Quel type d'Europe produira le covid-19 ?

Quel type d'Europe produira le covid-19 ?

 

 

Impossible d’échapper au coronavirus, du moins dans les médias. Car la contagion est avant tout médiatique, à l’aune du décompte morbifique des nombres de contaminés et de morts. Certains observateurs tentent de prendre du recul, pour s’apercevoir que la réduction imposée par la maladie des déplacements, de la production et des transports a un effet bénéfique inattendu de baisse de la pollution. L’occasion de rappeler que le changement climatique est bien plus impactant et dangereux qu’un virus, aussi virulent et mortel soit-il.

 

Observador (Portugal) dénonce dès lors une réaction inappropriée du public, qui tremble de peur face à une maladie faiblement létale, mais qui se désintéresse d’une fin du monde mainte fois annoncée et de plus en plus vécue, via le réchauffement. Der Spiegel (Allemagne) avance que les humains sont d’autant moins disposés à modifier leur comportement que les conséquences de leur inaction sont éloignées, dans le temps comme dans l’espace : le phénomène bien connu de dissonance cognitive nous fait apparaître une infection virale bien plus menaçante pour l’Humanité que la crise climatique. Mais à tout malheur quelque chose est bon puisque le covid-19 nous démontre à quel point notre système atteint ses limites et doit impérativement être réinventé.

 

Phileleftheros (Chypre) appelle ainsi à renoncer au cap catastrophique suivi jusque-là, pour adopter un mode de vie plus respectueux de l’environnement, quels que soient les coûts de sa mise en œuvre, ce qui permettra peut-être d’éviter à l’avenir de nouvelles pandémies nées du bouleversement opéré par l’Homme sur la Nature. Et Merce (Hongrie) de renchérir en projetant un monde basé sur une répartition plus juste de la propriété et des biens, qui se donne comme objectif de garantir aux habitants de notre planète des moyens de subsistance dans une perspective durable.

 

Pour l’heure, les Etats parent au plus pressé, en cherchant et en appliquant les mesures censées freiner et inverser la propagation virale. Jusqu’à imposer une thérapie de choc, tel le confinement de tout un pays comme l’Italie, pays européen le plus touché, où le nombre de morts a dépassé la barre symbolique des 1000. Une décision sans précédent dans l’Histoire mondiale, souligne La Repubblica (Italie), pour préserver le « bien primaire et universel » que représente la santé de tous les citoyens. Mais une décision à priori nécessaire, voire incontournable, dans un pays où les appels à la raison des autorités semblaient ne pas être entendus, l’Italien moyen employant le plus clair de son énergie à contourner le règlement, selon Magyar Hirlap (Hongrie). La réalité n’est effectivement guère éloignée du stéréotype ainsi véhiculé, explique Huffpost Italia (Italie), puisque nombre de personnes avaient interprété le couvre-feu décidé par certaines régions comme une période de congés, donc de libertés. Le Gouvernement a finalement renoncé à compter sur la responsabilité individuelle, pour en arriver à l’extrémité d’une paralysie totale. Tous les yeux européens sont désormais rivés sur la péninsule, qui expérimente des solutions inédites face à une pandémie qui l’est tout autant, en avance de plusieurs semaines sur ses voisins européens.

 

Mais à propos, que fait l’Europe ? Malheureusement, force est de reconnaître que Donald Trump n’est pas bien loin de la vérité quand il critique la gestion de la situation par l’Union européenne (UE). Une gestion une fois de plus en ordre dispersé. L’égoïsme et la défiance prévalent au sein du Vieux Continent. Loin de se coordonner et de s’entraider, les Etats-membres se replient toujours plus sur eux-mêmes, jouent solo et se détachent du lot. D’autant que les règles communes semblent ne plus prévaloir en ces temps de crise sanitaire, doublée désormais d’une crise financière, et très prochainement d’une crise socio-économique.

 

El Pais (Espagne) s’agace d’ailleurs que l’UE présente comme nouvelle la flexibilisation maintes fois acceptée, bon gré mal gré, des exigences de rigueur budgétaire face à des circonstances défavorables « exceptionnelles et temporaires ». De plus, l’aide financière débloquée par la Commission européenne (CE) à hauteur de 25 milliards d’euros n’est pas de l’argent frais, mais la réaffectation de sommes résiduelles issues de projets non mis à exécution.

 

Pour ne rien arranger, The Spectator (Royaume-Uni) annonce que seuls 7.5 milliards d’euros seront mis à disposition dans l’immédiat, soit bien moins que l’enveloppe débloquée par Londres pour un espace économique 5 fois moindre. Il n’est pas étonnant dès lors que les institutions européennes n’aient pas réussi à rassurer les marchés financiers, qui ont dévissé comme jamais, d’autant plus violemment et fortement que la Banque Centrale Européenne (BCE) s’est délestée en grande partie de la responsabilité de circonscrire l’incendie sur les Etats-membres.

 

The Irish Independant (Irlande) exhorte à contrario Christine Lagarde, la nouvelle Présidente de la BCE, à intervenir fortement, en premier lieu en faveur de l’Italie, comme l’avait fait son prédécesseur, Mario Draghi, en 2012, pour juguler la crise de la zone euro, en affirmant que Francfort « ferait tout » en ce sens. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) pense pour sa part que la résolution d’une crise sanitaire n’incombe pas aux banques centrales, qui ne peuvent ni réparer la rupture de chaînes de création de valeur à l’échelle mondiale, ni relancer la consommation si les gens ont peur de sortir de chez eux. L’effondrement des bourses engendrera des faillites en cascade de banques puis d’entreprises, pour parvenir à un effondrement complet de l’économie qui, pour sûr, privera les Etats des moyens indispensables à la lutte contre le virus. Ces derniers le savent, mais ne semblent toujours pas avoir compris, ou vouloir admettre, que leur salut individuel viendra d’une réponse collective.

 

Expresso (Portugal) propose avec sagesse de tirer les enseignements des erreurs de 2008, pour se doter à présent d’instruments communs, notamment un plan de relance à l’échelle continentale, sans quoi le projet européen sera proprement enterré avec les milliers de victimes du coronavirus. Mais la clé n’est toujours pas dans les mains de la CE, mais dans celles des Etats, qui rechignent invariablement à transférer davantage de compétences à l’UE. Or, il y a urgence, tout particulièrement sur la santé : Le Figaro (France) souhaite que les pays membres donnent enfin les capacités à l’Europe de coordonner une véritable politique d’entraide et de coopération sanitaire, de favoriser l’envoi de matériel et de personnel soignant vers les zones les plus touchées, de jeter les bases d’une recherche médicale digne de ce nom, de garantir une réelle indépendance en matière de soins (alors que 90% des antibiotiques viennent de Chine !). Tel est le souhait martelé du Président français, relayé par La Stampa (Italie) : une réponse européenne « forte » à un virus qui se joue des frontières, même fermées.

 

En attendant, peut-on vraiment blâmer l’UE et ses Etats, la première pour sa passivité, les deuxièmes pour leur égoïsme, l’un expliquant d’ailleurs l’autre… ? Car le défaut d’altruisme et de solidarité touche tous les peuples, y compris en leur sein. Le dilettantisme et l’irresponsabilité ne sont pas le seul fait des Italiens. Blog Republica.ro (Roumanie) déplore notamment l’incroyable attitude de ces Roumains qui bravent les interdictions à leur retour d’Italie placée en quarantaine, et organisent de grandes fêtes, sans se soucier un instant des conséquences pour leurs proches, y compris leurs enfants. Mais ils ne sont pas seuls non plus en ce cas à travers l’Europe.

 

Vecernji List (Croatie) se plaint généralement de la légèreté affichée par les plus jeunes, puisque le virus tue prioritairement leurs aînés, comme si ces derniers n’avaient guère d’importance à leurs yeux. Bien pire encore, l’indifférence cède parfois à la suspicion, à la défiance et à la distanciation. Uspala Nya Tidning (Suède) se réfère à « La Peste » de CAMUS, qui se vend comme des petits pains depuis quelques semaines, pour exposer l’érosion de la confiance en autrui dans le cadre d’une maladie infectieuse à grande échelle : les riches se claquemurent dans leurs forteresses, les semi-riches dans leur résidence secondaire, les autres louvoient entre domicile et supermarché, qu’ils dévalisent au passage à l’excès sans se soucier un instant des clients suivants.

 

Toujours pire pour La Repubblica (Italie) : la sélection des malades, à laquelle certains personnels de santé se voient contraints en Italie, entre ceux qui sont condamnés et ceux qui peuvent être sauvés. Le problème ici est le tri générationnel, qui s’opère sans temps de réflexion sur le conflit entre valeur absolue d’une vie et valeur d’un virus qui fait de l’âge une faute ou un fardeau. Le virus touche certes l’individu, mais il attaque aussi le corps social et en affaiblit la cohésion. Dnevik (Bulgarie) s’interroge fondamentalement sur la transfiguration que pourrait induire la pandémie : quel nouveau type d’humains émergera, derrière le masque de la peur ? De la réponse à cette question dépend aussi le devenir de l’Europe.

 

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto