Quelle défense européenne ?

Quelle défense européenne ?

 

Donald TRUMP a prévenu durant sa campagne électorale : son accession à la magistrature suprême signifierait un retour à l'isolationnisme et se traduirait concrètement par un retrait des forces armées américaines à travers le monde, à commencer par l'Europe.

Le nouveau Président de la première puissance mondiale a beau avoir des origines écossaises et allemandes, le sort du Vieux Continent semble peu lui importer. Ainsi une de ses promesses portait-elle sur la réduction de l'effort de son pays au sein de l'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN). D'autant plus que la Russie ne représente pas une menace à ses yeux, et que l'Alliance atlantique est absente du conflit au Proche-Orient.

Au final, les Européens s'interrogent plus que jamais sur leur défense. Toutes les enquêtes d'opinion confirment le désir des citoyens européens pour une armée commune, bien plus capable de les protéger des nouvelles menaces que n'importe quelle armée nationale. Ce vœu n'est pas nouveau, mais il est resté pieux jusque-là car le sujet est ultra-sensible pour toucher aux fondements de la souveraineté, en corollaire de la frontière.

Ainsi le projet de Communauté Européenne de la Défense (CED) a-t-il échoué en 1954, rejeté par une France qui l'avait pourtant promue. Les autres États ne s'y sont pas non plus accrochés, rassérénés par le parapluie américain à travers l'OTAN naissante.

Soixante ans plus tard ? Cette voie est-elle encore viable ?

La nouvelle posture américaine pourrait enfin donner l'occasion au Vieux Continent de développer son propre pilier au sein de l'organisation. Mais il demeurera toujours tributaire de son lointain cousin qui continuera malgré tout de l'encadrer, ne serait-ce que dans ses propres intérêts stratégiques, car isolationnisme ne veut pas dire coupure du monde. De plus, L'OTAN n'est pas un moyen sûr pour les Européens. Comme toute alliance, elle est fragile, composée d’États plus ou moins solidaires et fiables. Tous n'ont pas participé à ses différentes opérations, parfois même contestées en son sein. Se pose surtout aujourd'hui la question de la Turquie, deuxième armée de l'institution, au jeu trouble et en pleine dérive autoritaire, avec le rêve désormais public de son Président de reconstituer l'Empire ottoman.

Quelle autre possibilité ? Une armée fédérale paraît être une utopie, pour la simple et bonne raison que l'Europe n'est pas fédérale. Or, pas d'armée sans État pour la pourvoir et la diriger. Certes, l'Europe a connu à deux reprises une fusion des forces militaires alliées pour vaincre les empires centraux en 14 – 18 puis les forces de l'Axe en 39 – 45.

Le commandement était unifié, notamment sous l'égide du Français JOFFRE pour la Première Guerre Mondiale, puis de l'Américain EISENHOWER pour la seconde. Mais il était naturellement placé sous l'autorité des pouvoirs politiques de chaque partie, qui se disputaient parfois sur la stratégie à mener, auquel cas le plus fort emportait la décision, à savoir les États-Unis à partir de 1942.

Aux lendemains du deuxième conflit mondial, les Européens de l'Ouest ont bien tenté une entente spécifique via l'Union de l'Europe Occidentale (UEO), mais celle-ci fut dissoute dans l'Union européenne (UE). Sans doute une erreur après coup, surtout que les autres tentatives de coopération militaire n'ont pas connu le succès escompté : brigade franco-allemande, ouverte à d'autres pays, mais demeurée symbolique ; accords bilatéraux, notamment franco-britanniques, sans lendemains ; corps d'armée européen pour projection extérieure sans réalité sur le terrain...

Certes, l'Union européenne a parfois déployé des troupes sous son étendard en Europe (Kosovo, Macédoine...) ou en Afrique (Tchad, Congo...), mais aucune en propre : elle dépend systématiquement du bon vouloir des États. Au final, les contributeurs sont toujours les mêmes, la France en tête, comme au Sahel. En définitive, l'armée française fait office à ce jour d'armée européenne, qui plus est depuis la décision de sortie de l'UE prise par le Royaume-Uni, l'autre grande puissance militaire européenne.

La situation semble bloquée, mais il existe des solutions pour progresser vers une meilleure défense de l'Europe par les Européens eux-mêmes, ce, dans le cadre des traités actuels.

Primo, vu les divergences de plus en plus fortes et malheureuses entre l'Ouest et l'Est de l'Europe, il serait judicieux, du moins dans un premier temps, de se concentrer sur un petit nombre d’États, en jouant la carte de la coopération renforcée, jusque-là bloquée par le veto britannique qui ne sera bientôt plus problématique.

La zone euro pourrait constituer ce noyau dur, à condition toutefois de se doter d'une gouvernance adaptée et efficace qui pourrait prendre aussi en charge les questions de défense, notamment la mise en place d'un véritable corps d'armée dont la brigade franco-allemande pourrait être la matrice et pour lequel chaque État s'engagerait à mettre à disposition des hommes, du matériel, des véhicules, des armes et des financements, sans pour autant se délester de ses forces.

Secundo, comme le propose l'ancien Ministre de l’Économie français, Thierry BRETON, il faudrait sortir les budgets militaires du calcul des 3% de Maastricht, mieux les coordonner en visant une convergence vers le haut, et les abonder à l'aide d'un fonds commun lui-même gagé par des emprunts partagés (eurobonds).

Tertio, nulle souveraineté, c'est-à-dire nulle indépendance, sans une solide et puissante industrie de l'armement européenne. Il faut tirer les enseignements des réussites et des échecs de rapprochements passés pour parvenir à une force de frappe qui permette aux Européens de ne plus être à la traîne ou à la botte de qui que ce soit, à l'exemple des drones, aujourd'hui commandés aux États-Unis.

 À l'heure de se doter de son propre système de géolocalisation, plus performant que le GPS américain, l'UE prouve qu'elle est toujours en mesure de surpasser ses concurrents lorsque ses États travaillent véritablement main dans la main.

Quarto, autre nécessité pour étayer une Europe de la Défense performante : la diplomatie. En effet, si les armes sont parfois incontournables pour imposer une sortie de crise, rien n'est possible dans pourparlers et accords, qui plus est à long terme. L'institution d'un Haut Représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité est une avancée incontestable sur le papier, parfois dans la pratique, comme lors des négociations avec l'Iran ; mais son service est encore trop souvent marginalisé, voire parasité, par les diplomaties nationales qui ne jouent pas toujours selon les règles établies.

Au final, pas de révolution car le socle existe et les solutions sont à portée de main, sans même parler de fédéralisme puisque nul n'imagine la disparition des armées nationales. Mais un immense besoin de détermination pour franchir un pas décisif qui rendra l'Europe plus forte, plus respectée et plus sûre.

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Esperanto