Question de survie

Question de survie

 

Un récent fait pourtant marquant a été peu repris et commenté par les médias : le Ministre allemand des Finances vient de se déclarer favorable à la constitution d'une armée européenne, ce qui représente un tournant dans la politique allemande, donc européenne.

De leur côté, les sondeurs sont formels : une majorité des Européens interrogés, aussi bien dans leur ensemble que dans chacun des pays, se prononce dans les mêmes termes. Tous pressentent bien que seule l'Europe, constituée et organisée, peut correctement protéger ses ressortissants des périls qui s'amoncellent aux portes du Vieux Continent, du Sud à l'Est.

Les États européens ont globalement échoué dans leurs actions solitaires : pris à part les uns des autres, ils ne peuvent que délivrer des soins palliatifs, sans traiter le mal à la racine, comme l'ont prouvé la Grèce ou même l'Italie, pourtant 3ème économie de la zone euro.

Un pays se distingue du lot, sans chauvinisme aucun mais en toute objectivité, la France. En effet, parmi les 27 (actons la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne), elle est la seule à avoir déployé ses forces militaires sur les théâtres d'opération stratégiques, du Sahel au Proche-Orient.

Aujourd'hui, l'armée française fait office d'armée européenne car elle ne défend pas seulement les intérêts hexagonaux : généralement soutenue par ses partenaires, politiquement, financièrement et/ou matériellement, elle tente tant bien que mal de préserver l'Europe toute entière des menaces, à commencer par le djihadisme. L'ennui que la tâche est disproportionnée pour la France, d'autant plus en ces temps de disette budgétaire.

Certes, cet engagement motive en partie l'indulgence de Bruxelles et des autres membres de la zone euro à son égard sur le non-respect répété, bien que maintes fois promis, des critères de Maastricht. Mais pareil appui implicite et indirect n'est plus suffisant. Les Français s'épuisent, qui plus est, attaqués sur leur propre sol comme nul autre, ce qui s'explique précisément par leur activisme à l'international contre les ennemis de l'Europe démocratique, libérale et sociale.

Sont à noter ici deux paradoxes. Le premier est que la France est précisément le pays qui a fait échouer le projet d'une défense européenne dès les origines, avec le rejet de la Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954, via une combinaison de circonstance contre-nature entre Gaullistes et Communistes. Raison pour laquelle la construction européenne s'est concentrée sur l'économie, en l'occurrence le commerce, en quelque sorte par défaut.

Depuis lors, les Français ont tenté de se racheter en lançant la brigade franco-allemande, finalement ouverte à d'autres nationalités ; en concluant des accords avec l'autre grande puissance militaire européenne, le Royaume-Uni ; en encourageant la conception d'un corps d'armée européen, dirigé par un état-major européen ; en soutenant l'agence Frontex censée surveiller les frontières extérieures de l'UE, surtout en Méditerranée ; en réintégrant le commandement intégré de l'Otan pour y instituer un pôle européen autonome. En vain malheureusement... car ces demi-mesures n'ont jamais été et ne sont toujours pas à la hauteur des enjeux.

Nous en venons ainsi au second paradoxe, à savoir que les Français comme les Européens ne veulent pas du corollaire pourtant indispensable et incontournable d'une armée européenne, à savoir un pouvoir politique cohérent et fort pour l'encadrer et la diriger. En d'autres termes, une armée européenne requiert un État européen, un vrai, pas un simulacre tel que nous le connaissons aujourd'hui et dans lequel personne ne se reconnaît au bout du compte à force de formules alambiquées pour contenter tout le monde, ce qui revient à viser la quadrature du cercle. En fait, les solutions ne sont pas innombrables.

Partant du postulat que l'union fait la force et que nous en avons d'autant plus besoin en ces temps troublés et incertains qui mettent les Etats nations livrés à eux-mêmes, hors-jeu, ces solutions résident dans une alternative simple.

Première hypothèse :

Pratiquer le système des alliances, comme nous le faisons en Europe depuis des siècles. Un peu d'Histoire, uniquement contemporaine, en partant de la Révolution française.

En 200 ans, les Européens ont mis sur pied des ententes diverses et variées, à commencer par les coalitions contre Napoléon, qui finissent par venir à bout de lui au terme d'une vingtaine d'années. Suit la Sainte-Alliance entre ses vainqueurs autrichiens, prussiens et russes. Avec l'avènement du IIème Reich en 1870, renversement de situation étonnant via un rapprochement entre la France républicaine et la Russie tsariste, auxquels se joignent les Anglais au début du XXème siècle pour créer la Triple Entente, tandis que Allemands, Austro-Hongrois et Italiens forment la Triple Alliance.

Résultat : les uns entraînent les autres vers le premier conflit mondial, avec une particularité, à savoir la décision italienne de rejoindre l'autre camp.

En 1939, nouvelle alliance contre-nature entre l'Allemagne Nazie et l'Union soviétique, jusqu'à ce qu’Hitler, allégé sur le front Ouest grâce à une France qui a rompu ses liens avec le Royaume-Uni, se retourne contre Staline. Après la Seconde Guerre Mondiale, les cartes sont à nouveau rebattues.

Ainsi, naissent de part et d'autre du rideau de fer le Pacte de Varsovie pour le bloc communiste, et l'Alliance atlantique (Otan) côté démocraties libérales, au sein de laquelle la France se comporte en électron libre. L'Europe tente de prendre son destin en main en dehors de la tutelle américaine grâce à l'Union de l'Europe Occidentale (UEO), finalement intégrée à l'UE. Malgré l'implosion de l'URSS en 1991, l'Otan survit en se donnant d'autres cibles et en se dotant d'autres missions, comme en Irak ou en Afghanistan, avec le succès (…) que nous connaissons. En Europe, elle s'étend aux ex-satellites soviétiques, au point d'inquiéter et de braquer une Russie affaiblie mais fière et vaillante qui a trouvé en POUTINE un dirigeant propre à lui rendre son rang de puissance.

Dès lors, dans un étrange ballet de l'Histoire, nous assistons à une résurgence du passé avec de forts relents  de Guerre froide. La différence est que les États-Unis ne sont plus focalisés sur l'Europe, tandis que celle-ci, en proie aux populismes comme dans les années 30, tend à se morceler sous la pression de ses ennemis islamistes qui ont l'indéniable intelligence de l'attaquer en son cœur, en ébranlant ses valeurs fondatrices de liberté, d'ouverture, de tolérance et de solidarité.

Au final, le jeu des alliances a-t-il permis de stabiliser l'Europe durablement ? Non. L'a-t-il préservée des menaces ? Non, voire il les a précipitées. Peut-il suffire à relever les défis de notre temps ? Il y a de quoi en douter. Bien sûr, les Européens pourraient profiter du désengagement des États-Unis qui regardent de plus en plus vers le Pacifique, pour s'autonomiser au sein de l'Otan, y constituer leur propre pilier, concevoir de la sorte un embryon de défense européenne. Mais dans le meilleur des cas, ils parviendront une fois de plus à un compromis bancal, à une solution hybride sans queue ni tête, avec un jeu des alliances qui pourraient là encore tourner court.

Deuxième hypothèse :

Franchir le pas fédéral d'un véritable pouvoir politique européen. Celui-ci ne doit pas se limiter à l'addition multi-composite et brouillonne d’États membres qui délèguent sans se sentir pour autant liés, prêts à faire machine arrière et à violer la parole donnée suite à une contrainte un peu trop désobligeante à leur goût. En ce cas, on revient au jeu des alliances, aléatoire et dangereux. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder ce qui se passe dans un autre domaine, pourtant compétence exclusive de l'UE : le commerce international. Les États membres s'étaient entendus pour déléguer sans limite leurs prérogatives de négociation et de ratification. Nombre d'accords ont ainsi été conclus, ce qui d'ailleurs pose problème au Royaume-Uni qui n'en bénéficiera plus.

Or, à l'heure où la liberté des échanges est remise en cause par quelques-uns qui y voient subitement un péril en jouant sur les peurs des électeurs pour mieux les séduire, l'UE a fait marche arrière en demandant la validation des 42 parlements de son territoire, soi-disant pour plus de démocratie.

Pourquoi pas dans un système fédéral avec majorité relative, mais impensable dans un dispositif basé sur l'unanimité octroyant un droit de veto à chacun de ces parlements. Ainsi la Wallonie bloque-t-elle l'accord de libre-échange conclu avec le Canada. Sans entrer dans le débat de l'opportunité et de la qualité de cet accord, et sans stigmatiser les Wallons dont le droit le plus absolu est d'exprimer leur avis, cet événement signe l'arrêt de mort de l'Europe comme puissance commerciale et économique car elle perd toute crédibilité en révélant ainsi son incapacité à s'organiser efficacement dans un monde qui bouge à la vitesse de la lumière.

Pour en revenir à nos soldats, comment imaginer dans ces conditions une armée européenne qui obéit à 27 États susceptibles de se désolidariser du jour au lendemain ? C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la Brigade franco-allemande comme l'ébauche de corps d'armée européen n'ont pas été menés à terme et n'ont été d'aucune utilité. Ils ne sont que symboliques, mais l'heure n'est plus aux seules symboles : elle appelle des réponses concrètes. Certaines sont avancées, comme la proposition de sortir les budgets militaires des 27 du calcul des fameux 3%, de les fusionner et de les abonder avec des eurobonds via un fonds dédié. Les abonder pour les accroître car, à l'heure d'aujourd'hui, ces 27 budgets ne représentent pas plus que celui de la Russie ! C'est dire si les progrès à réaliser sont immenses. Mais il en va de notre survie, pas seulement au sens figuré.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Esperanto