Nouvelles des fronts

Nouvelles des fronts

 

À deux semaines de la date fatidique, le front britannique semble enfin bouger. En effet, au-delà des postures électorales, le tonitruant Premier Ministre Boris Johnson a accepté de mettre de l'eau dans son vinaigre sur la question irlandaise, tout comme ses interlocuteurs européens, de manière à garantir un Brexit ordonné. Jutarnji List (Hongrie) se montre pour le moins sceptique car on ne peut pas faire confiance au locataire du 10 Downing Street, rappelant toutes ses infidélités, y compris amoureuses.

La Croix (France) parle d'ailleurs de politique de gribouille, illisible et imprévisible, dont les Européens semblent néanmoins s'accommoder. Sans doute parce que l'Union européenne (UE) doit à tout prix éviter le scénario catastrophe d'une sortie du Royaume-Unie non encadrée, notamment sur le  plan économique, souligne Tagesschau (Allemagne).

The Guardian (Royaume-Uni) ne voit pour sa part aucune issue heureuse, sauf second référendum au terme duquel la Grande-Bretagne déciderait de rester, et ce, sur la base d'une question simple, non biaisée, contrairement à 2016 : voulez-vous quitter l'UE aux conditions négociées par le Gouvernement, ou y demeurer ? Pour y parvenir, besoin serait que le Parlement britannique valide l'accord à la condition de l'organisation d'une telle consultation. La Stampa (Italie) note que le Président de la Chambre des Communes, John Bercow, semble privilégier cette hypothèse, malgré son devoir de neutralité. Or, les compétences qui lui ont été dévolues lui permettent de diriger et d’orienter le débat.

De son côté, Berlingske (Danemark) se félicite du pragmatisme qui prévaut chez toutes les parties à la tragi-comédie du Brexit. Sans doute par lassitude des classes politiques, tant britannique qu'européenne, dont Tygodnki Powszechny (Pologne) énoncent qu'elles n'en peuvent plus de ce feuilleton à l'américaine, interminable (voire minable tout court), et veulent rapidement tourner la page pour passer à d'autres sujets urgents et brûlants. Au point que les partisans du maintien ne peuvent plus compter sur l'UE pour les soutenir, note The Daily Telegraph (Royaume-Uni). Irish Examiner (Irlande) avance que les inconditionnels du Brexit ont eux-aussi changé leur fusil d'épaule : il est loin le temps où ils dénigraient systématiquement le fruit des négociations, affirmant crânement pouvoir obtenir mieux. Surtout que l'impatience gagne à la fois les dirigeants et les peuples. Ainsi Johnson a-t-il finalement réussi à obtenir une majorité favorable au principe du nouvel accord. Mais, parce qu'il y a forcément un mais, le Parlement a rejeté le calendrier proposé, pour se donner le temps de se positionner convenablement. Le bout du tunnel sous la Manche n'est donc pas encore en vue !

À l'Est, retour sur le front du refus à l'encontre des adhésions de l'Albanie et de la Macédoine, orchestré par une France soucieuse de réformer le processus d'élargissement de l'UE. Club Z (Bulgarie) comprend les objections de Macron, étant donné que les derniers venus bulgares et roumains sont toujours placés sous le mécanisme de contrôle de la Commission européenne (CE), notamment sous l'angle judiciaire (la Roumanie encourt même une procédure d'infraction aux engagements souscrits lors de l'intégration à l'UE). Mais Adevarul (Roumanie) pense le moment mal choisi pour débattre des modalités des futures vagues d'élargissement, semant doute et colère dans les Balkans, surtout que le Président français prône un processus d'adhésion « réversible ». Dnevnik (Slovénie) ne voit pas le fond du problème dans ledit processus, bientôt révolu car l'UE ne pourra pas s'élargir davantage après les Balkans ; mais dans la dissension interne, l'absence de coopération, de recherche de projets communs, la division de l'UE entre États de première et seconde zone. Une dissension qui gagne le moteur franco-allemand, alerte Lidove Noviny (République tchèque), dont les ratés ajoutent à la mosaïque européenne, à commencer par celle des Balkans.

Neue Zürcher Zeitung (Suisse) craint l'implosion d'une zone déjà fébrile, puisque les Albanais ne cachent plus leur désir d'annexer le Kosovo, et les Serbes une partie de la Bosnie-Herzégovine.

Avgi (Grèce) avertit pour sa part que les atermoiements européens mettent en péril l'erga omnes (la reconnaissance par tous du nom de Macédoine du Nord) et ramènent à l'irrationalité des 30 dernières années. Vecer (Macédoine du Nord) appuie néanmoins les réticences de l'UE à s'adjoindre un tissu aussi malsain, incapable de réformes pour résoudre la crise socio-économique actuelle, sans doute plombé par la mentalité servile héritée de la domination ottomane.

Sur le front migratoire, rien de nouveau. Car la découverte macabre de 39 Chinois morts dans un camion de passeur au Nord-Est de Londres n'est malheureusement pas une nouveauté. Juste un rappel de la honte pour toute l'Europe d'une politique défaillante et inhumaine que pointe du doigt notamment Avvenire (Italie) : le journal s'indigne non seulement du sort des victimes, traitées pire que du bétail puisque ce dernier arrive au moins en vie à destination ; mais aussi de la passivité des institutions, qui se rendent complices de leurs meurtres. Si les dirigeants européens condamnent avec fermeté le juteux trafic d'êtres humains, Frankfurter Rundschau (Allemagne) et The guardian (Royaume-Uni) constatent de concert que leur politique migratoire et leur gestion des réfugiés le font prospérer, car clôtures plus élevées et contrôles plus rigides encouragent paradoxalement les passeurs, qui y voient l'opportunité d'augmenter prix et profits. Sachant que nulle barrière ne saurait arrêter des migrants risquant leur vie pour gagner le continent de cocagne, comme le rappelle La Croix (France). Les médias européens sont dès lors nombreux à réclamer un changement de paradigme, à savoir,négocier des circuits d'immigration sûrs et moderniser le système de l'asile. Mais les partis nationaux-populistes font barrage, dans tous les sens du terme, attisant la peur d'un appel d'air incontrôlable et d'une invasion mutante auprès d'un électorat fragile en proie au fantasme et au repli. Il en va ainsi jusque dans les pays du Nord, comme la Suède, où Svenska Dagbladet prédit une victoire des Démocrates de Suède aux prochaines législatives, les sondages les plaçant à égalité avec les Sociaux-Démocrates au pouvoir, à 25%.

Pour Aftonbladet (Suède), ceux-ci seraient bien inspirés, plus que revoir leur politique migratoire, de mener des réformes justes et efficaces dans les domaines du social et de l'éducation. Encore une fois, ce serait à coup sûr le meilleur moyen de contrer des populistes qui profitent avant tout des difficultés quotidiennes et croissantes d'une partie croissante de la population européenne, dès lors incitées à se jeter dans leurs gros bras soi-disant protecteurs, face à un système démocratique en échec. L'exemple du PiS polonais est édifiant en la matière, au vu de sa large victoire aux élections de la Chambre basse. Edifiant aussi dans la dérive autoritaire, puisque son chef de file, Jaroslaw Kaczynski, vient de demander un nouveau comptage des bulletins pour le renouvellement de la Chambre haute, perdue au profit de l'opposition, comme à Istanbul précédemment... Une demande que rien ne justifie, tonne Gazeta Wyborcza (Pologne), si ce n'est un résultat des urnes qui déplaît aux nouveaux autocrates polonais.

Toutefois, les populistes doivent désormais de plus en plus compter avec l'ouverture d'un nouveau front, sur lequel ils ne parviennent pas encore à s'imposer et à percer : la menace climatique, qui profite pour le moment aux écologistes véritables de la première heure, comme en témoigne la victoire verte en Suisse, qualifiée de « tsunami » par Blich (Suisse). Certes, les nationaux-populistes de l'UDC restent la première force politique du pays, mais les Verts et Libéraux verts ont obtenu un résultat historique. Le front n'est toutefois pas uni car ces deux partis n'ont en commun que la revendication d'une prise au sérieux du changement climatique et l'adoption de mesures adéquates : sur le reste, un océan les sépare... sans doute formé par la fonte des glaces que plus personne ne peut ignorer selon Zeit Online (Allemagne), et qui fait indéniablement bouger les lignes. Le Courrier (Suisse) avertit les populistes helvètes (et les autres par la même occasion) que leur indigence environnementaliste pourrait bien causer leur perte, à leur tour. Pour nous mener où ? Un état d'urgence écologiste qui nous plongerait dans une autre forme de dictature ?

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto