Le retour des démons

Le retour des démons

 

Le moins que l’on puisse dire en ce début d’année 2019 est que l’Europe fait désormais clairement face à ses démons, quils soient tout récents comme le djihadisme ou plus anciens comme lantisémitisme et le nationalisme. Son avenir dépend entièrement de l’attitude qu’elle adoptera prochainement en ordre groupé ou dispersé.

Paradoxalement, un des stimuli de ces démons est le grand-frère protecteur américain, qui a retourné sa veste depuis lélection de Trump. Ainsi le retrait américain annoncé de Syrie pose-t-il la question des combattants djihadistes européens actuellement retenus par les Etats-Unis et leurs alliés kurdes. Le locataire de la Maison Blanche réclame de lEurope quelle les rapatrie, alors que lui-même rechigne à récupérer les siens. Dans le cas contraire, il a menacé de les libérer, sans se rendre compte de l’absurdité et de la dangerosité de pareille mesure, y compris pour les intérêts américains…

Hospodarske Noviny (République tchèque) justifie la crainte de voir ces individus revenir au pays en remémorant les attentats sanglants de ces dernières années en France et en Belgique. Irish Examiner (Irlande) évoque précisément un trop gros risque pour la sécurité : l’obligation suprême d’un gouvernement consiste à protéger ses citoyens loyaux et respectueux des lois, ce qui plaide pour le maintien des combattants islamistes au Proche-Orient.

Mais le risque nest-il pas plus important encore si ces derniers venaient à disparaitre dans la nature après avoir été relâchés ?

N’oublions pas que Daech a précisément prospéré après l’ouverture grande des geôles irakiennes et syriennes, jusqu’à atteindre le lointain Occident en son cœur. Pour Wiener Zeitung (Autriche), lEurope doit et peut accueillir ses ressortissants égarés, ce, pour les traduire en justice, sans user de pirouettes invraisemblables pour se décharger de ses responsabilités en les déchouant de leur nationalité, à l’instar de Londres. Une alternative serait de mettre en place un tribunal international sur place, comme le plaident les Kurdes. Mais La Libre Belgique n’est pas convaincue, excipant à la fois du silence « religieux » des prisonniers actuels et de difficulté à mener une enquête in situ en l’absence de policiers et militaires.

Der Tagesspiegel (Allemagne) va plus loin : les Etats sont responsables de leurs citoyens, saints ou terroristes. Raison pour laquelle l’Allemagne expulse vers leur pays d’origine les étrangers coupables de délits sur son sol. Bild (Allemagne) insiste sur ce point, en plus de souligner le refus de Berlin de participer à la coalition contre Daech, pour affirmer que les djihadistes allemands sont un problème allemand qui doit être géré et traité en Allemagne. Surtout que les Etats européens ne sont pas dépourvus de responsabilités dans le parcours de radicalisation de ces individus.

The Guardian (Royaume-Uni) pointe ainsi les erreurs de la stratégie contre la radicalisation qui a poussé un nombre croissant de jeunes musulmans à se percevoir en victimes, se sentir isolés et être réceptifs au recrutement en ligne.

De Standaard (Belgique) pose finalement la question de la société que nous voulons former, avec quelles valeurs ? Nous ne pouvons décidément pas nous dérober : si les djihadistes sont des rebuts, ils sont nos rebuts.

Un autre démon, toujours à lEst, mais plus au Nord et plus anciens, s’apparente plutôt à un fantôme, celui de la Guerre froide, incarné par un Vladimir Poutine toujours plus belliqueux au fur et à mesure que son pays s’enfonce dans les difficultés socio-économiques. En effet, lors de son discours à la Nation, en plus de promettre d’augmenter les aides étatiques aux familles, aux pauvres et aux retraités, il a vivement critiqué les Etats-Unis et menacé l’Occident.

Der Tagesspiegel (Allemagne) retient particulièrement son chapitre sur les nouveaux missiles hypersoniques et les armes en développement, susceptibles d’être pointés sur les Américains au cas où ils décideraient de stationner des missiles nucléaires de moyenne portée en Europe, surtout orientale. Ainsi le chef du Kremlin devient-il (lui-aussi) de plus en plus imprévisible pour des raisons bassement de politique intérieure. Ekho Moskvy (Russie) n’est pas dupe et appelle sans ambages à un changement de système pour éviter que la crise intérieure ne s’aggrave, avec des implications inconnues sur les relations extérieures. Des relations que tente d’appréhender et de maîtriser la récurrente Conférence de Munich sur la sécurité, au cours de laquelle Angela Merkel a prononcé un plaidoyer pour le multilatéralisme, la coopération internationale et l’OTAN, face aux représentants de Trump. Un comble pour Politiken (Danemark), qui ne comprend pas que le président américain ne parvienne pas à saisir la menace deffondrement de lordre international qui plane sur nous, en partie par sa faute, lui qui brandit l’isolationnisme et le nationalisme tout azimut pour satisfaire sa base électorale en vue des prochaines présidentielles, exactement comme son homologue russe. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que les Européens considèrent désormais le grand-frère américain comme le principal facteur de déstabilisation, indique Helsingin Sanomat (Finlande)

Kommersant (Russie) ne s’étonne pas de l’attitude de Trump, qui vise une confrontation de longue haleine permettant de remplir simultanément trois exigences : remplir les carnets de commandes de lindustrie américaine de larmement, rediriger les flux commerciaux vers des pays alliés et accroître la demande en services de protection des clients de Washington.

Il n’empêche que les Etats-Unis perdent leur hégémonie sur la planète, affirme Ria Nowosti (Russie). L’Europe n’est visiblement pas préparée à l’ère qui s’ouvre de la sorte, celle d’une concurrence entre les grandes puissances, parmi lesquelles le Munich Security Report ne classe pas lUnion européenne (UE). Sans doute parce que nombre dEuropéens ne sont toujours pas enclins à capter une once dautonomie supplémentaire vis-à-vis des Etats-Unis.

Certes, De Volkskrant (Pays-Bas) observe que lUE ne tremble plus au moindre communiqué intempestif de Trump, et cherche les moyens de saffirmer. Mais Polityka (Pologne) note que seuls les pays les plus forts s’en sortent dans un monde tendu et affaibli, ce qui est le cas des Etats-Unis, de la Russie, de la Chine ou même de l’Allemagne, mais certainement pas de l’UE dans l’état actuel des choses.

D’autant moins que le Vieux Continent se fracture toujours plus, ce, sur la base de vieilles lunes parmi les plus terribles, à commencer par lantisémitisme qui tend à ressurgir un peu partout. La France a malheureusement donné le ton pour cause de plusieurs actes et propos à l’encontre des juifs de l’Hexagone, célèbres ou non, en marge des manifestations de gilets jaunes. La Stampa (Italie) voit ces derniers à la croisée des chemins : si leur but est de maintenir la tension via une mobilisation maximale, le mouvement sera de plus en plus le porte-voix de tous les fanatiques, sauf à ce que les dirigeants se résolvent enfin à assumer leurs responsabilités.Mais encore faudrait-il quil y en ait, clairement identifiés et reconnus comme tels !  En attendant, la communauté juive se sent de moins en moins en sécurité, au point que les départs pour Israël s’accélèrent. Y compris hors de France, comme en Grande-Bretagne ou en Suède, raconte Die Welt (Allemagne), pour qui le judaïsme fait partie intégrante de l’identité européenne. Or, lantisémitisme croît dautant plus quil se nourrit de la judéophobie islamiste comme de lantisionisme lui-même alimenté indirectement par Israël. Il en va ainsi des récentes déclarations du Premier Ministre israélien sur la collaboration de Polonais avec le régime nazi, qui a conduit à l’annulation d’un sommet entre l’Etat hébreu et le Groupe de Visegrad emmené par la Pologne. Tout porte Adevarul (Roumanie) à croire que Netanyahou est en mode électoral. La réaction de son homologue polonais a été immédiate, dénonçant des déclarations racistes inacceptables. Car lui-aussi est en campagne à l’approche des européennes ! On recycle ainsi des arguments qui rouvrent danciennes plaies et rappellent de douloureux souvenirs. Surtout que le parti au pouvoir en Pologne, le PiS, ny va pas avec le dos de la cuillère pour relever la Pologne de sa sempiternelle génuflexion, selon sa terminologie.

Deutschlandfunk (Allemagne) y voit un désastre qui se matérialise aujourd’hui par un isolement du pays, y compris de ses alliés de l’Est. Rzeczpospolita (Pologne) préconise un travail de mémoire pour désamorcer les tensions. Il faut solliciter l’adhésion d’un public le plus vaste possible à une thèse simple : les Polonais ne sont pas tous sortis de la Seconde Guerre Mondiale les mains propres. Ils ne sont dailleurs pas les seuls. Mais là comme ailleurs, il est impératif de regarder la réalité en face, sans biais ni déformation, pour la saisir, en tirer les bonnes leçons et en sortir plus forts, tous ensemble. En d’autres termes, il sagit daffronter ses démons pour les exorciser une bonne fois pour toute, comme s’y essaie aujourd’hui l’Eglise catholique concernant la pédophilie trop longtemps passée sous un silence coupable. À chacun dassumer ses responsabilités, mais à tous de se montrer solidaires.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto