Prendre le temps, mais pas trop !

Prendre le temps, mais pas trop !

 

L’été s’est installé sur l’Europe. Les grandes vacances débutent. Une période de repos propice au recul et à la réflexion. Une période bienvenue après plusieurs mois agités sur la scène européenne. Une période qui doit être mise à profit pour faire le point sur les problématiques du moment, afin de leur trouver des solutions adaptées, réalistes et viables.

 

Certains dirigeants n’en auront guère le temps, malheureusement. À commencer par le nouveau gouvernement grec, issu des urnes auxquelles l’ancien Premier Ministre de la Gauche radicale Syriza, Alexis Tsipras, a récemment appelé ses concitoyens après l’échec cuisant des municipales. La sanction électorale est sans appel : le parti de Droite Nea Dimokratia a largement remporté les législatives anticipées avec 40% des voix et la majorité absolue des sièges. Kyriakos Mitsotakis prend donc la tête du pays, après avoir promis réductions d’impôts et investissements étrangers.

ABC (Espagne) se réjouit de la clôture de l’aventurisme politique de Tsipras, une voie sans issue à la fois démagogue et irréaliste qui a fait perdre un temps précieux à son pays en crise profonde. Formiche.net (Italie) juge ce dénouement logique car les mensonges de l’ancien Premier Ministre ont plongé les Grecs dans une dette toujours plus abyssale, étant donné que les prêts consentis par les marchés financiers l’ont été à des taux prohibitifs pour des remboursements programmés : seules les coupes massives dans les revenus et les prestations sociales ont permis d’assainir la situation, au prix de sacrifices quotidiens du peuple.

Dans ces conditions déplorables, Keskisuomalainen (Finlande) s’étonne que Tsipras ait réussi à préverser la paix sociale. Un tour de force qui s’explique sans doute par son bord politique et son souci tout au moins affiché du sort des plus modestes. Le retour d’une Droite conservatrice au pouvoir laisse craindre le pire de ce côté. Premièrement, Hospodarske Noviny (République tchèque) craint un retour à l’ère des dynasties familiales. Deuxièmement, Mitsotakis est un pur produit de l’élite : étude à Harvard et Stanford, carrière dans le secteur bancaire et financier. Troisièmement, Liberal (Grèce) et 24 Chasa (Bulgarie) pointent la contradiction d’un gouvernement de Droite dans un pays de Gauche, puisque tous les opposants à Nea Dimokratia sont classés à Gauche, à commencer par Syriza qui est loin d’être enterré avec plus de 27% des voix. Quatrièmement, Die Presse (Autriche) note que les nombreuses et dispendieuses promesses du nouveau Premier Ministre vont inéluctablement se heurter à leur tour aux créanciers étrangers.

 

 

De Volkskrant (Pays-Bas) avance que ceux-ci auraient mieux fait (et feraient mieux) de donner un peu d’oxygène à des Grecs pressurisés, à bout de souffle, qui ont voté la main sur le porte-monnaie.

En même temps, Dagens Nyheter (Suède) estime que la Grèce a encore bien du chemin à parcourir pour devenir un pays moderne et fiable, capable de réattirer massivement les investisseurs. La tâche de Mitsotakis s’annonce donc ardue, dès cet été !

 

Fort heureusement pour ce dernier, la crise des réfugiés s’est déplacée de la Turquie vers la Libye, donc de la Grèce vers l’Italie. Toutefois, toute l’Union européenne est concernée par la tragédie d’un pays en proie à une nouvelle guerre civile. Tandis qu’elle a dépensé plus de 90 millions d’euros pour le renforcement des garde-frontières et garde-côtes libyens, des dizaines de réfugiés sont massacrés de l’autre côté de la Méditerranée, et des milliers sont martyrisés. D’où une aggravation du conflit autour des sauvetages en mer. Les médias européens ne sont pas tendres vis-à-vis d’une politique perçue comme inique. Car l’Europe souhaite visiblement tenir à distance les réfugiés quoi qu’il en coûte, selon Gazeta Wyborcza (Pologne), au point que l’Egypte attire et utilise à son tour des milliers de migrants de la bande de Gaza pour peser sur elle. Un jeu dangereux que pointe Le Monde (France) : l’Afrique du Nord se transforme progressivement en zone tampon de non-droit où des supplétifs postcoloniaux de la frontière européenne tabassent, emprisonnent et manipulent les migrants.

Nrc Handelsblad (Pays-Bas) appelle à mettre un terme à ce processus mortifère né du fantasme populiste de protéger le « peuple véritable » de migrants « exogènes » censés être responsables du déclin de nos sociétés. Besoin est de réguler les flux, non de les bloquer.

Pour ce faire, Die Welt (Allemagne) préconise de donner les commandes à Frontex pour contrôler la mer, sauver des vies, et établir des centres d’examen. Mais la condition sine qua non est une véritable solidarité européenne, qui est à ce jour optionnelle déplore The Malta Independant (Malte), pour qui le simple fait de choisir d’être solidaire ou non est déjà une croix sur le principe même de solidarité. En tous cas, l’Europe est tenue de trouver une solution, et vite !

 

C’est une des nombreuses tâches auxquelles la future Présidente de la Commission européenne (CE) devra s’atteler… une fois validée par le Parlement européen (PE). En ce sens, Ursula Von Der Leyen (UVDL), Ministre de la Défense allemande sur laquelle les chefs d’Etat et de Gouvernement ont fini par se mettre d’accord, a rencontré les groupes dont elle aura besoin au-delà du sien, le Parti Populaire Européen (PPE), à l’exception de l’Extrême-Droite bien sûr. Bien que les Verts aient annoncé voter contre elle, Daily Sabah (Turquie) affirme que chacun des groupes proeuropéens finira par l’élire, car les Européens n’ont pas le luxe de plonger l’UE dans le chaos institutionnel, en plus du reste.

En attendant, les sociaux-démocrates tentent de tirer leur épingle du jeu, note Club Z (Bulgarie). L’un des leurs est déjà à la tête du PE : l’Italien David-Maria Sassoli. Un autre est pressenti pour prendre la tête de la diplomatie européenne : l’Espagnol Josep Borrrel. Dans ce contexte, le Parti Socialiste Européen (PSE) n’a aucun intérêt à contrer UVDL. Et ce, malgré son inadéquation au poste, que souligne Jydske Vestkysten (Danemark), elle qui n’a pas su redresser une armée allemande en décomposition avancée, alors même qu’elle prône la constitution d’une armée européenne.

Certains peuvent dès lors nourrir à juste titre les plus vives inquiétudes quant à sa capacité de mener l’UE sur la voie d’une réforme nécessaire, si ce n’est vitale. Nombreux sont les éditorialistes à suggérer et encourager des améliorations, à la lumière des défis qui s’ouvrent à nous.

Par exemple, El Pais (Espagne) propose de renforcer les ressources des institutions européennes, afin de leur conférer plus d’autonomie budgétaire, ce qui aurait pour effet un moindre interventionnisme dans les budgets nationaux, une critique souvent formulée à l’endroit de la CE, qui la rend impopulaire.

La Stampa (Italie) vise pour sa part une refonte des alliances, à commencer par le moteur franco-allemand, qui a montré et atteint des limites : seul un rapprochement avec d’autres grands Etats pourraient favorise la croissance et la solidarité, bâtir une base sociale, générer un minimum d’harmonisation fiscale et une plus grande mutualisation dans les questions de défense et d’immigration (on y revient !).

Pour Kronika (Roumanie), l’exemple à suivre est le groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, République tchèque et Slovaquie), auquel s’ajoutent parfois les Etats baltes, la Croatie, la Slovénie et la Roumanie, pour une coopération au sein d’une communauté d’intérêts malgré leurs divergences idéologiques. Or, la visite en Hongrie de la présidente slovaque Zuzana Caputova semble donner force à ces divergences idéologiques, et ainsi fissurer la soi-disant harmonie de cet ensemble. En effet, elle a appelé ses partenaires à soutenir les valeurs de l’UE et à respecter l’Etat de droit. Les médias slovaques applaudissent : Pravda se félicite d’un discours tout en subtilité de promotion de la démocratie libérale et de l’idéal européen, fondé sur l’expérience slovaque d’une intégration bien plus utile aux citoyens que la restitution des compétences aux Etats membres ; Dennik N loue le franc-parler d’une femme courageuse et cohérente, qui n’hésite pas à critiquer de manière toutefois intelligente et désarmante le tout puissant Premier Ministre hongrois Viktor Orban. Une étoile apparait ainsi dans le ciel européen. Prenons le temps de la contempler, sans trop attendre néanmoins pour en tirer l’énergie et l’inspiration indispensable à la relance du rêve européen.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto