Les grandes manœuvres

Les grandes manœuvres

 

La semaine écoulée a été marquée par de grandes manœuvres, au niveau national, européen ou mondial, déterminantes pour l’avenir du Vieux Continent. Or, toutes ne sont pas forcément mise en lumière à la hauteur des enjeux. Il en va ainsi de la mise en place d’un Procureur général européen, étape fondamentale dans l’intégration européenne sur le plan de la justice. Une fois de plus, Etats-membres d’un côté et Parlement européen (PE) de l’autre ne sont pas sur la même longueur d’onde quant à la personnalité à nommer à ce poste prestigieux stratégique. Les eurodéputés penchent en faveur de Codruta Kovesi, ancienne responsable du Parquet Roumain Anticorruption (DNA), dont ne veut pas entendre parler le Gouvernement roumain, actuellement à la tête du Conseil de l’Union européenne (UE).

G4media.ro (Roumanie) se montre très sévère vis-à-vis de Bucarest, dont la position est jugée ridicule, qualifiée de bêtise, dans l’unique but de détruire la justice et l’Etat de droit. Selon Financial Times (Royaume-Uni), ce refus représente précisément un argument en faveur de l’intéressée, qui dispose qui plus est d’une expérience plus solide que les deux autres candidats, un Français et un Allemand. Même tonalité pour Kapital (Bulgarie), qui voit en Kovesi une personne combattant sérieusement la corruption, tandis que ces deux concurrents correspondent à une tendance plus modérée, plus diplomate et plus disposée au compromis, notamment le Français Jean-François Bohnert. Mais Gandul (Roumanie) tempère cette idéalisation, conséquence d’un manque d’information qui érige en symboles, certains hauts fonctionnaires.

Pour aborder l’autre grande manœuvre passée inaperçue, besoin est de traverser la Méditerranée, pour se rendre en Egypte, à Charm-el-Cheikh où vient de se tenir le premier sommet UE – Ligue arabe visant à ouvrir une nouvelle ère via un élargissement du partenariat stratégique des deux rives. Comme souvent en pareil cas, les observateurs se répartissent plus ou moins clairement en deux camps. D’un côté, les sceptiques, à l’instar de The Guardian (Royaume-Uni), acerbe vis-à-vis du soutien ainsi affiché au Président Al-Sissi, dont le coup d’Etat institutionnel élimine promesse ou apparence de gouvernance démocratique. Dès lors, ce qui semble aujourd’hui un ilot de stabilité bienvenu, pourrait bien se muer en chaos, engendré par les frustrations ainsi créées, comme observé par le passé. Deutschlandfunk (Allemagne) élargit la critique à l’ensemble de la Ligue arabe, constituée pour l’essentiel de régimes qui sabotent le travail des courageux défenseurs des droits de l’Homme que l’UE est censée appuyer. De plus, ses membres ne sont unis que par des liens théoriques en l’absence de marché commun, d’union douanière ou de devise commune. Dès lors, seul le niveau bilatéral prévaut. Magyar Nemzet (Hongrie) en ajoute encore une (grasse) couche en prétendant que ce rapprochement vise la création d’une Eurabie, projet de l’Europe occidentale depuis les années 1970, qui visait à l’origine à faire entrer en Europe des peuples arabes musulmans, et qui vise désormais à saper la souveraineté et le droit à l’autodétermination des peuples implantés sur le continent de longue date.

Côté optimistes, se trouve Vecernji List (Croatie) qui passe outre l’absence de décisions et de nouvelles initiatives pour louer un événement en symbiose parfaite avec la stratégie globale de l’UE, à savoir une coopération accrue avec de genre d’organisations pour résoudre les problèmes du monde grâce à une approche multilatérale bien malmenée en ce moment. Hospodarske Noviny (République tchèque) y voit aussi un premier, certes, médiocre, en l’absence d’accord, notamment sur la question migratoire ; mais symbolique et prometteur, à condition d’associer à l’avenir d’autres puissances comme la Russie ou l’Iran pour résoudre des questions cruciales telle la Syrie. Le chemin est encore long pour parvenir à une convergence, notamment des normes, mais La Stampa (Italie) se réjouit que les parties s’y engagent.

Généralement, les grandes manœuvres sont électorales au sein des démocraties qui constituent l’Europe. Bien sûr, les attentions se portent tout particulièrement sur les élections européennes du mois de mai. En attendant, elles scrutent les différentes échéances à travers l’UE, pour tenter d’en tirer des enseignements et de se projeter. Il en va ainsi des élections législatives estoniennes, dont la particularité est le développement du vote en ligne, qui pourrait bien influencer fortement le résultat.

En effet, Eesti Rahvusringhääling (Estonie) note que le Parti du centre actuellement au pouvoir est en position favorable dans les sondages directs, tandis que son adversaire, le Parti de la réforme, qui espère revenir aux responsabilités, l’est dans ceux en ligne. Öhtuleth (Estonie) confirme que ce dernier est privilégié par le vote électronique, ce qui conduit son opposant à des soupçons conspirationnistes. La défiance vis-à-vis de cet outil est largement partagé, notamment en France, qui plus est, à la suite des manipulations russes, imaginées ou réelles, qui pourraient d’autant plus s’inviter en politique intérieure pour l’orienter dans le sens du Kremlin. Vladimir Poutine a d’ailleurs remporté une victoire à l’issue des élections législatives moldaves, puisque les socialistes pro-russes sont arrivés en tête. Un échec pour le partenariat oriental de l’UE, titre Delfi (Lituanie), dans la mesure où il n’a pas permis d’améliorer le quotidien du citoyen lambda et donc l’image des partis pro-européens, malgré les conseils européens sur la lutte contre la corruption et les oligarques, qui continuent de diriger le pays.

Adevarul (Roumanie) note aussi que l’électeur vote pour son porte-monnaie, en fonction de sa situation économique et des perspectives immédiates, qui ne l’incitent pas aujourd’hui à louer l’UE. Et pourtant, Obozrevatel (Ukraine) souligne que 69% des votants se sont prononcés contre les sbires de Moscou, loin de ce que les Russes espéraient après avoir réussi à placer leur homme à la tête de l’Etat en la personne du Président Igor Dodon. Izvestia (Russie) qualifie de difficile la position de celui-ci et de ses acolytes, vis-à-vis des autres partis dont l’obédience est clairement pro-européenne, sans pour autant imaginer une coalition car le trio euro-atlantique Parti démocrate – ACUM – Sor tient plus du cygne, de l’écrevisse et du brochet (fable de Krylov) que d’un bloc politique uni. Dès lors, Polityka (Pologne) pense que le Kremlin a de quoi se frotter les mains, car passés les 45 jours nécessaires pour former un gouvernement, le vote sera renouvelé, entretenant un chaos propice aux intérêts russes. Sauf à ce que Bucarest réagisse pour initier une réunification qui détacherait la Moldavie de la sphère d’influence de la Russie, s’emporte Evenimentul Zilei (Roumanie).

En tous cas, les socialistes moldaves font aujourd’hui exception dans le paysage politique européen, largement dominé par une Droite conservatrice et nationaliste qui profite du retour de bâton de l’immigration, comme l’observe Financial Times (Royaume-Uni), qui relativise néanmoins immédiatement en gageant que la question migratoire sera prochainement supplantée par des thèmes naturellement propices à la Gauche, comme l’impact social de l’Intelligence artificielle, les bouleversements économiques du changement climatique…

Der Tagesspiegel (Allemagne) prédit de même un retour de la Gauche si elle parvient à proposer des alternatives claires, sociales-démocrates, qui pourraient plaire à tous ceux qui en ont assez des breuvages néolibéraux. L’Italie n’en prend pas vraiment le chemin à en croire les élections régionales sardes au terme desquelles le Mouvement 5 Etoiles (M5E) s’est effondré de 40 à 10% des voix seulement, tandis que son alliée gouvernementale, la Ligue, l’a emporté en coalition avec le Parti sarde d’action, formation autonomiste. Der Standard (Autriche) n’est pas étonné car le M5E n’a pas su tirer parti de sa supériorité numérique au sein du gouvernement, bien au contraire : Matteo Salvini, le chef de la Ligue, ne cesse de se jouer de ses partenaires inexpérimentés. Il poursuivra jusqu’à pouvoir se passer d’eux et devenir ainsi Président du Conseil.

Journal 21 (Suisse) s’attend justement à ce que la Ligue fasse un bon score aux élections européennes, considérées comme un test. Salvini pourrait alors se débarrasser du M5E, phagocyter Forza Italia de Berlusconi, à bout de souffle, et même le parti postfasciste Fratelli d’Italia. L’Italie disposerait alors d’un parti de Droite populiste radical solide, qui pourrait relancer l’ancien bipolarisme Droite-Gauche dont les électeurs semblent nostalgiques à en croire Corriere Della Sera (Italie). En Italie comme dans d’autres pays, les alliances les plus anciennes et les plus traditionnelles montrent des signes de résilience et d’enracinement que les hommes ou les partis antisystème ont peut-être sous-estimés, de Macron à Tsipras en passant par Podemos.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto