Les poudrières de l'Europe

Les poudrières de l'Europe

 

Pas de revue de médias européens sans un coup d’œil de l’autre côté de la Manche, où la situation évolue… sans bouger ! Ils sont trop forts ces Anglais ! Bien que le Labour soit farouchement opposé à Boris Johnson et à son projet de Brexit dur dans 1 mois, il a pour le moment choisi de se ranger derrière son président, Jeremy Corbin en refusant son soutien au maintien dans l’Union européenne (UE). Il devrait préciser sa position seulement à l’automne, dans l’hypothèse d’un second référendum.

De Volkskrant (Pays-Bas) constate que le dirigeant travailliste n’a ni l’intention de renoncer à ses principes eurosceptiques, ni de heurter les électeurs des classes populaires. L’ennui est que le débat est si clivant que le centre n’ose plus se prononcer et que le parti dépasse à peine 20% dans les sondages.

The Guardian (Royaume-Uni) s’inquiète précisément que personne ne fasse rien pour combler le funeste fossé que creuse cette bataille idéologique fratricide, transformant le Royaume-Uni en poudrière. Jutarnji List (Croatie) évoque un chaos paradoxal à la suite de la décision de la Cour suprême britannique de déclarer illégale la suspension du Parlement, car les institutions fonctionnent et jouent pleinement leur rôle, en toute indépendance démocratique, mais le blocage se poursuit. The Daily Telegraph (Royaume-Uni) ne voit pas forcément une défaite dans le jugement rendu par la plus haute autorité judiciaire du pays, dans la mesure où les citoyens ne sont pas dupes : ils voient bien que Johnson s’efforce de mettre en application la volonté de la majorité, malgré les innombrables obstacles. Sydsvenskan (Suède) prend le contrepied en affirmant que rares sont ceux ayant mordu à l’hameçon des boniments du Premier Ministre : s’il s’efforce de donner l’impression de négociations constructives avec l’UE, il prouve en même temps que nul ne peut se fier à lui, qui est prêt à bafouer les lois et les principes démocratiques pour imposer sa volonté. Die Presse (Autriche) met en garde contre tout malentendu. Si une majorité a bien donné mandat au gouvernement de sortir de l’UE, elle ne lui a pas pour autant accordé un blanc-seing permettant de légitimer une abrogation de la représentation populaire pour passer en force un Brexit désordonné, d’autant moins que cette majorité était très courte à l’issue du référendum avec 52% des voix. Il ne faudrait pas omettre l’autre moitié du corps électoral dans cette histoire abracadabrantesque (hommage à Jacques Chirac…).

 

Le problème est que les démocraties occidentales sont de plus en plus bousculées par un populisme qui fait fi de la démocratie représentative : ses chefs de file globalisent le peuple au nom duquel ils prétendent s’exprimer et décider, sans s’embarrasser des règles morales et légales de la démocratie libérale représentative.

Corriere Della Sera (Italie) souligne le combat ambivalent de ces deux modes d’exercice du pouvoir qui prétendent tous deux tirer leur légitimité respective du peuple comme « demos » ou « populus ». La montée en puissance des populistes est inquiétante pour nombre d’observateurs, surtout qu’elle se poursuit en dépit des déboires de Trump, Johnson ou Salvini. Helsingin Sanomat (Finlande) pointe l’extrême polarisation qui peut conduire un camp à rejeter l’opposition en bloc, appuyer des contre-vérités et accepter des actions illégales. Si les raisons de la grogne persistent, il n’y aura vraisemblablement pas de retour en arrière possible ! Pour le moment, la démocratie libérale tient bon, grâce à des garde-fous que De Standaard (Belgique) n’imaginait pas actionnés, mais pour combien de temps encore… ?

 

Désormais, les yeux sont rivés sur l’Autriche, qui retourne aux urnes après l’Ibizagate qui a forcé l’ancien dirigeant d’Extrême-Droite / FPÖ, Heinz-Christian STrache, à quitter le gouvernement du jeune Chancelier conservateur / ÖVP, Sebastian Kurz. Wiener Zeitung (Autriche) charge la barque du démissionnaire en avançant une affaire de notes de frais jusqu’à 10 000 euros mensuels. Le FPÖ est ainsi devenu une poudrière prête à exploser à tout instant, avec formation possible à la clé d’un nouveau parti et reconstitution impossible de l’alliance avec les conservateurs. Azonnali (Hongrie) voit dans l’éclatement du FPÖ un avantage pour Kurz, qui préférerait coopérer avec une Extrême-Droite affaiblie dirigée par la figure plus amène de Norbert Hofer. Toutefois, 112.UA (Ukraine) avertit que ce dernier est bien loin d’être libéral. Il est peut-être même plus eurosceptique que Salvini et Orban, rappelant qu’il a rejeté la signature d’un accord de libre-échange UE-USA et plaidé pour un référendum sur l’appartenance de l’Autriche à l’UE lors des présidentielles de 2016. Il est par ailleurs contre l’accueil des réfugiés et préconise une politique migratoire restrictive avec expulsion de musulmans. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) déplore une vacuité totale de la campagne électorale sous l’action conjuguée des partis et des médias, qui ne montrent aucune espèce d’intérêt à s’attaquer aux patates chaudes, laissant le champ libre aux radicaux de tout poil, y compris conservateurs. Car Der Standard (Autriche) rappelle que ÖVP et FPÖ avaient adopté peu avant les élections des motions contre « l’islam politique » au Conseil national, soutenus par une population de plus en plus islamophobe puisque, dans une enquête de 2018, 70% pensent que l’Islam n’a pas sa place dans le monde occidental, et 51% sont favorables à une restriction des pratiques religieuses musulmanes ! L’atteinte aux droits humains est à portée de vote. Sauf à ce que Kurz préfère finalement s’allier aux Verts, aux libéraux et/ou aux socio-démocrates…

 

Pendant ce temps, France, Allemagne, Italie et Malte, accompagnées de la présidence finlandaise de l’UE et de la Commission européenne (CE) tentent de s’entendre sur un mécanisme de répartition des migrants secourus en Méditerranée. Delo (Slovénie) perçoit une lueur d’espoir dans la prise de conscience des Etats pour un nouveau départ sous le signe du pragmatisme. Tages-Anzeiger (Suisse) se félicite d’une solution, même à minima, qui entérine et accélère ce qui avait déjà été décidé à reculons et après maints louvoiements. The Daily Telegraph (Royaume-Uni) se montre moins bienveillant vis-à-vis d’un accord sans ambition pour seulement 10 000 réfugiés, une goutte d’eau dans la marée humaine des migrants, surtout qu’il se base une fois de plus sur le volontariat. En plus, il ne répond pas à certaines questions phares, à commencer par la migration économique évoquée par La Repubblica (Italie). L’Italie et Malte veulent s’assurer que l’expression « demandeurs d’asile » couvre tous ceux qui sollicitent l’asile. Pour saluer l’européisme italien retrouvé, les partenaires pourraient être prêts à accepter cette large interprétation, tout en accueillant le moment venu les seules personnes aux chances les plus élevées d’obtenir l’asile. Autre point sensible, pour Nrc Handelsblad (Pays-Bas) : la gestion des retours, qui suppose en échange la proposition aux pays d’origine de canaux d’immigration légaux et de structures de formation sur place. Si un noyau d’Etats parvient à progresser en la matière, d’autres suivront. Si non, le résultat sera un retour en force de Salvini. The Malta Independant (Malte) se montre bien pessimiste face à une solidarité européenne, au mieux lézardée, au pire inexistante. Or, rien ne changera sur le fond si l’UE ne relève pas le défi, avec le soutien d’une majorité d’Etats, hypothèse hautement improbable sur un sujet hautement inflammable.

 

 

Crédit photos : Dilem
Rédacteur : Cédric Espéranto