Les nouvelles forces de l'Axe !

Les nouvelles forces de l'Axe !

 

Commençons cette revue de médias européens par une information passée relativement inaperçue en France, bien que le sujet alimente le débat politique depuis les attentats islamistes. En effet, l'Autriche met en application ce que réclament les politiciens français les plus à droite : la fermeture de mosquées, sept au total, et l'expulsion d'imams, en l'occurrence liés à la Direction turque des Affaires religieuses (Diyanet). Le Chancelier autrichien Sebastian Kurz prétend mettre ainsi fin à la radicalisation et appliquer la loi sur l'islam, qui interdit depuis 2015 tout financement étranger. Bien sûr, sa décision n'est pas du tout du goût des autorités et médias turcs. Daily Sabah (Turquie) dénonce une violation du principe constitutionnel d'égalité devant la Loi et de la jurisprudence autrichienne sur le financement des communautés religieuses. Les musulmans seraient victimes à travers toute l'Europe d'un racisme contre lequel nul ne brandit plus les droits de l'Homme, notamment la liberté de pensée et de religion.

Milliyet appelle les services de renseignement et les forces de l'ordre en Europe à identifier et punir les vrais et seuls coupables de financements occultes, et à inviter les autres à se mettre en quête de financements intérieurs. Telle serait la voie de l’État de droit. Sur le continent, l'événement suscite aussi des inquiétudes et des critiques. Delo (Slovénie) énonce que l'exclusion sociale ainsi générée, ou ne serait-ce que le sentiment d'être exclu, pourrait engendrer les communautés parallèles que pareille mesure est censée éviter. Der Standard (Autriche) va plus loin en évoquant une déclaration de guerre au monde musulman, qui plus est en plein ramadan.

Spiegel Online (Allemagne) n'est pas de cet avis. Certes, la mise en scène déroutante de la décision, motivée par une soif d'ovation électoraliste, est sujette à caution. Mais sévir de la sorte n'est en aucune manière « l'expression d'une vague islamophobe, raciste et discriminatoire », ni d'une « attaque contre la communauté musulmane » dans le but d'en « tirer un maigre avantage politique », comme le clame Erdogan. Il s'agirait d'une mesure visant à combattre les ennemis de la démocratie et de la liberté (qui ont décidément bon dos!).

Le populisme sévit aussi plus au Sud, en Italie, où il commence de même à appliquer le programme pour lequel les électeurs l'ont porté aux responsabilités. Il n'a échappé à personne que le nouveau Gouvernement italien a obstinément refusé le sauvetage de 629 migrants, dont une centaine d'enfants, ballottés dès lors à travers la Méditerranée sur le navire Aquarius d'une ONG française, à la recherche d'un port d'asile, que l'Espagne a fini par leur offrir après moult tergiversations européennes.

La Repubblica (Italie) se lamente de l'attitude de Matteo Salvini, chef de la Ligue d'Extrême Droite et désormais ministre de l'Intérieur, qui défigure la politique migratoire italienne dans la tentative délirante d'ériger un mur en mer. Il a effectivement démoli définitivement l'esprit humanitaire qui caractérisait l'opération de secours « Mare Nostrum ». The Daily Telegraph (Royaume-Uni) approuve au contraire sa posture, car la présence même des bateaux de sauvetage encouragerait les migrants à payer des passeurs et à risquer leur vie. El Pais (Espagne) se glorifie pour sa part de l'autorisation délivrée par le nouveau Gouvernement espagnol de Centre-gauche, qui appuie la cause de ceux pour qui le sauvetage humanitaire est prioritaire. Autorisation d'autant plus importante à l'heure où l'Europe développe un discours agressif vis-à-vis des clandestins.

Corriere Della Sera (Italie) condamne avec force le jeu au poker de vies humaines, dans le cadre d'une joute pathétique entre puissances. D'une certaine manière, les accords de Dublin, qui prévoyaient le traitement de la demande d'asile par le premier pays abordé, viennent d'être changés par la pratique. Ekho Moskvy (Russie) pense que les Occidentaux sont punis par là où ils ont pêché, essuyant les plâtres de leurs échecs dans les pays qu'ils ont contribué à déstabiliser en en chassant des régimes mauvais, finalement remplacés par d'autres mauvais, voire pire. Der Standard (Autriche) n'est guère moins dur, pointant de son côté l'absence de solidarité des Européens dans la crise des réfugiés, qui a précipité la victoire des populistes un peu partout, à commencer par l'Italie. L'Europe aurait donc le gouvernement italien qu'elle mérite. Corriere Della Sera (Italie) valide cette thèse, en rappelant le paragraphe 2 de l'article 67 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne (UE), qui établit cette solidarité en matière d'asile. Une disposition oubliée par les partenaires de l'Italie, au mépris de leur rhétorique européiste. Si cette tendance se poursuit, le projet d'intégration européen est voué à un inexorable déclin. De fait, La Stampa (Italie) observe que le souverain virtuel européen duquel Salvini ne veut plus être l'esclave, est paralysé et impuissant.

D'autant que le principal pilier et acteur du jeu européen se trouve aujourd'hui fracturé au plus haut sommet de l’État, puisque le ministre de l'Intérieur allemand Horst Seehofer , issu de la CSU bavaroise, défie la Chancelière Angela MERKEL en menaçant de passer en force son projet de reconduite à la frontière des demandeurs d'asile déjà enregistrés dans un autre pays européen. De Telegraaf (Pays-Bas) souligne les dissensions internes entre CSU et CDU à propos des principes fondamentaux de Merkel, qui veut à tout prix empêcher que des personnes déplacées par des guerres ou en quête d'une vie meilleure, restent durablement coincées en Europe du Sud dont la situation pourrait devenir explosive et incontrôlable. L'ennui pour elle est que son propre groupe la lâche sur cette épineuse question, en lui accordant seulement deux semaines pour trouver cette solution européenne à laquelle elle s'accroche, comme le note Berliner Zeitung (Allemagne).

Pravo (République tchèque) ironise sur la patente contradiction de la Chancelière, qui n'a pas hésité à faire cavalier seul en 2015 avec l'ouverture sans restriction des frontières allemandes, au mépris des règles européennes dont elle se revendique aujourd'hui. En définitive, elle a elle-même crée la situation inextricable dans laquelle se trouve non seulement l'Allemagne, où la population se raidit de plus en plus à l'endroit des migrants, mais aussi dans toute l'Europe, où se créent des coalitions anti-migrants entre États membres. Ainsi Kurz et Seehofer  ont-ils officialisé leur souhait de renforcer leur coopération en la matière avec la création d'un « axe de pays volontaires » reliant Rome, Berlin et Vienne. L'expression a provoqué un vif émoi parmi les politiques et les médias de nombreux pays, car elle rappelle inéluctablement et tristement les forces de l'Axe mises en place dans les années 30 par Hitler  et Mussolini, avec le destin funeste que tout le monde sait. Tageblatt (Luxembourg) ne croît pas Kurz inculte au point d'oublier ce fait historique, mais analyse non sans dépit qu'il s'en moque, n'étant pas même troublé par le passé nazi de son partenaire de coalition (dans un pays, l'Autriche, rappelons-le, qui n'a jamais opéré d'examen de conscience et de travail de mémoire sur ce point, contrairement à son voisin allemand, malgré les origines autrichiennes du Mal, puisque Hitler  est né de ce côté-ci des Alpes...). Salzburger Nachrichten (Autriche) va au-delà de la symbolique, sans l'omettre pour autant, car cet « axe » creuse de nouveaux fossés dans l'UE, alors même que la solution passe par une recherche laborieuse mais indispensable d'un consensus européen, au risque de simplement déplacer le problème, pour l'envenimer.

Fort heureusement, existent encore des bonnes volontés à travers l'Europe. L'espoir vient de nouveau de l'Espagne, dont le nouveau ministre de l'Intérieur Fernando Grande-Marlaska, désire retirer les barbelés à lames des clôtures érigées aux frontières nationales à Melilla et Ceuta, enclaves espagnoles au Maroc. Toutefois, les lames ne se contentent pas de blesser les candidats à l'exil : elles partagent aussi les médias espagnols. D'un côté, ABC(Espagne) met en exergue l'effet dissuasif et préventif du système. En cas de retrait, besoin serait de trouver d'autres moyens de sécuriser la frontière. De l'autre, El Periodico de Catalunya fustige un dispositif non seulement inhumain, mais aussi inefficace, car rien n'arrête les individus aussi désespérés que ceux fuyant torture, esclavage et mort. La seule voie à suivre serait moins de répression, mais plus de réflexion et de planification au niveau européen.

Autre changement de pied à signaler : la Banque Centrale Européenne (BCE) devrait mettre un terme d'ici la fin de l'année à son programme controversé de rachat de dettes nationales (2400 milliards d'euros!). L'événement est salué par Die Welt (Allemagne), qui le voit motivé par la posture agressive du nouveau Gouvernement italien dans un contexte géopolitique dégradé ; comme par Corriere Del Ticino (Suisse), pour qui les banques centrales ont pour seule tâche de défendre la valeur de la devise en toute indépendance d'un pouvoir politique devant assumer ses responsabilités. Der Standard (Autriche) n'est pas tout à fait sur la même longueur d'onde, en listant les bienfaits de la politique interventionniste de Mario Draghi  : relance des exportations grâce à une dévaluation de l'euro et des investissements grâce au retour de l'inflation ont particulièrement bénéficié aux entreprises du Sud de l'Europe, qui en avaient un besoin vital. L'Echo (Belgique) observe que la BCE reste dès lors divisée, entre une position allemande de contrôle des prix et une politique monétaire souple pour soutenir la croissance des pays du Sud.

L'ouverture du Mondial de Football en Russie détournera sans doute les attentions de ces diverses problématiques brûlantes, sans pour autant colmater les fractures, qui ne manqueront pas de se révéler et de se manifester au fil d'affrontements, certes, sportifs et pacifiques, mais aux accents nationalistes de plus en plus prononcés. La compétition aura au moins le mérite de réjouir et d'unir tout un pays... ou pas ! Car son organisation en Russie est l'objet d'interminables polémiques, jusque dans les rangs russes. Bien sûr, les premiers à se réjouir sont les Russes, à l'image de Republic par rapport à un spectacle gigantesque dans 11 villes, occasion unique de faire la fête et tout oublier.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) invite précisément à découvrir à travers la Coupe du Monde une autre Russie, nettement plus décontractée que son image traditionnelle. Car il ne faut pas confondre population et régime. Précisément, attention à la manipulation de l'une par l'autre : il ne faut pas être dupe de la propagande, proclame Politiken (Danemark). Parce que la vraie réalité de la Russie n'est pas dans les festivités qui vont s'afficher à la une pendant plusieurs semaines. Eesti Päevaleth (Estonie) décrit une salle des fêtes en flamme, à cause du prix que les Russes vont devoir payer au final. Tout au moins les plus pauvres, car HVG (Hongrie) ne doute pas que les oligarques proches de Poutine  ont décroché de juteux contrats. Pendant ce temps, l’État introduit de rudes réformes, en particulier de nouvelles redevances et le recul de l'âge à la retraite. Un calcul judicieux ironise Nowaja Gaseta (Russie). Un abus cynique de la candeur des électeurs russes dénonce Newsru.com (Russie). Mais après tout, le maître du Kremlin depuis 18 ans n'est pas à sa première trahison, selon Irish Examiner (Irlande) qui n'hésite pas à dresser un parallèle avec les Jeux Olympiques de Berlin en 1936, quand Hitler  avait fait mine d'un geste fraternel et pacifique avant de déclencher les hostilités. Dans le cas de Poutine, ces hostilités sont déjà enclenchées, car La Stampa (Italie) note à quel point le contexte a changé depuis l'attribution de la compétition à la Russie en 2010 : annexion de la Crimée, guerre larvée en Ukraine, soutien à Bachar Al Assad, immixtion dans la campagne présidentielle américaine, empoisonnement d'un ex-espion à Londres...

Toutefois, le Mondial n'est pas les JO pour The Economist (Royaume-Uni) : si les dictatures brillent dans les « concours de beauté » olympiques, elles sont nulles en foot, qui nécessite plus de flair et de créativité. Mais pour Poutine, peu importe le résultat sportif, car il a déjà gagné, sur le terrain politique et diplomatique. Un terrain duquel l'UE est désespérément absente car fractionnée, à l'image de ses multiples équipes de foot qui vont s'affronter durant le mondial, sans autre esprit que la fierté nationale et le gain financier. Parabole à méditer...

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto