On peut toujours rêver !

On peut toujours rêver !

 

Le comique, hors norme, politique Volodomyr Zelensky  a donc eu le dernier mot à l’élection présidentielle ukrainienne, écrasant le Président sortant avec 73% des suffrages exprimés. Un score à la russe, pour un russophone dont les connaissances de l’ukrainien ont une marge de progression selon Taz Die Tageszeitung (Allemagne).

A la différence que la démocratie est une réalité plus tangible en Ukraine, comparée à la Russie où Ekho Moskvy (Russie) note l’absence de débat dans un stade, voire l’absence de débat tout court, comme de deuxième tour, au point de se demander si le Kremlin connaîtra un autre locataire que Vladimir Poutine.

Evenimentul Zilei (Roumanie) explique l’ascension foudroyante de Zelensky par une illusion très séduisante, non encore dissipée faute de s’être confrontée au réel. L’électorat crédule se laisse donc séduire par une campagne antisystème comme l’Europe en connaît un peu partout depuis quelques années. La situation est cocasse puisque l’ancien acteur doit en grande partie son succès populaire et électoral au relais assuré par des médias contrôles par les oligarques, dans un pays où 85% de la population s’informe exclusivement par le biais de la télévision, souligne Tages-Anzeiger (Suisse).

Par ailleurs, Eesti-Paëvaleth (Estonie) note que Zelensky l’a emporté sur la base d’un programme creux, sans vision pour résoudre les problèmes que représentent la guerre, la corruption et l’émigration. Il a de la sorte suivi à la lettre la devise « pas de promesses, pas de déceptions », rendant impossible toute conjecture sur la trajectoire que suivra l’Ukraine sous sa présidence. Certains, comme Taz Die Tageszeitung, placent de grands espoirs en lui, susceptible de briser le schéma ami – ennemi et de devenir un élément réconciliateur et fédérateur dans un pays divisé dans tous les sens du terme. D’autres, à l’instar de De Volkskrant (Pays-Bas), craignent que l’inexpérience de Zelensky ne représente un grave handicap, qui plus est face à un Poutine aguerri et rusé qui espère l’amadouer avec la carotte d’investissements dans une économie ukrainienne poussive, pour conclure un accord sur le statut de la région séparatiste du Donbass et se débarrasser ainsi des sanctions occidentales.

Précisément, Moscou vient d’accroître la pression sur Kiev d’un cran en décidant de faciliter l’accès à la nationalité russe aux habitants des territoires occupés à l’Est de l’Ukraine. Pour Grani.ru (Russie), Poutine fait clairement comprendre qu’il ne veut ou ne peut pas annexer ces territoires, comme il l’a fait pour la Crimée, mais qu’il n’a aucun scrupule à ériger des protectorats russes.

Ukraïnska Pravda (Ukraine) observe que la manœuvre n’est pas nouvelle, ni limitée à la Russie puisque la Hongrie a elle-aussi délivré nombre de passeports aux Ukrainiens de Transcarpatie. Mais elle est réactivée, pour mieux morceler l’Ukraine, et justifier d’autant plus l’intervention russe en son territoire. Vedomosti et Radio Kommersant FM (Russie) rappellent de concert que l’excuse de protection des populations russes avait été exploitée par Medvedev  en 2008 pour mener la guerre en Géorgie, après avoir attribué des passeports par poignées aux habitants d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud.

Si le nouveau Tsar avance ses pions à l’étranger, le nouveau Sultan rencontre pour sa part un sérieux écueil interne, de nature électorale, puisque la ville symbolique d’Istanbul vient de passer de justesse aux mains de l’opposition CHP. Le parti présidentiel de l’AKP réclame à présent un nouveau scrutin. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) déconseille à Erdogan de mener à bien cette démarche, au risque d’une nouvelle déconvenue, ou bien d’une courte victoire qui induirait une contestation inverse, factrice d’instabilité et d’insécurité politiques dont le pays n’a absolument pas besoin en cette période de difficultés économiques.

Financial Times (Royaume-Uni) est sur la même ligne, en prédisant une tension aggravée avec l’Union européenne (UE) et les Etats-Unis, principaux partenaires commerciaux, alors même que le dévissage de la lire a conduit la Turquie dans une récession inédite depuis 10 ans, avec un chômage à 15%. De son côté, T24 (Turquie) célèbre la victoire de l’opposant Imamoglu , un pas important pour le rétablissement de la démocratie, qui pourrait bien pousser l’AKP à réviser ses fondamentaux pour se rapprocher du peuple. Pendant ce temps, l’UE se prépare à deux scrutins majeurs pour son avenir. Le premier est national, en l’occurrence espagnol. Pour l’heure, les sondages sont favorables au Premier Ministre socialiste sortant, Sanchez. Mais il devra sans doute former une coalition pour gouverner. Or, le Partido Popular et Ciudadanos affichent leur volonté de le renverser, quitte à s’allier avec le parti d’Extrême-Droite montant.

Vox. Publico (Portugal) explique que Sanchez aurait voulu que ce dernier participe au débat télévisé,  afin de mettre ces 3 partis opposants dans le même sac et jouer sur la puissante peur de l’extrémisme pour mobiliser son électorat. Mais la grande inconnue de l’équation reste sa relation aux séparatistes, alliés objectifs de la Droite pour Corriere Della Sera (Italie), car elle en a besoin pour s’ériger en sauveuse de l’Espagne.

Le fait est que le pays se regarde le nombril : El Pais (Espagne) déplore que les discussions négligent la question européenne, pourtant cruciale. Au point de donner la sensation que l’Espagne est seule au monde. Or, de nos jours, il est impensable de vouloir comprendre ce qui arrive sans invoquer le contexte européen et mondial. Par ailleurs, si l’Espagne a besoin de l’Europe, l’inverse est tout aussi vrai, comme le pointe Le Point (France). Une Espagne solide pour une Europe forte. Or, elle semble se diriger vers un Gouvernement minoritaire sur fond d’instabilités politiques et de tensions territoriales, peu propice aux réformes intérieures comme à un engagement européen. Au même moment, la campagne des élections européennes se lance à travers l’UE, avec des enjeux et des incertitudes plus élevés que jamais. Les différents partis publient leur programme et présentent leurs candidats, ce qui ne manque pas de sel par moment, notamment en Lettonie : Diena s’insurge contre la candidature du Maire de Riga, impliqué dans un scandale de corruption, et d’un ex-ministre au maigre bilan. Le média letton trouve anormal qu’autant de politiques se réfugient à Bruxelles, et se montre sceptique vis-à-vis des « invités de marque » mis en avant par certains partis pour appâter les électeurs naïfs.

Kauppalethi dresse le même constat pour la Finlande, où 12 députés nationaux fraîchement élus se tournent vers l’UE, tout en annonçant qu’ils ne siègeraient pas au Parlement européen, ou sous conditions ! De facto, tout ce petit monde décrédibilise un peu plus les institutions européennes, incitant les électeurs à l’abstention. D’autant que l’Europe demeure lointaine et abstraite pour l’immense majorité d’entre eux, n’ayant pas réussi en 50 ans à écrire un imaginaire commun permettant de toucher une large population, écrit Libération (France).

Pire, selon Jydske Vestkysten (Danemark) : le manque d’informations vérifiées et utiles sur l’UE laisse place aux innombrables infox qui courent sur les réseaux sociaux, à la grande satisfaction des forces malveillantes qui en sont souvent à l’origine et qui en tirent toujours plus de force. L’UE reste ainsi un trou noir pour La Vanguardia (Espagne), ce qui explique le résultat d’une récente enquête selon laquelle près de 100 millions d’électeurs, soit un tiers du corps électoral, n’ont toujours arrêté leur vote. Naturellement, le Brexit complique et pourrit un peu plus la situation. Ou plutôt son report, car il est désormais vraisemblable que le Royaume-Uni participe aux élections européennes, alors même que les sondages créditent d’un bon score le Brexit Party de Nigel Farage. Göteborgs-Posten (Suède) ne s’étonne pas de la stabilité des partisans du Brexit, malgré les multiples péripéties endurées par le royaume en 2 ans. Au point que l’écart avec les europhiles est très étroit. Financial Times (Royaume-Uni) conseille d’ailleurs l’union à ces derniers : Libéraux-Démocrates, Verts et Change UK pourraient en ce cas remporter 16 des 60 sièges britanniques, contre seulement 7 en cas de départ en ordre dispersé. Or, à la fin, ce ne sera pas le pourcentage de voix qui comptera, mais bel et bien le nombre d’élus. De son côté, The Irish Times (Irlande) se réjouit des bons côtés du Brexit, qui a notamment le mérite d’avoir attiré l’attention de l’opinion publique sur l’importance de l’UE comme jamais auparavant. Ceci devrait avoir un impact sur la nature du débat qui prendra forme durant la campagne et sur la qualité de la couverture médiatique. Tous les candidats devraient par ailleurs être tenus de prendre position tant sur les grandes questions de l’Europe que sur les problématiques locales, qui sont intrinsèquement liées de nos jours. Si seulement… On peut toujours rêver !

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto