Pas de printemps européen

Pas de printemps européen

 

La semaine écoulée a été indubitablement marquée par… l’arrivée du printemps, le 20 mars ! Une saison toujours très attendue de la grande majorité des populations, parce que synonyme de retour des beaux jours, avec eux de la lumière, de la douceur, de la verdure… de la joie de vivre en somme ! Elle est synonyme et symbole de renaissance. Tel est justement le souhait de Macron pour l’Europe, dans le cadre de la campagne des européennes qui s’ouvre. Mais si le soleil revient et la Nature se réveille, les événements politiques de ces derniers jours ne laissent guère présager un aggiornamento de l’Union européenne (UE).

Comme de coutume désormais, retour sur le Brexit dans lequel le Vieux Continent ne cesse de s’enliser, à deux semaines de la date fatidique de la sortie programmée du Royaume-Uni. Particulièrement obstinée, Theresa May souhaitait solliciter de présenter son accord de sortie ordonnée aux parlementaires britanniques, après deux rejets, l’exclusion d’un « no deal » et la demande de report du Brexit. Mais le Président de la Chambre des Communes, le « Speaker » John Bercow, l’en a empêché, sur la base d’une loi de 1604 interdisant à la vénérable institution de se prononcer une seconde fois sur une question déjà votée.

The Guardian (Royaume-Uni) constate ainsi que les cartes sont rebattues, dans la mesure où le Parlement a bel et bien repris la main face à un Premier Ministre dont la stratégie consistait à éliminer une à une les alternatives à sa solution afin de lui tordre le bras. Les Echos (France) voit dès lors en Bercow l’homme de la situation, dont la fonction essentielle semble de rappeler à l’ordre un pays en plein chaos. Quitte à déterrer pour ce faire un texte vieux de 4 siècles.

Publico (Portugal) ironise à ce sujet en observant que l’UE, affublée de toutes les tares Outre-Manche, ne peut être taxée d’en être à l’origine et de plonger de la sorte dans une crise constitutionnelle un Etat dépourvu de constitution écrite. D’ailleurs, le journal se demande bien pourquoi l’UE l’aiderait à résoudre cette crise, alors que la mise en accusation permanente de la construction européenne se poursuivra invariablement sur les îles britanniques.

Taggesschau.de (Allemagne) s’interroge pour sa part sur la pertinence d’un report : mieux vaudrait que May cesse d’importuner ses collègues en démissionnant. The Times (Royaume-Uni) ne veut pas accabler pour sa part la locataire du 10 Downing Street, car les difficultés actuelles sont inhérentes au Brexit seul, tout particulièrement à la question cruciale de la frontière irlandaise. Berliner Zeitung (Allemagne) vante pour sa part les débats ainsi engagés, bien loin de l’atonie germanique, avec un Bundestag aux airs engoncés, stériles et autoritaires. Il n’empêche pour Die Presse (Autriche) : May jongle avec une bombe à retardement en espérant trouver in extremis, le dos au mur, une courte majorité pour soutenir son plan de sortie, tandis que les eurosceptiques tablent pour leur part sur son échec, avec pour conséquence une sortie pure et dure.

The Guardian (Royaume-Uni) estime que le Premier Ministre n’a rien à attendre des 27 dans ce bras de fer, car ils savent les concessions inutiles et sont las de ce feuilleton ressassé. D’autant que The Sun (Royaume-Uni) affirme que les deux-tiers des parlementaires sont opposés à une sortie brute, prêts dès lors à céder in fine.

Quoi qu’il en soit, Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) appelle à en terminer coûte que coûte, car l’UE a depuis trop longtemps déjà négligé d’autres sujets d’importance cruciale, tout comme Londres : mieux vaut en finir avec pertes et fracas que des pertes et fracas qui n’en finissent pas.

Pas de réveil européen non plus du côté du Parti Populaire Européen (PPE), alliance des partis de droite et de centre-droit au Parlement européen (PE), qui devait se prononcer sur l’exclusion de ses rangs du Fidesz, parti du virulent Premier Ministre hongrois, Victor Orban. Un vote provoqué par 13 de ses 48 formations, à la suite des dernières provocations du dirigeant à l’encontre de ses pairs, notamment Jean-Claude Juncker, Président de la Commission européenne (CE) issu lui-aussi du PPE.

HGV (Hongrie) note que les conservateurs européens ont finalement pris la mesure de l’énorme impudence dont se rend coupable leur aile orientale : ils ont longtemps supporté les salves d’insanité, mais les temps changent. Dans la continuité toutefois, selon Delo (Slovénie), prédisant avant coup une demi-mesure du PPE face à un Orban soudainement conciliant, attendant patiemment l’heure de retrouver de larges marges de manœuvre, après les européennes. Car il escompte bien exercer une pression maximale sur un PPE aux abois, menacé par son projet d’alliance à l’ultra-droite que met en exergue De Standaard (Belgique).

En effet, Rzeczpospolita (Pologne) voit les eurosceptiques du groupe Conservateurs et Réformistes Européens (CRE) à l’affût, prêts à accueillir le dirigeant hongrois, en plus de la récolte annoncée foisonnante de députés européens, ce qui affaiblirait indubitablement le PPE sur lequel compte Manfred Weber pour se hisser à la tête de la CE à l’issue des élections européennes. D’où la décision finale des conservateurs européens de suspendre le Fidesz, le temps pour une commission d’experts de vérifier sa conformité aux valeurs européennes.

24.hu (Hongrie) évoque un froid compromis dicté par des considérations tactiques. Dnevnik (Slovénie) analyse pour sa part une évolution des rapports de force au sein du PPE, au cap toujours plus conservateur, impulsé notamment par Annegret Kramp-Karrenbauer au sein de la CDU. Tages-Anzeiger (Suisse) estime que chaque pays a son ORBAN. Même les sociaux-démocrates du Parti Socialiste Européen (PSE) ne sont pas épargnés, du fait de camarades roumains qui s’enrichissent frauduleusement et démantèlent eux-aussi l’Etat de droit. En pareil cas, mieux vaudrait se confronter que rompre les attaches.

En France, une embellie semblait poindre à l’horizon du printemps à la suite d’ un hiver brûlant sur le front social. Mais le dernier saccage des Champs Elysées a enterré tous les espoirs d’un retour rapide à la paix civile, et interpelle nombre d’observateurs. Neue Zürcher Zeiting (Suisse) juge ainsi que le soulèvement se poursuit, d’autant qu’il bénéficie encore du soutien de la moitié de la population dans les sondages d’opinion. Il pourrait même s’envenimer, avec blocage des ports et des raffineries, et émeutes urbaines toujours plus violentes. Le Soir (Belgique) préfère le terme « contre-révolution » à celui de « révolution », car c’est la réaction sous toutes ses formes qui fait son miel de ce carnaval : poussée conservatrice, exacerbation des intolérances et des haines de toutes sortes. Le fait est que les cibles privilégiées des plus radicaux parmi les gilets jaunes sont les symboles de l’Etat, pour Der Standard (Autriche), ce qui rend Macron et son Ministre de l’Intérieur, Castaner, fébriles, en manque d’autorité. Ils tentent visiblement de compenser par la fermeté, voire la force, conduisant certains médias tel Dagens Nyheter (Suède) à pointer le côté antilibéral du Président de la République, qui ouvre un boulevard à un potentiel successeur autoritaire en réprimant ainsi ses adversaires.

Pour la Libre Belgique (Belgique), les responsables sont ailleurs, parmi les gilets jaunes, qui, dans le meilleur des cas, ne se distancient pas des casseurs, ruinant définitivement le peu de crédibilité et de légitimité du mouvement. Corriere Della Sera (Italie) pense de son côté que la violence oblige le Gouvernement à distinguer les modérés et à en faire des référents, s’il devait y avoir des négociations. En attendant, le Grand Débat se termine. Der Standard (Autriche) le juge comme une psychothérapie à l’échelle nationale extrêmement novatrice et créatrice, mais un demi-succès au bout du compte. Car la politique sociétale française se trouve dans un état désastreux, plombé par un mouvement radicalisé, véritable poison pour la cohésion de la Nation dont la classe moyenne inférieure paupérisée s’abandonne au nihilisme politique.

Pour Politiken (Danemark), Macron a eu une réaction éminemment intelligente en lançant cette consultation tous azimuts, mais l’heure est maintenant arrivée de prouver que les messages ont été entendus, ce qui n’est pas chose aisée vu la quantité et la diversité des doléances. Il doit à présent tenir sa promesse de transformer la France en la sortant de son immobilisme de longue date.

Pour finir sur une note positive, peut-être un vent favorable se lève-t-il à l’Est, avec l’excellent résultat de Zuzana Caputova, avocate libérale au profil atypique, au premier tour de la présidentielle slovaque. Nepszava (Hongrie) en déduit que les Slovaques ont compris que seule la démocratie permettrait d’atteindre un niveau de vie similaire à celui des pays occidentaux, contrairement à leurs voisins qui, à la recherche du messie, se tournent vers des dirigeants autocrates ou des populistes qui promettent l’impossible, attisent la haine et l’exclusion.

Sme (Slovaquie) se réjouit de constater que la candidate a convaincu tous ceux qui croyaient le pays à la croisée des chemins un an après l’assassinat du journaliste Jan Kuciak, et qui désiraient opter pour la voie de la raison, de la loi et de la vérité. Sa première victoire n’est pas le choix d’un moindre mal, mais un non au fascisme. Quid du Président sortant, Andrej Kiska ?

Rzeczpospolita (Pologne) l’imagine briguer à l’avenir le poste de Premier Ministre, à la suite des élections législatives de mars 2020, afin de jouer dans la cour des grands, preuve au passage du simple rôle honorifique de la fonction présidentielle briguer par Caputova. Il n’en demeure pas moins que la montée en puissance de cette dernière est hautement symbolique. Azonnali (Hongrie) indique que les expériences vécues aujourd’hui sous Orban pourraient faire en sorte que la démocratie libérale prenne la forme étatique que le peuple veut bien lui donner. La seule différence est que la Slovaquie en a fait la mauvaise expérience plus tôt que la Hongrie, ce qui pourrait la conduire à en sortir aussi plus tôt et à ouvrir la voie dans une Europe Centrale et Orientale qui se cherche à s'en perdre (mais elle n'est pas la seule !).

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto