L’heure des choix… ou pas !

L’heure des choix… ou pas !

 

L’Union européenne (UE) a indéniablement marqué la semaine écoulée par des choix, dont certains n’en sont pas vraiment à y regarder de plus près. Le premier d’entre eux, tant en termes chronologique que symbolique, est la décision des ministres des Finances de la zone euro de doter celle-ci d’un budget propre, cheval de bataille du président français. Une décision apparemment forte, que beaucoup relativisent.

El Pais (Espagne) s’en réjouit car elle est la preuve que l’UE est en mesure d’avancer, même de manière limitée et intermittente, sans se trouver au bord du précipice. Une fois adopté, ce budget sera un instrument essentiel pour amortir les effets de la prochaine et inéluctable grande crise, que nombre d’économistes redoutent à court terme.

Neue Zürcher Zeitung (Suisse) note toutefois un second objectif, à savoir aider les pays membres ou candidats à mettre en œuvre des réformes structurelles et à investir en vue de combler les écarts de richesse qui fracturent l’eurozone. Un projet superflu pour le quotidien dans la mesure où l’UE est déjà active en ce domaine via sa politique de cohésion et les fonds structurels qui y sont associés.

Taz, Die Tageszeitung (Allemagne) parle d’une mesure essentiellement néolibérale, qui vire à l’absurde puisque les Pays-Bas et ses partenaires de la « Ligue Hanséatique » du Nord freinent des quatre fers par peur d’aspirer trop d’argent, avec la menace d’aboutir à un budget non doté, appendice du budget général de l’UE. Atlantico (France) imagine que le rapport de force en cours finira par dépasser, voire doubler, les 17 milliards d’euros parfois évoqués ; mais ces montants n’ont pas de signification à l’échelle macro-économique, représentant une rustine sur un pneu de tracteur qui pourrait donc bien crever au bout du compte…

 

Comme l’espèrent les nationaux-populistes que le Vice-Président du Conseil italien et Ministre de l’Intérieur, Matéo Salvini, tentent de regrouper au Parlement européen (PE) fraîchement élu. Pour l’heure, Identité et Démocratie rassemble seulement 73 députés sur 751, essentiellement des Italiens de la Ligue et des Français du Rassemblement National (RN).

En effet, Adevarul (Roumanie) explique que le PiS polonais refuse de s’y adjoindre à cause des positions prorusses de ces deux partis, ne souhaitant pas par ailleurs compliquer davantage les relations de la Pologne avec les institutions européennes. Idem pour le Fidesz hongrois qui, artisan de sa suspension du Parti Populaire Européen (PPE) conservateur, ne souhaite pas pour autant le quitter… Salvini reste donc sur sa faim, titre La Repubblica (Italie), mais il espère toujours attirer le Parti du Brexit de Nigel Farage, même si les eurodéputés britanniques sont voués à disparaître prochainement, ne serait-ce que pour passer un temps la barre symbolique des 100 élus. Mais quoi qu’il en soit, Deutschlandfunk (Allemagne) prédit l’effondrement du château de cartes que représente une « Europe des patries » aux intérêts divergents.

 

En attendant, les eurosceptiques ne pèsent presque rien dans la balance européenne, qui plus est au PE. Tout au plus peuvent-ils influencer la distribution des postes de direction de l’UE à travers les chefs d’Etat et de Gouvernement réunis en conseil extraordinaire pour discuter surtout de la succession de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne (CE). Encore que les négociations concernent surtout deux Etats clés : l’Allemagne, qui soutient le chef de file du PPE, l’Allemand Manfred Weber, que certains qualifient d’ectoplasme ; et la France, qui penche pour la Commissaire à la Concurrence, la Danoise Margrethe Vestager, ou le négociateur pour le Brexit, le Français Michel Barnier. Bien que le Traité de Lisbonne stipule que le Président de la CE doit être adoubé par le PE, Jyllands-Posten (Danemark) note que ce dernier semble avoir de nouveau perdu la main au profit du Conseil européen, d’autant que ses deux pôles, conservateurs et socio-démocrates, viennent d’y perdre leur monopole.

Lidove Noviny (République tchèque) semble d’ailleurs nostalgique de cette époque où tout était plus simple… pour l’Allemagne ! Car Angela Merkel avait le contrôle de la CDU et du PPE, tandis que son compatriote rival Martin Schulz avait la main sur le SPD et le Parti Socialiste Européen (PSE).

Or, Kauppalehti (Finlande) donne à penser que le PE irait plutôt dans le sens allemand après avoir annoncé sa volonté d’avaliser uniquement un chef de file désigné par un de ses groupes, ou « spizenkandidat ». Par ailleurs, Neatkariga (Lituanie) rapporte la rumeur selon laquelle Angela Merkel pourrait elle-même prendre la tête de la CE : jeu politique de l’Allemagne pour intimider Macron, ou volonté de la Chancelière de rester tout en haut de pyramide de la politique au moment de sa retraite allemande ? Une chose est sûre : le temps presse, car l’UE ne peut se permettre une crise institutionnelle, en plus du reste.

 

Précisément, plusieurs médias européens sont revenus cette semaine sur la crise migratoire à l’occasion de la Journée Mondiale des Réfugiés, le 20 juin. Les Nations Unies ont alors publié un rapport alarmant faisant état du nombre record de 70 millions de réfugiés en 2018 à travers le monde. Contrairement aux propos délibérément excessifs des nationaux-populistes, les ¾ des flux concernent les pays du Sud, d’autant que ceux du Nord ont tendance à verrouiller de plus en plus leurs frontières, en Amérique comme en Europe.

 

Tagelblatt (Luxembourg) cite ainsi l’Italie où des secouristes doivent répondre de leurs actes devant la justice pour complicité à l’immigration illégale, alors qu’ils ont purement et simplement appliqué la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 2004, obligeant tout un chacun à venir en aide aux personnes en détresse.

El Pais (Espagne) s’insurge contre la violation de plus récurrente dans l’UE du principe de « non-refoulement », avec retour des migrants sur des côtes libyennes où ils ont pu connaître un véritable enfer le temps de leur transition. Le pire est que l’opinion ferme les yeux devant ces faits. Le Monde (France) appelle justement à briser la mécanique infernale de l’infox et de la peur qui prospère à l’ère de la « post-vérité », et rétablir les conditions d’un vrai débat démocratique raisonné et éclairé. Irish Examiner (Irlande) se tourne en ce sens vers les jeunes, qui ont su se mobiliser et réveiller un monde apathique sur l’urgence climatique.

 

En attendant, la question migratoire continue d’alimenter les fantasmes et les levées de bouclier à travers l’Europe, à commencer par le Royaume-Uni où elle est le facteur déterminant du vote en faveur du Brexit. Ainsi, le populiste et populaire Boris Johnson est donné favori pour remplacer Theresa May au 10 Downing Street, après avoir été présélectionné par les députés Tories avec Jeremy Hunt, son successeur aux Affaires étrangères. La parole est désormais aux 170 000 militants du parti conservateur.

The Economist (Royaume-Uni) voit en Johnson des talents de commercial et de communicant qui pourraient lui permettre d’obtenir une approbation de l’accord sur le Brexit, éventuellement modifié à la marge, par les deux chambres. Mais Diario de Noticias (Portugal) et Libération (France) n’enterrent pas Hunt pour autant, dans un pays où tout est possible : son expérience gouvernementale alliée à l’imprévisibilité de Johnson lui donnent une vraie chance de l’emporter. Même si lui aussi peut soutenir des positions contradictoires, comme applaudir le message insultant de Donald Trump à l’encontre du Maire de Londres, Sadiq Khan, avant de se rétracter en plein débat télévisé. Mais son apparente souplesse cache une féroce détermination qui lui a permis de se maintenir à son poste contre la volonté de la Première Ministre. Il peut donc créer la surprise.

 

L’ouverture est encore moins de mise que l’UE vient d’annoncer le report à octobre de la décision relative au lancement de négociations d’adhésions avec la Macédoine du Nord et l’Albanie. Pourtant, la première ne pose plus de problème à son voisin grec, qui lui opposait son véto avant l’accord du 17 juin 2018 sur la dénomination officielle de l’ancienne République Yougoslave de Macédoine. TVXS et AVGI (Grèce) se félicitent de concert d’une position hellénique ainsi renforcée sur la scène internationale, notamment face à la Turquie. Restent à développer les infrastructures entre ces deux Etats longtemps séparés hermétiquement.

Izvestia (Russie) explique davantage les hésitations face à l’Albanie, devenue l’enfant terrible de l’Europe après avoir joué avec succès son rôle de contrepoids antiserbe et antirusse : elle est devenue hors de contrôle, jusqu’à relancer l’idée de Grande Albanie promue par les fascistes italiens et allemands lors de la Seconde Guerre Mondiale.

Plus généralement, Sega (Bulgarie) ne s’étonne pas des tergiversations européennes sur une politique d’élargissement qui a toujours alterné les phases lentes et rapides. Mais Delo (Slovénie) met en garde sur un renoncement qui pourrait précisément attiser les forces nationalistes dans une région des Balkans qui demeure une poudrière un siècle après l’étincelle qui y a jailli pour déclencher la Première Guerre Mondiale.

 

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto