Ou comment contrer les populismes ?

Ou comment contrer les populismes ?

 

Un des faits marquants de la semaine écoulée est sans nul doute la décision du Premier Ministre britannique, Boris Johnson, de suspendre la Chambre des Représentants pour 5 semaines, jusqu’au 14 octobre, soit à peine 15 jours avant la date butoir du Brexit. Les députés vont ainsi se retrouver en bien mauvaise posture pour réagir à la proposition in fine du locataire du 10 Downing Street. Berlingske (Danemark) s’insurge contre une atteinte à la démocratie anglaise, une des plus anciennes et illustres au monde, qui ne permettra plus de critiquer les autocrates russes ou hongrois, entre autres, quand eux-mêmes réaliseront des coups de force contre leur propre parlement !

Ethnos (Grèce) ne perçoit ni dérive ni scandale car si Johnson agit de la sorte, c’est que la constitution du pays le lui permet (argument contestable dans un Etat de Common Law qui, précisément, n’a pas de constitution écrite !). De plus, il met en œuvre ses promesses, ni plus ni moins. D’ailleurs, Neue Zürcher Zeitung (Suisse) loue la clarté ainsi apportée par le nouveau Chef de l’exécutif, qui lui vaut beaucoup d’admirateurs, lassés des divisions et tergiversations depuis 3 ans. Mais The Guardian (Royaume-Uni) entrevoit une manœuvre électorale d’un Johnsonqui instrumentaliserait le Brexit pour remporter des élections législatives anticipées, en prétendant que la sortie effective de l’Union européenne (UE) n’interviendra que s’il remporte une majorité des sièges, aujourd’hui bien fragileEl Periodico de Catalunya (Espagne) avance que le dirigeant est effectivement convaincu que sa survie politique dépend d’un Brexit sauvage, opposant le peuple à des parlementaires qui ont dévoyé la souveraineté nationale.

 

Même discours populiste, simpliste et agressif, de la part d’un Matteo Salvini qui a perdu son pari de provoquer et remporter des élections anticipées en Italie après avoir sabordé la coalition de son parti d’Extrême-Droite, La Ligue, avec le Mouvement 5 Etoiles (M5E) antisystème. En effet, contre toute attente, du moins de sa part, les contestataires du M5E, sans doute courroucés par les manières cavalières du Ministre de l’Intérieur, se sont résolus à s’allier au Parti Démocrate (PD) de Centre-Gauche, pour finalement reconduire Giuseppe Conte à la Présidence du Conseil.

Corriere Del Ticino (Suisse) pointe du doigt Salvini, qui s’est mis à faire n’importe quoi dans un excès de mégalomanie, et qui se montre désormais bien hypocrite à crier au complot, soi-disant ourdi de longue date par ses ennemis. Cette thèse ne tient pas une seconde au regard des divergences de fond entre le M5E et le PD. El Mundo (Espagne) ne cache d’ailleurs pas une certaine admiration pour un attelage finalement pas moins contre-nature que le précédent, pour lequel les deux formations ont dû réaliser de gros efforts de dialogue et de coopération à la toute dernière minute, mises au pied du mur par un individu avide de pouvoir exclusif. Mais Süddeutsche Zeitung (Allemagne) tempère cet enthousiasme car le plus dur reste à venir : définir un agenda constructif, qui prive la propagande de Salvini de toute munition, qui mette fin à la polarisation du pays et qui s’attache à resserrer les liens traditionnels de l’Etat italien avec la communauté internationale.

Corriere Della Sera (Italie) met en garde contre la réaction de la Droite dans son ensemble, cherchant à exacerber les tensions pour mieux dissimuler ses errements, soit une division de la société italienne dangereuse, prompte à alimenter l’extrémisme et à réduire l’aspect stratégique à la simple propagande électorale.

Par ailleurs, Polityka (Pologne) cerne mal l’avenir à court terme d’une coalition aussi hétéroclite, fracturée par de nombreux désaccords, non des moindres, comme la ligne TGV Lyon-Turin. Elle se construira peut-être en cours de route, pour remettre l’Italie sur les rails, comme l’a promis Conte, qui va devoir jouer de nouveau les équilibristes entre un parti réformiste et un autre populiste. D’où de nombreuses omissions dans son récent discours, que souligne La Stampa (Italie), telle l’immigration, question pourtant fondamentale. Der Standard (Autriche) suggère aux Européens de se montrer plus solidaires sur la question migratoire et à Bruxelles d’être plus flexible sur le plan budgétaire, pour éviter que le nouveau gouvernement ne serve la soupe à Salvini et ne provoque sa propre perte.

 

Car les migrations et l’austérité font le lit des populistes, surtout à l’Extrême-Droite, un peu partout en Europe, y compris en son cœur allemand. Nombre de médias s’inquiètent précisément de la montée en puissance de l’AfD en Allemagne de l’Est, à la veille de plusieurs élections régionales cruciales, 30 ans après une réunification porteuse d’espoirs.

Tygodnik Powszechny (Pologne) explique à quel point ces espoirs sont déçus : les citoyens est-allemands semblent reléguer en seconde zone avec des entreprises bien moins florissantes (seulement 36 sur les 500 premières du pays) et des salaires largement inférieurs (2 790 euros en moyenne contre 3 340) par rapport à l’Ouest. Aktualne.cz (République tchèque) constate aussi que l’Allemagne de l’Est se porte mal : ses jeunes l’ont désertée, les anciens ne sont pas satisfaits ni leur emploi ni de leurs revenus, les retraités vivent au bord du seuil de pauvreté… La crise migratoire a accru un sentiment d’exclusion et d’impuissance, au point que les Allemands de l’Est se comparent aux réfugiés.

Expressen (Suède) ne conseille pas aux grands partis d’ostraciser davantage l’AfD, qui plus est à l’heure où ils implosent et où les parlements se fragmentent dans tout le continent. Un rapprochement serait le meilleur moyen de le neutraliser, comme Die Linke en Allemagne ou les Démocrates de Suède. Mais le jeu est risqué ! Mieux vaudrait traiter le mal à la racine, comme le tente le Sénat de Berlin qui étudie un projet de loi visant un plafonnement des loyers dans une capitale où ils ont littéralement explosé et ainsi marginalisé une partie de la population.

Der Freitag (Allemagne) soutient cette intervention sur un marché locatif devenu dysfonctionnel. Mais Die Press (Autriche) y voit une idée poussiéreuse et notoirement inopérante issue de la vieille boîte à outils marxiste, qui a démontré ses effets délétères au Venezuela comme en Autriche. Autre solution au désarroi allemand grandissant : renoncer à l’équilibre budgétaire. Le gouvernement Merkel y réfléchirait sérieusement, à l’heure où l’Allemagne frôle la récession.

El Diario.es (Espagne) note que le pays en a les moyens après avoir réduit sa dette de 80 à 60%, et pourrait ainsi prévenir d’autres récessions, notamment en Espagne. Pour Neue Zürcher Zeiting (Suisse), la menace de ralentissement exige de l’Etat allemand qu’il dépense son argent différemment, et surtout qu’il en dépense plus, en se montrant pragmatique pour lancer un vaste programme d’investissements publics, au lieu de s’écharper en amers conflits sur la répartition des richesses. Mais Deutschlandfunk (Allemagne) y voit une mauvaise solution, prédisant une hausse des taux d’intérêt qui enflammeront la dette et réduiront les marges de manœuvre pour une nouvelle crise à venir. Une chose est sûre : la locomotive allemande a besoin d’être rechargée pour entraîner les wagons de l’UE ; non avec du charbon, dont le gouvernement allemand tente de sortir après le nucléaire, mais avec des énergies renouvelables, celles de l’optimisme et de la volonté, meilleurs antidotes aux populismes de tous poils.

 

Crédit photos : © Horsch
Rédacteur : Cédric Espéranto