vers lequel l’actualité tend à nous renvoyer avec la montée en puissance des ressentiments, des rancœurs, des haines, du rejet et du repli sur soi.

Les commémorations ont logiquement débuté et trouvé leur point d’orgue en Pologne, premier Etat concerné par le désastre. Pour l’occasion, le Président Andrzej Duda a accueilli à Varsovie des personnalités de plus de 30 pays, parmi lesquels son homologue allemand Frank-Walter Steinmeier, qui a demandé pardon pour les crimes commis par son pays. Pour sa part, Donald Trump a annulé son déplacement en raison de l’ouragan Dorian qui s’apprêtait à frapper la Floride.

Radio Kommersant FM (Russie) y voit une catastrophe politique, autant que naturelle, pour une Pologne qui ambitionne de devenir le premier avant-poste des Etats-Unis en Europe de l’Est.

Pire, Gazeta Wyborcza (Pologne) évoque une insulte dans la mesure où le Président américain, loin de se mobiliser aux côtés de ses concitoyens menacés, s’est rendu dans sa résidence d’été pour… jouer au golf !

Pour sa part, Deutschlandfunk (Allemagne) réserve ses flèches pour son propre pays, qui envisage seulement maintenant l’érection d’un monument à la mémoire des victimes polonaises, monument qui devrait prendre place au cœur de Berlin comme signe que l’Allemagne a finalement renoncé à son attitude arrogante vis-à-vis de son voisin.

The Irish Independant (Irlande) prend paradoxalement le contre-pied de son collègue germanique pour s’insurger contre la tendance à se focaliser sur l’Allemagne, qui non seulement n’est pas la seule nation à avoir perpétré un génocide, mais qui en plus est aujourd’hui peuplé de personnes pacifiques et pacifistes. The Guardian (Royaume-Uni) rappelle que les alliés ont leur part de responsabilité dans l’Holocauste, pour ne pas avoir jugé bon d’intervenir pour arrêter cette folie meurtrière.

Revista 22 (Roumanie) se penche d’ailleurs sur le révisionnisme, au sens large du terme, puisque la cérémonie polonaise a ouvert un nouveau chapitre d’une guerre politique et propagandiste lancée depuis près de 10 ans par des Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO) désireux de se doter d’une nouvelle identité historique, au point d’user de mystification. À commencer par la Russie, dont Kommersant (Russie) loue le rôle déterminant sur la victoire contre le fascisme, trouvant dès lors inadmissible le boycott polonais.

Latvijas Avize (Lettonie) lui répond que les Russes étaient les agresseurs, pas les victimes, pour s’être entendu avec Hitler sur le partage de la Pologne. Des Russes qui, en plus, n’ont jamais fait leur examen de conscience, contrairement aux Allemands.

Merce (Hongrie) délaisse les polémiques souvent stériles, voire contreproductives, pour revenir à l’essentiel, à savoir comprendre comment la violence et la guerre peuvent être interprétées comme des phénomènes louables et souhaitables par certains, alors que toutes les religions et les humanismes les considèrent comme des fléaux. La réponse est une banalisation lexicale de quelques acteurs politiques et économiques qui truffent leurs discours agressifs d’expressions telles « guerre commerciale » ou « guerre contre le terrorisme », venant à légitimer ce qui devrait être banni et à déconstruire de la sorte le résultat positif du conflit le plus horrible de l’Histoire, à savoir une Union européenne (UE) que El Mundo (Espagne) perçoit comme un rempart vis-à-vis d’une nouvelle tragédie.

 

Bien sûr, les populismes sont les premiers à saper ce rempart, à commencer par l’Extrême-Droite. Le phénomène est d’autant plus inquiétant qu’il a gagné l’Allemagne où il prend de l’ampleur aux lendemains d’élections régionales à l’Est. Certes, celles-ci n’ont pas vu la victoire annoncée de l’AfD, écrit La Repubblica (Italie), mais une poussée malgré tout impressionnante, avec un doublement, voire un triplement, de score pour aboutir à ¼ des votants en Saxe et dans le Brandebourg. Ce résultat est tout à fait impressionnant et inquiétant pour un parti, récent, qui fait de la peur, du nationalisme et de la xénophobie son principal instrument de campagne électorale.

Cesky Rozhlas (République tchèque) avance que l’AfD prospère spécifiquement à l’Est sur les décombres des promesses non tenues de la réunification, en enjolivant les souvenirs nostalgiques d’une soi-disant stabilité de l’ex-RDA. D’autant que l’ancien parti protestataire de Gauche radicale, Die Linke, passe de nos jours pour un parti établi à force de participations dans les gouvernements régionaux, expliquent Der Standard (Autriche).

Expresso (Portugal) pointe très précisément les déçus d’un processus qui a eu pour cadre corolaire une intégration européenne renforcée, à savoir des Allemands de l’Est désavantagés dès le départ et marqués au fer rouge de l’austérité.

Désormais, l’AfD a beau jeu de se poser comme seul représentant du peuple hors du joug des principaux acteurs de la réunification et de l’européanisation que sont la CDU et le SPD. Or, les deux partenaires de la Grande Coalition ne sont pas encore morts, souligne Neue Zürcher Zeitung (Suisse), car arrivés chacun en tête dans leur fief respectif, malgré un évident et redoutable déclin. Un court répit avant une prochaine défaite annoncée cinglante s’ils ne se réveillent pas pour aborder les problèmes ouvertement. Der Tagesspiegel (Allemagne) prévient en effet que les gens ne peuvent s’identifier à l’attentisme et au flou, qui plus est en Allemagne de l’Est où les profonds changements de la réunification ont bouleversé la société : la politique (traditionnelle, s’entend) doit façonner cette dernière de manière plus offensive et concrète. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) appelle donc les partis de gouvernement à repenser leur positionnement et leur action, à l’image des Ministres-Présidents des deux landers en question, qui ont sauvé leur tête en se muant en maires de proximité à jouer le relationnel et le terrain, après avoir compris que les électeurs attendent d’être écoutés et choyés.

Pour El Pais (Espagne), tout commence à présent avec la formation des gouvernements régionaux dans un paysage politique plus éclaté que jamais. Daily Sabah (Turquie) est justement convaincu que l’exclusion de l’AfD n’est pas une bonne idée pour la suite, car une participation de sa part à un ou des gouvernements régionaux lui ferait sans doute perdre de son pouvoir de séduction. Une chose est sûre pour El Periodico de Catalunya (Espagne) : le transfert répété et amplifié des voix des électeurs de Gauche comme de Droite vers le camp des populistes nationalistes, opposés au renforcement de l’Europe, à l’euro et à l’accueil des réfugiés, menace la stabilité allemande, et ainsi, l’Europe toute entière, comme jadis…

 

Et comme jadis, le salut pourrait venir de l’autre côté de la Manche, qui donne une fois de plus une leçon de démocratie à ses partenaires, en l’occurrence de démocratie parlementaire. En effet, après la décision spectaculaire et polémique du nouveau Premier Ministre britannique Boris Johnson de suspendre le Parlement en vue d’un Brexit dur le 31 octobre, la Chambre des Représentants s’est tout bonnement rebellée pour lui infliger plusieurs cuisantes défaites d’affilé. Tout d’abord, le chef de file désigné des conservateurs Tories a définitivement perdu sa majorité d’une voix avec la défection d’un de ses députés, qui a rejoint en direct d’une séance les rangs des libéraux. Ensuite, 21 autres ont osé mêler leurs voix à l’opposition pour voter la motion de censure déposée par celle-ci, contraignant l’ardent défenseur d’une sortie de l’UE coûte que coûte dans moins de 2 mois, à repousser cette hypothèse au 31 janvier en l’absence de nouvel accord avec les 27. Attitude choquante pour The Spectator (Royaume-Uni) qui la perçoit comme l’arrogance inconcevable de savoir et défendre l’intérêt du pays bien mieux que les 17.5 millions d’électeurs favorables au Brexit.

Enfin, les Représentants à la Chambre l’ont empêché de mettre sa menace (et son rêve) d’élections anticipées à exécution. Cette situation hors norme, pour ne pas dire explosive, ne surprend pas La Repubblica (Italie) qui voit en Johnson une machine à perdre, pour son parti et pour son pays, tous deux au bord de l’implosion, plus que pour lui-même. Une solution de sortie de crise serait précisément des élections anticipées selon Aftonbladet (Suède), plus que précipiter le Royaume-Uni au fond du gouffre, en donnant aux Britanniques une autre occasion de donner leur avis, maintenant que les alternatives sont plus claires. Pas sûr à en croire les projections des sondages que met en avant The Times (Royaume-Uni). En effet, avec seulement 1/3 d’opinions favorables, le pouvoir de séduction de Boris Johnson semble particulièrement limité. Le système électoral du scrutin uninominal à un tour pourrait néanmoins lui accorder une majorité confortable, sachant que son opposition hétéroclite est désunie et désorganisée. Il pourrait alors engager une bonne fois pour toute le Royaume-Uni dans le « no deal » dont il s’est fait le chantre en accusant l’UE d’un entêtement irresponsable, cause de tous les malheurs britanniques, comme le relaie Göteborgs-Posten (Suède). Dans cette hypothèse, pas sûr que le pays évite le précipice ! Les parlementaires en sont bien conscients et n’entendent pas laisser passer le coup de force de Johnson, tant sur la forme que sur le fond. Le Premier Ministre se trouve dès lors acculé, car il est clair que ce Parlement qu’il comptait mettre sur la touche pour avoir les mains libres, avec ou sans élections, a repris le contrôle aux yeux de Adevarul (Roumanie).

El Pais (Espagne) se félicite d’ailleurs que les députés du propre camp du Premier Ministre aient eu le courage de l’exclusion en lieu et place de la capitulation. De Morgen (Belgique) tire aussi son chapeau aux parlementaires britanniques qui ont su dépasser le clivage classique pour exaucer le vœu d’une majorité de citoyens… Mais il serait bien meilleur encore que cette même majorité ne finisse par reconnaître et acter que la paix et la prospérité ne sont et ne seront jamais mieux assurés qu’au sein d’une union qui a failli voir le jour dans les années 20 et qui aurait peut-être changé le cours de l’Histoire…

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto