Le temps des petites et grandes manœuvres

Le temps des petites et grandes manœuvres

 

En ce mois de février finissant, les médias européens ont mis en exergue des événements qui sont passés relativement, voire totalement inaperçus en France, et ce, malgré une importance certaine, si ce n'est cruciale, pour l'avenir du continent, donc le sien...

Il en est ainsi de la Conférence de Munich sur la sécurité, dont le mot d'ordre était « Toucher le fond pour mieux remonter ? ». S'y sont retrouvés les dirigeants de nombreux Etats à travers le monde. Certains s'y sont plus illustrés que d'autres par leurs propos parfois tonitruants. De Tijd (Belgique) rapporte notamment ceux de Netanyahou  qui défie désormais ouvertement l'Iran. Pour mémoire, le Premier Ministre israélien se trouve au cœur d'un scandale de corruption. Agiter la menace étrangère est le meilleur moyen pour détourner l'attention de son opinion et se rendre indispensable.

La Stampa (Italie) tourne précisément son regard vers l'Iran. Après avoir tenté de s'y opposer, les Européens seraient résolus à une renégociation de l'accord sur le nucléaire perse, imposée par Trump pour soi-disant l'améliorer, sans trop savoir en quoi il pourrait l'être.

D'autant que la situation en Iran est tendue : les ultras opposés à cet accord contraignant, attendent la moindre occasion pour en sortir. L'Union européenne (UE) revient dès lors à la remorque des Etats-Unis, qui lui dictent une fois de plus jusqu'à sa propre destinée.

En effet, Trud (Bulgarie) la qualifie de distante observatrice en Ukraine où Américains et Russes fourbissent leurs armes, livrées pour les uns aux loyalistes, pour les autres aux séparatistes, avec le risque de déflagration.

Salzburger Nachrichten (Autriche) appelle de ses vœux une UE plus autonome et plus soudée en matière de politique étrangère et de défense, qui plus est à la veille du départ de la puissance militaire britannique.

Les Européens doivent commencer par des projets d'armement communs au lieu de se disperser et ainsi s'affaiblir. Mais l'OTAN demeure un frein. Ce qui nous ramène au Second Conflit Mondial dont l'Alliance Atlantique est issue.

Une Conférence de Munich peut en cacher une autre, celle de 1938 au cours de laquelle le nazisme a gagné les moyens de sa politique mortifère de conquête et de destruction, menant tout droit à l'Holocauste. Précisément, la Pologne poursuit sa démarche relativiste, voire révisionniste. Nouvel épisode en date, toujours à la Conférence de Munich sur la sécurité : le Premier Ministre Morawiecki  a dénoncé des « coupables juifs » pendant l'occupation nazie, au même plan que les autres, Allemands, Polonais, Russes...

Corriere Della Sera (Italie) évoque une polarisation dangereuse où la vérité historique cède le pas à la (basse) politique et à une fierté nationale déplacée. Certains Polonais s'en indignent, à l'image de Gazeta Wyborcza qui fustige l'ignorance à la base de pareilles paroles sans le moindre fondement tangible. D'autres approuvent la posture de leurs responsables, fustigeant des juifs qui se sentent supérieurs et imposent leur version des faits.

Autre ville allemande, autre événement de taille : la Banque Centrale Européenne (BCE) sise à Francfort a désormais un nouveau Vice-président, Luis De Guindos, actuel Ministre des Finances espagnol.

Il Sole 24 Ore (Italie) y voit le début des grandes manœuvres européennes pour la succession du Président de la BCE, Mario Draghi , en novembre 2019. Effectivement, la nomination d'un Européen du Sud ouvrirait la voie à un Allemand, en l'occurrence Jens Weidmann , ancien conseiller de Merkel  et lui-aussi partisan de la ligne dure, ce qui suppose un  contrepoids prompt à le faire accepter de tous. Justement, El Pais (Espagne) se réjouit de cette promotion à double titre : la représentation équitable de l'Espagne et la promesse de modération dans l'abandon de la politique monétaire expansive de la BCE.

De Volskrant (Pays-Bas) évoque ce défi de taille pour l'UE, après des années de rachat de dettes (4,5 milliards d'euros à ce jour) et de faibles taux, véritables drogues à la fois anesthésiantes et stimulantes pour l'économie européenne, au point d’avoir engendré d'énorme bulles menaçantes. Il est temps de réagir pour éviter le pire. En attendant, L'Echo (Belgique) regrette le côté opaque et unilatéral des nominations, pour lesquelles le Parlement européen, seule instance démocratique européenne, est totalement écarté. Autre exemple qui confirme cette constatation : la désignation de l'Allemand Martin Selmar  au Secrétariat général de la Commission européenne, soit le poste le plus élevé au sein de l'institution.

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) y voit là encore une manœuvre du Gouvernement allemand car, quel que soit le prochain Président de la Commission, il sera sous l'influence de son Secrétaire général. En fait, La Repubblica (Italie) parle d’un pacte franco-allemand, ou plutôt d’un marchandage visant à attribuer la Présidence de la Commission à un Français. Michel Barnier  est actuellement le mieux placé, sans pour autant défavoriser l'Allemagne qui le tiendra donc sous son contrôle, en même temps de placer enfin un des siens à la tête de la BCE. Qui a dit que l'UE était un casse-tête diplomatique et institutionnel ?

En tous cas, malgré l'absence de réformes structurelles, en discussion entre Paris et Berlin, la zone euro se porte bien, constate avec satisfaction nombre de médias européens. Jusqu'à la qualifier d’îlot de stabilité...

Jornal de Negocios (Portugal) pense que cet état de grâce est le résultat des progrèsaccomplis par les pays périphériques, au point d'afficher des excédents commerciaux qui les rendent indépendantes des flux de capitaux et leur permettent de rembourser leurs dettes (même la Grèce renoue enfin avec la croissance, attendue à 2,5% cette année). Mais les oiseaux de mauvais augure ne sont jamais très loin !

Tel Alternatives Économiques (France) pour qui les considérables excédents commerciaux de la zone euro (400 milliards d'euros) ne peuvent que réalimenter la déflation, synonyme de moindre investissements et de nouvelles tensions internes. D'autant que certains membres sont fragilisés au plan financier, comme la Lettonie qui est plongée dans un véritable polar politico-financier : d'un côté, accusé de corruption, le Président de la Banque centrale nationale a été suspendu ; d'autre part, troisième établissement bancaire du pays, ABLV est soupçonné de blanchiment d'argent.

Neatkariga (Lettonie) ne se montre guère étonné quant à la première information, car la presse se montre sceptique sur Rimevics  depuis des années, étant données son excessive passivité face à la sur-financiarisation de l'économie et aux crises induites. L'ennui est que l'image lettone en est écornée. Ce n'est pas Neue Zürcher Zeitung (Suisse) qui contredira cette observation, du fait d'une place bancaire à la réputation sulfureuse en raison de transactions opaques qui avaient failli coûter son adhésion à l'OCDE à la Lettonie. Le problème n'est toujours pas résolu, bien au contraire, puisque l’État est miné par les intérêts privés. N'est pas la Suisse qui veut, comme le souligne ironiquement Ria Nowosti (Russie) : si les banques lettones peuvent accorder moult facilités à leurs clients, elles sont fragiles, susceptibles de disparaître à tout moment en emportant les fonds de leurs clients dans leur abîme. L'ennui est surtout la menace du jeu de domino que l'intégration régionale et continentale du système bancaire letton laisse planer sur ses partenaires. À commencer par les autres Etats baltes : Äripäev (Estonie) déplore une corruption lettone qui contamine et mine le système bancaire estonien. La séparation de biens n'étant pas la solution, celle-ci ne peut venir que d'en haut, c'est-à-dire de l'UE. Paradoxalement, elle est promue par un journal britannique, à savoir le Financial Times, pour qui l'Europe doit adopter des procédures claires imposant des codes de conduite et permettant le limogeage de responsables si nécessaire.

Mais avant de se doter de nouvelles règles, encore faudrait-il que l'UE soit en capacité de garantir le respect des préexistantes. Car son corpus juridique n'est pas exempt de mesures anti-corruption. Mieux, la lutte contre ce fléau est une condition sine qua non de l'adhésion d'un Etat. Or, il continue de gangrener plusieurs sociétés, surtout à l'Est. La Roumanie est à ce sujet plus que jamais dans la tourmente puisque le Ministre de la Justice a engagé une procédure de destitution de la Procureure générale du Parquet anti-corruption, pour cause de méthodes critiquables.

Hotnews (Roumanie) craint dès lors une nouvelle phase d'instabilité politique car, quelle que soit sa décision finale, le Président roumain Iohannis  provoquera mécontentements et tensions.

Evenimentul Zilei (Roumanie) se montre un peu plus optimiste, se réjouissant d'une manœuvre maladroite du Ministre de la Justice qui renforce au final la figure de proue de la lutte contre la corruption.

Toujours est-il que l'UE se montre une fois de plus impuissante, cette fois à domicile. D'où une autre manœuvre, de grande ampleur, impulsée par Macron : la consultation des citoyens sur l'avenir de l'Europe en vue des prochaines élections européennes, acceptée d'ores et déjà par 25 pays sur 27 (Hongrie et Pays-Bas n'ont pas encore répondu).

Le Soir (Belgique) s'en réjouit car l'appel aux peuples est le meilleur et surtout le seul moyen pour modifier les traités, regrettant au passage le refus par le Parlement de listes transnationales afin de créer de grands partis européens capables de peser sur la destinée du continent.

Le Monde (France) constate que ce revers n'empêche pas les partisans du Président français de rêver à une recomposition du paysage politique européen, par exemple à l'aide de primaires. Un élan citoyen pour la construction européenne ?

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto