Le retour mouvementé de la Russie au Conseil de l'Europe

Le retour mouvementé de la Russie au Conseil de l'Europe

 

D’importantes nouvelles nous sont venues de l’Est de l’Europe au cours de la semaine écoulée. Des nouvelles sensationnelles qui pourraient bien marquer un tournant. La première d’entre elles est la défaite cinglante du Président turc Erdogan dans la ville qui l’avait élu Maire et l’avait ainsi porté au pouvoir suprême, IstanbulLietuvos Rytas (Lituanie) raconte l’invraisemblance de sa manœuvre lamentablement ratée au lendemain des premières élections locales, finalement annulées pour cause d’un écart trop faible de 13 000 voix au profit de l’opposant Ekrem Imamoglu, qualifié de trucage par le Sultan. Résultat : le parti présidentiel AKP échoue cette fois-ci de 800 000 voix et organise une fête monstre dans les rues de la capitale historique, symbolique, économique et financière du pays.

Habertürk (Turquie) explique cette remarquable évolution par le rythme effréné des actions contradictoires de l’AKP, qui ont fini par donner le tournis aux électeursKarar (Turquie) avance pour sa part l’individualisation de la direction du parti présidentiel, qui a engendré une diminution rapide de la qualité de ses politiques, puisque la loyauté a supplanté la compétenceDeutsche Welle (Roumanie) avance que même certains Turcs religieux ont pris leur distance avec Erdogan pour avoir perdu foi en un tyran accusé d’escroqueries, d’injustices et d’une soif intarissable de pouvoir.

Neue Zürcher Zeitung (Suisse) voit une rupture pour un régime totalitaire qui ne peut plus se fonder sur la « volonté du peuple », dont peut désormais se réclamer Imamoglu selon Libération (France). Erdogan semble dès lors piégé car, laisser son rival en paix pourrait lui coûter la présidentielle de 2023, et lui mettre des bâtons dans les roues reviendrait à le victimiser et le rehausser.

Pour Index (Hongrie), il peut d’autant plus s’inquiéter de cette montée en puissance de l’opposition que 3 grandes villes sont désormais contre lui : Istanbul et sa manne financière, mais aussi Ankara et Izmir.The Irish Times (Irlande) temporise : d’une part, Imamoglu a trop peu d’expérience pour menacer Erdogan, et son parti CHP est loin d’être un bastion d’idées nouvelles sociales-démocrates. Journal 21 (Suisse) ajoute une couche de pessimisme avec la possibilité de serrer davantage la visse pour un président qui reste tout puissant en son pays. Et qui pourrait une fois de plus user du passe-passe de la politique étrangère pour faire illusion, au détriment par exemple de la Grèce et Chypre, comme le craint Tvxs (Grèce). Pour finir, De Tijd (Belgique) voit un chemin vers une « Turquie plus belle » semé d’embûches.

Quoi qu’il en soit, cette victoire surprise semble donner des idées, voire des ailes, à d’autres opposants à des régimes autoritaires. Comme en Hongrie où les adversaires du Premier Ministre Viktor Orban partent à l’assaut de la capitale Budapest en tentant de se choisir un candidat commun via une primaire qui doit départager 3 concurrents. Magyar Hirlap (Hongrie) se montre perplexe vis-à-vis de ce processus de sélection, en dehors de toute carrière à long terme, gage d’expérience nécessaire pour la gestion du pouvoir.

Azonnali (Hongrie) doute pour sa part qu’une victoire aux municipales puisse entraîner la chute d’Orban. Elle pourrait toutefois être l’occasion d’aller enfin à la confrontation. Une confrontation que mènent plusieurs centaines de milliers de Tchèques, à l’encontre de leur Premier Ministre Andrej Babis, sous le coup d’une affaire de corruption.

La Repubblica (Italie) est impressionnée par l’ampleur du mouvement, jamais vu à Prague depuis la révolution de velours de 1989 : le vent praguois promet de souffler sur l’Europe où la société civile supporte de plus en plus mal le pouvoir écrasant des autocrates. Le fait pour Sme (Slovaquie) que Babis pousse la Tchéquie vers la Hongrie en la transformant en un écomusée à la Orban où la corruption est érigée en doctrine d’Etat. Face au quart de millions de manifestants à Prague, Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) appelle le Chef de Gouvernement à la décence de la démission. Mais l’intéressé pourrait jouer la montre, craint Pravo (République tchèque), puisque les prochaines élections se tiendront dans 2 ans, un temps long pour des manifestants, qui doivent aujourd’hui se concentrer sur les prochaines journées commémoratives.

Autre soulèvement populaire un peu plus à l’Est encore, hors Union européenne (UE) cette fois, à savoir la Géorgie où la prise de parole d’un député russe devant le Parlement géorgien depuis le pupitre de son président, dans le cadre de la « rencontre interparlementaire sur l’Orthodoxie », a déclenché une vague de protestation. Ria Novosti (Russie) y voit une manipulation du pouvoir géorgien, qui n’a rien fait pour calmer le jeu, bien au contraire, puisque loin de présenter ses excuses (…), la Présidente géorgienne, d’origine française, a déclaré que la Russie est ennemie et occupante du pays.

Evenimentul Zilei (Roumanie) rappelle l’intervention de Moscou 10 ans plus tôt en faveur des républiques internes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud, devenues indépendantes mais reconnues uniquement par le Kremlin et ses sbires. Naturellement, les Géorgiens n’ont toujours pas digéré ce coup de force à leur détriment. Newsru.com (Russie) rejette entièrement la responsabilité de la crise actuelle sur Poutine, qui sent le besoin d’une menace extérieure pour surmonter ses difficultés intérieures. Sans compter qu’il redoute une lame de fond contestataire depuis l’Arménie jusqu’à la Moldavie à en croire Dziennik Gazeta Prawna (Pologne). Postimees (Estonie) propose justement de soutenir la Géorgie, mais de manière originale, en passant ses vacances dans cette région considérée comme l’Italie du Caucase. L’ennui est que la Russie est plus que jamais en position de force, car elle vient tout juste de retrouver son droit de vote au Conseil de l’Europe, organisation créée aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale pour promouvoir la démocratie et les droits de l’Homme sur le Vieux Continent.

Radio Kommersant Fm (Russie) s’en réjouit car l’essentiel est que Russes et Européens ne coupent pas les ponts définitivement : quelles que soient leurs problèmes, ils ont trop de choses en commun, et le dialogue est toujours préférable, surtout au sein d’une instance qui oblige les parlementaires russes à s’ouvrir aux autres. Der Standard (Autriche) tient la même position : la radiation de la Russie n’aurait fait que compliquer la situation pour la société civile russe (qui se serait trouvée privée du recours à la Cour des Droits de l’Homme de Strasbourg), et n’aurait pas contribué à faire bouger les lignes dans les conflits gelés en Ukraine, en Géorgie ou en Moldavie.

Lidove Noviny (République tchèque) invoque le pragmatisme pour justifier la décision des autres membres du Conseil de l’Europe. Gazeta Wyborcza (Pologne) n’est absolument pas sur cette longueur d’onde : l’assemblée parlementaire européenne a pris une décision honteuse, à l’aune de l’escalade observée encore récemment avec la prise en otage par la Russie d’un équipage ukrainien. Cette trahison semble poussée l’Ukraine à quitte le navire, mais Kp (Ukraine) relativise du fait que le mandat de la délégation nationale touche à sa fin, sans compter que le pays ne peut pas se permettre de se mettre en marge d’organisations internationales vitales pour sa survie.

Pendant ce temps, l’Allemagne se retrouve face à ses vieux démons après l’assassinat politique du préfet Walter Lubcke à Kassel, de la part d’un extrémiste courroucé par les propos de sa victime sur la politique migratoire. Taz (Allemagne) rejette la thèse du loup solitaire et souhaite davantage d’efforts et de moyens pour identifier et contrer les structures néonazies. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) met en cause plus directement le parti populiste AfD dont le langage décomplexé haineux suscite des vocations meurtrières.

Financial Times (Royaume-Uni) se tourne pour sa part vers la CDU de Merkel afin de prendre toute la mesure de ce crime et de sauver ainsi ni plus ni moins que la démocratie allemande. La Stampa (Italie) ne limite pas cette affaire à l’Allemagne mais l’étend à toute l’Europe, où sont régulièrement assassinés des défenseurs des libertés, comme la députée Labour Jo Cox et le Maire de Gdansk Pawel Adamowicz. Les Jeux Olympiques sont un beau symbole de ce combat pour la fraternité, la solidarité et les droits humains. Or, le CIO a annoncé cette semaine, dans l’indifférence générale, l’attribution des jeux d’hiver 2026 à Milan, soutenue par le Gouvernement national-populiste italien.

Dagens Nyheter (Suède) pense que la seule concurrente en lice, Stockholm, a pâti de la sous-dimension de ses infrastructures réparties sur plusieurs îles, qui l’auraient empêché de recevoir convenablement les sportifs et leurs supporteurs. Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) avance que la Suède eut été un choix préférable, malgré le refus de la capitale de s’engager à assurer des jeux parfaits aux frais du contribuable. Car Neue Zürcher Zeitung (Suisse) est persuadé que Rome ne tiendra pas ses engagements une fois de plus fabulistes, dans un pays au bord de la faillite.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto