Les citoyens, spectateurs malheureux de l’interminable saga de la

Les citoyens, spectateurs malheureux de l’interminable saga de la "bataille du siège" du Parlement européen

 

La "bataille du siège" du Parlement européen a tout d'une mauvaise série B : un décor grisonnant, des personnages peu attachants, des rebondissements inutiles et une fin qui se fait attendre. Les précédents épisodes suivaient tous le même scénario : deux clans - les "pro-Strasbourg" et les "pro-Bruxelles" - s'opposent, tous persuadés du bien-fondé de leur démarche, à coup d'études de coûts, d'impact écologique et d'arguments historiques.

L'élément déclencheur du dernier épisode en date ? Une note de réflexion, élaborée par un membre allemand, Peter Liese. Celui-ci est membre du Parti populaire européen (le PPE, majoritaire dans l'hémicycle). Traditionnellement, les députés d'outre-Rhin issus de ce groupe politique étaient acquis à la cause des "pro-Strasbourg" : mettant en avant le poids symbolique de la ville dans la réunification européenne, ils soutenaient les Français dans leur lutte.

Et voilà que, rebondissement inattendu, Peter Liese se désolidarise de sa délégation. Son idée : installer l'Agence européenne des médicaments (EMA), actuellement à Londres, en lieu et place du siège du Parlement européen à Strasbourg. Lever de boucliers de ses homologues français : comment peut-on évacuer d'un revers de main le témoin de l'Histoire, au profit d'une logique purement comptable ?

Intégration aux traités 

Pour comprendre le désarroi des défenseurs du siège de Strasbourg, il faut intégrer la genèse de la drôle de machine qu'est le Parlement européen : son ancêtre n'est autre que "l'Assemblée commune", née avec la Communauté européenne du charbon et de l'acier (la CECA, elle-même l'ancêtre de l'Union européenne). Le nom de "Parlement européen" apparaît quant à lui en 1962.

L'institution occupe d'abord les locaux du Conseil de l'Europe à Strasbourg. Des activités parlementaires sont progressivement transférées à Bruxelles et Luxembourg. La déclaration d'Édimbourg, en 1992, tranche : les plénières à Strasbourg, les commissions (comprendre : groupes de travail) à Bruxelles et le secrétariat général à Luxembourg. Cette organisation est intégrée aux traités en 1997.

Ce dernier point est crucial, car intégration aux traités européens rime avec nécessité d'unanimité, au niveau des États membres, pour revenir sur cette décision. Installer un siège unique - à Strasbourg ou à Bruxelles - sans l'aval des 28 - demain, des 27 - capitales est impensable. Or imaginer ne serait-ce que le Luxembourg accepter sans broncher cette perspective semble pour le moins optimiste.

Une institution autocentrée 

Quand il organise un débat sur "l'opportunité d'un siège unique" (c'est là l'intitulé de la discussion qui s'est tenue pendant la session plénière de juillet, la dernière avant la pause estivale), le Parlement européen se penche donc sur un dossier qui, certes, l'intéresse directement, mais sur lequel il n'a pas la main.

Ce faisant, le Parlement donne de lui-même l'image d'une institution autocentrée, qui n'en a guère que pour elle. Même l'Alsacienne Anne Sander (LR, PPE), certainement l'eurodéputée la plus engagée dans cette "bataille du siège" (en faveur de Strasbourg, naturellement), l'admet sans ciller : "Ce n'est franchement pas glorieux."

Lorsque le Parlement adopte son ordre du jour et met à l'agenda un débat - qu'il sait d'avance long et compliqué - sur la question du siège, il le fait forcément au détriment d'autres sujets. En d'autres termes, quand l'hémicycle s'adonne à telle "cuisine interne", il n'avance pas sur des dossiers qui intéresseraient plus les Européens que la question du siège, et pourraient avoir des retombées plus favorables pour ces quelque 500 millions de citoyens.

Car cette dispute n'a ni intérêt ni incidence directe sur les citoyens - exception faite des hôteliers et chauffeurs de taxi alsaciens. Certainement Strasbourg devrait-elle continuer d'héberger le Parlement, ne serait-ce que pour garantir l'équilibre démocratique et extraire, au moins temporairement, l'hémicycle d'un paysage institutionnel bruxellois déjà indigeste. Mais dans ses murs, le Parlement devrait se pencher vers l'extérieur, plutôt que sur son nombril : l'Union européenne a besoin de lui pour relever les défis qui se dressent face à elle. Les citoyens n'ont pas le loisir de "zapper" les épisodes de "bataille du siège", les députés, si.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Thierry Sciari

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