Pour avoir encore son mot à dire

Pour avoir encore son mot à dire

 

Les Etats-membres de l’Union européenne (UE) ont donc décidé d’ajourner une fois de plus le Brexit, prévu au départ le 29 mars puis repoussé au 12 avril ou 22 mai. Le Royaume-Uni se voit ainsi accorder un délai supplémentaire de 6 mois, jusqu’au 31 octobre, pour valider l’accord conclu entre sa Première Ministre et ses partenaires. Ces derniers ont préféré cette solution à une sortie brute, à l’exception de la France qui, presque seule, est montée au créneau pour réclamer une issue rapide et claire.

The Times (Royaume-Uni) salue leur sage décision car les retombées d’un « no-deal » seraient bien pires que les incertitudes liées au Brexit, en particulier côté irlandais, sans compter le nombre d’années qui serait nécessaire pour reconstruire les relations entre les deux rives de la Manche.

El Periodico de Catalunya (Espagne) avance que le nouveau calendrier arraché par Theresa May ne change rien à son avenir politique, lui-aussi bien incertain, de plus en plus chahutée par les eurosceptiques offusqués d’un nouveau report. L’Echo (Belgique) et Die Presse (Autriche) déplorent de concert l’énergie perdue aux dépends de sujets fondamentaux comme le social ou l’euro. Il est plus que temps qu’un électrochoc se produise. Tel est bien l’avis de la délégation française emmenée par Emmanuel Macron. Phileleftheros (Chypre) relate la colère de Paris provoquée par les tergiversations de Londres, qui semble s’amuser à jouer avec les nerfs des Européens, comme un chat avec une souris. The Independant (Royaume-Uni) note que les Français divergent cette fois-ci des Allemands, sans doute parce que le Royaume-Uni est perçu par les premiers comme un obstacle de taille au fédéralisme européen, tandis que les seconds, associés aux Scandinaves, y voient précisément un allié inestimable pour lui résister. Dès lors que persistera un espoir de ratifier un accord de sortie digne et équitable, voire un maintien britannique dans l’UE, Contributors (Roumanie) prédit de nouveaux reports.

Mais alors, quid du Royaume-Uni pour ces élections ? Rappelons que le nouveau Parlement devait compter 705 députés, avec une répartition des sièges britanniques entre les Etats restants, notamment 5 de plus pour la France.

El Pais (Espagne) prévient qu’une participation du Royaume-Uni permettrait à celui-ci de s’assurer un pouvoir de nuisance plus important que jamais, en influençant à son profit la répartition des postes au sein des institutions européennes, du Parlement à la Commission, et en bloquant de nouveau des discussions vitales pour l’avenir du Vieux Continent, comme la politique étrangère ou le budget.

Der Standard (Autriche) juge que pareil scénario serait délétère pour la réputation d’une UE perçue jusque-là comme un ilot de stabilité en des temps tumultueux. On ne saurait faire accepter aux citoyens la farce que serait un scrutin européen avec les Britanniques sans en écorner gravement l’image. En revanche, cela pourrait souffler dans les voiles de ces forces au Parlement européen (PE) qui nourrissent des intentions malveillantes pour l’UE.

The Irish Times (Irlande) lance d’ailleurs un appel aux démocrates europhiles à unir leurs forces contre les populistes, souverainistes et nationalistes de tout poils, car ils sont engagés dans la même lutte, celle de la bataille pour l’Europe.

Précisément, plus les élections européennes s’approchent, plus ces forces destructrices gagnent en puissance. D’autant que leurs adversaires sont souvent divisés, comme en Hongrie où les partis opposés à Victor Orban laissent filer l’occasion de faire corps selon Azonnali (Hongrie), en l’absence de campagne commune propre à mobiliser un large électorat.

El Mundo (Espagne) annonce  que le prochain PE sera plus morcelé que jamais : conservateurs et socialistes seront contraints de conclure des alliances multipartites pour contrer les extrémistes que Daily Sabah (Turquie) voit s’accroître, à l’aune d’une europhobie doublée d’une islamophobie, au point de dévoyer la seule institution européenne directement élue par les peuples.

Mais ces extrémistes sont-ils réellement capables de se fédérer pour activer et exercer réellement leur pouvoir de nuisance au cœur de la mécanique de l’UE ? Le Ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, y compte bien et s’y emploie : il a présenté à Milan l’Alliance des peuples et des nations, flanqué des présidents de l’AfD, du parti Les Finlandais et du Parti populaire danois. Les médias européens se montrent perplexes et sceptiques face à cette coalition de nationalistes, dont le seul ciment est la haine de l’Europe, en dehors de laquelle ils ne peuvent que se déchirer pour défendre leurs propres intérêts.

Huffington Post Italia (Italie) critique le grand flou concernant ses contours, son corpus et son équipée : elle n’est jamais qu’un grand chantier, sans chef déclaré et incontesté. Parce que ni Le Pen, ni Orban ne veulent laisser l’Italien mener leur barque, énonce Delo (Slovénie), qui souligne aussi l’absence de programme commun, au-delà des grandes incantations xénophobes, racistes et antisémites. Mais est-il seulement envisageable ?

Tages-Anzeiger (Suisse) rappelle que, par définition, les nationalistes ne s’intéressent qu’au bien de leur pays, ainsi que le démontre le mot d’ordre de la Ligue du Nord, « Prima gli Italiani » (« Les Italiens d’abord »), tandis que l’AfD n’a pas hésité à se gausser des Italiens à la lecture de leur budget en se fendant d’un « Ils sont fous ces Romains ! », imaginant que les Allemands allaient une fois de plus payer les pots cassés. Finalement, Deutschlandfunk (Allemagne) entrevoit une chimère dans cet attelage baroque et incongru. Il n’en demeure pas moins que l’Extrême-Droite marque des points à travers le Vieux Continent.

Dernièrement en Estonie où elle a réussi à entrer en coalition avec le Parti du centre (libéral) du Premier Ministre Ratas, qui a renoncé à s’allier avec le Parti de la réforme, pourtant vainqueur des législatives.Or, pour Eest Päevaleht (Estonie), Ekre est incontestablement un parti d’Extrême-Droite : nationalisme, culte du chef et populisme, tous les ingrédients sont réunis. N’en déplaise à l’intéressé qui, comme toujours en ce cas, est le premier à rejeter cette étiquette. Kreskisuomalainen (Finlande) ne donne pas cher de la coalition, étant données les importantes concessions de la part des partenaires, que leurs électeurs n’ont pas anticipé et rejettent pour beaucoup. De l’autre côté du continent, aux Pays-Bas, la récente victoire électorale du parti populiste de Droite Forum voor Democratie de Thierry Baudet interroge les partis conservateurs établis, qui cherchent une stratégie pour retrouver la confiance des électeurs.

Leur tâche ne sera pas facile à en croire Index (Hongrie) qui donne la parole à un politologue néerlandais observant une base idéologique bien plus large chez Baudet que chez Wilders, dans la mesure où elle ne se résume pas à la haine de l’Islam. Pour sa part, une chroniqueuse philosophe à De Volkskrant (Pays-Bas) évoque la peur que lui inspire tous ces partis qui courbent l’échine face aux « hommes blancs en colère », cherchent à capitaliser sur celle-ci, oublieux de leur rôle primordial de protéger la société des mufles extrémistes.

Le meilleur moyen d’y parvenir est sans nul doute d’apporter des réponses concrètes immédiates et valables aux maux et aux menaces qui gangrènent le Vieux Continent. À commencer par la corruption, qui a engendré un scandale à Riga au point de chasser le Maire de ses fonctions. Nils Usakovs, membre du parti d’opposition prorusse Harmonie, est en effet soupçonné d’avoir utilisé la régie des transports de la Ville à son profit.

Neatkariga (Lettonie) relate la liesse que la nouvelle a provoqué sur Internet, avec l’espoir d’une meilleure gestion de la capitale ; mais relativise du fait que le changement annoncé sera d’ordre décoratif. De plus, Tvnet (Lettonie) apprend que les habitants sont très divisés, entre lettonophones (anti-Usakovs) et russophones (pro-Usakovs), résultat de la politique ciblée pratiquée depuis des décennies.

En Grèce, la crise des réfugiés perdure. Près de 2000 se sont rendus à la frontière macédonienne à la suite d’une rumeur infondée d’ouverture, induisant de graves affrontements avec la police.

Ethnos (Grèce) s’insurge contre ce type de rumeur irresponsable dont il est urgent de trouver les auteurs pour leur demander des comptes. Mais les médias visent aussi l’UE et sa politique de l’autruche, car en temporisant et en abandonnant la gestion des réfugiés à une poignée de pays, elle escamote le problème, ce qui a pour corollaire une poussée de l’Extrême-Droite. Tel est le cri d’alarme de TVXS (Grèce) qui s’en prend aux pays refusant de fournir leur contribution à la résolution de la crise, pendant que d’autres se transforment en gigantesques camps de rétention.

En Allemagne, plusieurs dizaines de milliers de manifestants défilent pour dénoncer la « folie des loyers » et réclament pour Berlin un référendum sur l’expropriation des grands bailleurs privésHandelsblatt (Allemagne) déconseille de mener à bien cette idée qui entamera la confiance dans l’Etat de droit sans pour autant atténuer la hausse des loyers : mieux vaudrait investir dans la construction, sachant que la seule rénovation induit une spéculation dénoncée par Politiken (Danemark), jusqu’à 2 ou 3 fois le loyer initial.

Dans Sega (Bulgarie), un économiste préconise de déplacer les populations des grandes villes vers les périphéries, en les accompagnant des investissements nécessaires, notamment les retraités, ce qui pourrait générer une nouvelle économie prometteuse.

Pour sa part, The Irish Independant (Irlande) propose une planification et un encadrement de la part de l’Etat, avec indexation des loyers sur les revenus des foyers. Dernier exemple de défis auxquels les Européens sont confrontés et pour lesquels ils réclament des actes : l’invasion chinoise. Elle ne date pas d’hier car les produits « Made in China » ou « Made in RPC »  inondent le marché européen depuis des décennies. Mais elle a tendance à s’amplifier en prenant d’autres formes, tels les investissements dans divers secteurs et la prise de contrôle de sociétés comme de lieux, aboutissant à une sorte de colonisation à l’envers !

Financial Times (Royaume-Uni) pense que l’UE a raison de porter un regard sévère sur les implications chinoises, mais elle doit distinguer les éléments susceptibles de représenter une menace réelle pour la sécurité nationale et ceux qui révèlent son incapacité à jeter les bases d’une économie moderne générant une forte croissance. Ilta-Sanomat (Finlande) appuie sur cette incapacité, dans le sens où l’Europe ne dispose plus des moyens d’exercer une pression économique sur la Chine, qui n’est plus une simple économie de sous-traitance. L’éclipse de l’Europe serait dès lors inéluctable ? Nrc Handelsblad (Pays-Bas) n’est pas de cet avis, en se basant sur un sommet avec la Chine au cours duquel elle s’est montrée combattive, désireuse de relations plus équilibrées. L’Europe a encore son mot à dire, à condition de parler d’une seule voix.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto