Les épines de l'UE

Les épines de l'UE

 

En cette semaine de Pâques, les étoiles de la couronne dorée de l'Union européenne (UE) ont tendance à se muer en épines, toujours plus piquantes et douloureuses.

L'une de ces épines est la tension euro-russe suite à la tentative d'empoisonnement de l'ex-espion Sergueï Skripal  en plein Londres. En effet, le Conseil européen des chefs d’État et de Gouvernement des 27 a clairement apporté son soutien au Royaume-Uni, avec pour conséquence l'expulsion de dizaines de diplomates russes. Moscou rumine à présent sa rétorsion, au risque d'une escalade dont personne ne peut présager l'issue. Mais pour Izvestia (Russie), l'Europe n'est pas prête à mener contre la Russie et ses alliés (??) la nouvelle guerre froide dans laquelle Londres voudrait l'entraîner ; d'autant que Trump lui a déclaré la guerre commerciale, tandis que Poutine  a été réélu à une écrasante majorité. Le même média trouve par ailleurs étrange que les Américains n'aient pas encore proposé aux Britanniques l'assistance de leurs experts du FBI pour une enquête qu'ils sont visiblement bien en peine de diligenter. Défaillance entre meilleurs amis ? Toujours est-il que l'action de protestation collective demeure sans fondement pour les Russes.

Naturellement, tel n'est pas l'opinion du côté de Londres. La BBC (Royaume-Uni) se réjouit d'une solidarité remarquable, qui plus est dans le contexte trouble du Brexit. Une grande victoire diplomatique pour Theresa May... Vraiment ? Il est vrai que l'UE parle d'une seule voix dans cette histoire comme institution internationale, mais ses États membres ne sont pas tous au diapason. Or, rappelle le Corriere Della Sera (Italie), l'un des objectifs fondamentaux de la stratégie russo-soviétique a toujours été de diviser l'Occident et d'affaiblir les liens transatlantiques. À priori, l'opération a échoué pour cette fois. Ainsi The Irish Times (Irlande) se réjouit de l'attitude de bon voisinage des continentaux à l'égard des Britanniques, contribuant à améliorer le climat dans lequel se déroulent les négociations sur le Brexit. Mais Deutsche Welle (Roumanie) note la difficulté pour l'UE d'élaborer une politique étrangère à peu près cohérente : sa rhétorique de solidarité masque ses divisions internes réelles et profondes.

Pour sa part, Der Bund (Suisse) critique ouvertement le Royaume-Uni pour son hypocrisie, dans la mesure où Londres s'est peu à peu muée en « Moscou-sur-la-Tamise » pour cause de blanchiment d'argent sale russe dans des opérations immobilières à prix d'or, grâce aux paradis fiscaux à portée de main et à une City peu regardante sur l'origine de ces investissements. Un secret de polichinelle qui rend l'inaction gouvernementale en ce domaine incompréhensible et suspecte.

Mlada Fronta Dnes (République tchèque) se gausse pour sa part de l'accumulation des maux imputés à Poutine , qui serait responsable de toutes les turpitudes de l'Occident. En tous les cas, pour Bild (Allemagne), le maître du Kremlin se réjouira que l'Europe n'agisse pas d'une seule main, puisque la moitié de ses États ne veulent pas d'expulsion. Si l'Allemagne se montre ferme, par la voix de son Ministre des Affaires étrangères, Heiko Maas, d'autres hésitent.

Il en va ainsi du Portugal. Publico (Portugal) met en garde contre un isolement qui pourrait lui nuire, à ne pas entrer lui-aussi dans cette nouvelle ère que marque l'action concertée européenne. Kaleva (Finlande) tire dans le même sens pour la Finlande, qui aurait tout intérêt à se ranger dans le bon groupe, ce qui pourrait lui être utile un jour au cas où son imprévisible voisin la vise. Pour Forum.tm (Croatie), à l'inverse, la Croatie a eu tort de s'aligner, sans preuve à l'appui, contre un pays représentant à bien des égards des opportunités. Elle a ainsi galvaudé sa probable dernière chance d'agir en pays autonome conscient de ses intérêts. « La décision est juste, mais nous n'y participons pas ». Cet exercice de contorsion diplomatique est effectué par le tout jeune Chancelier autrichien, non seulement influencé par la neutralité traditionnelle de son pays, mais aussi par son allié de l'Extrême-Droite, le FPÖ, qui a signé un pacte de collaboration avec le parti de Poutine . Le ver est dans le fruit !

Autre épine qui lacère l'UE depuis quelques semaines : la nomination au poste clé de Secrétaire général de la Commission européenne de l'ancien chef de Cabinet de Jean-Claude Juncker , Martin Selmayr . Du grain à moudre pour les eurosceptiques selon Frankfurter Allgemeine et Zeitung (Allemagne) : ils sont ainsi confortés dans leur idée selon laquelle Bruxelles est un repaire d'apparatchiks nombrilistes. Surtout ne pas oublier la promesse de privilégier la transparence et la proximité au lendemain du vote sur le Brexit ! L'ennui est que Bruxelles est bel et bien miné par le clientélisme d'après Trud (Bulgarie) : surnommé « Raspoutine », Selmayr  est un prédateur qui emploie pour réaliser ses ambitions des pratiques qui ont plutôt cours à l'Est... On y revient !

Parallèlement, s'est tenu à Vara, en Bulgarie, un sommet pour tenter de supprimer une autre épine, turque en l'occurrence. Malheureusement, il n'en est pratiquement rien sorti. Duma (Bulgarie) déplore que le Premier Ministre bulgare, Boïko Borissov , ait raté l'occasion de mener un dialogue sérieux avec Erdogan, en abordant notamment l'immixtion de la Turquie dans les dernières législatives bulgares. Pire, ni Tusk ni Juncker  n'ont fait mention de la sécurité bulgare, qui devait pourtant être un thème central. Une fois de plus, l'UE a déçu, théâtre de vaines palabres...

24 Chasa (Bulgarie) aborde l'événement sous un angle plus positif, se réjouissant que des petits pays comme la Bulgarie puissent figurer à la table des négociations, meilleur moyen d'éviter d'être au menu des plus grands, ce que permet l'UE ! De plus, le dialogue a visiblement repris entre Européens et Turcs, avec l'accord sur les réfugiés comme point de convergence, ce qui est l'essentiel. Hürriyet Daily News (Turquie) observe que leurs relations semblent évoluer sur la base de transactions, l'enjeu pour l'UE étant de maintenir l'ancrage européen de la Turquie sans renoncer à ses valeurs. L'ennui est que Juncker  est visiblement dépassé par les politiques hégémoniques agressives d'Erdogan à en croire Die Presse (Autriche). Heureusement qu'il est secondé par Tusk, qui sait ce qu'il en est d'être un dissident et a su trouver le ton approprié. Car la Turquie est de moins en moins amène à l'égard de l'UE, notamment du fait de son rapprochement intéressé de Moscou, dont le soutien est essentiel en Syrie. Dès lors, les perspectives d'adhésion turque à l'UE s'éloignent elles-aussi : la seule question qui se pose porte sur l'identité de la première des parties qui y mettra définitivement un terme. Avgi (Grèce) enfonce le clou, côté turc dans la mesure où le comportement d'Erdogan  comme sultan des temps modernes ne peut que jeter de l'huile sur le feu au lieu de résoudre les problèmes. La balle est donc bel et bien de l'autre côté du Bosphore.

Les autres thématiques abordées par les médias européens ne sont pas sans lien. À commencer par les velléités de réunification de deux États qui ont tout d'abord été sous les coupes respectives des empires ottomans et russes : Roumanie d'un côté et Moldavie de l'autre (ancienne Bessarabie). En effet, à l'occasion du centenaire de la première indépendance de cette dernière, avant son intégration à l'URSS, plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont défilé dans la rue de sa capitale, Chisinau, pour réclamer leur rattachement à la Roumanie. Deutsche Welle (Roumanie) constate que les partisans de cette option s'accroissent, admiratifs de l'action du Parquet anti-corruption roumain et désireux qu'elle s'exerce de la même manière en Moldavie. Espoirs et requête plutôt cocasses au regard du niveau de corruption qui sévit encore en Roumanie, régulièrement rabrouée par Bruxelles sur ce point épineux (on y revient!). C'est dire la situation dans laquelle se trouve sa voisine ! Pour Ziare (Roumanie), ses appels à la réunification relèvent d'une manœuvre des Président et Premier Ministre moldaves pour détourner l'attention de l'opinion de tout autre débat.

Débat dont l'Allemagne se passerait bien en ce moment, en l'occurrence sur l'islam, lancé par une déclaration du Ministre de l'Intérieur, Horst Seehofer , selon laquelle cette religion n'aurait pas sa place dans le pays. Daily Sabah (Turquie) pense plutôt que c'est lui qui n'a pas sa place dans le nouveau gouvernement allemand, sous la présidence d'une Chancelière qui l'a publiquement démenti et a ainsi amoindri le scandale. Fort heureusement car l'ordre public en est troublé selon Süddeutsche Zeitung (Allemagne), alors même que le rôle du Ministre de l'Intérieur est précisément de le préserver, pour garantir la sécurité, au moyen d'un partenariat avec l'islam. Mais Die Tageszeitung Taz (Allemagne) ne croit pas ce partenariat possible, du moins tant que l'islam n'aura pas été reconnu comme entité juridique, ne se soustraira pas aux immixtions des États musulmans et sera dominé par des hommes, qui plus est anti-libéraux. Une autre épine pour l'UE, dont dépend en partie son avenir.

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto

« Nous ne coalisons pas des États,
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