Le populisme aux affaires européennes

Le populisme aux affaires européennes

 

Décidément, le populisme a le vent en poupe à travers le Vieux Continent, qui plus est à l'extrême-droite. Malgré l'échec de sa tentative d'accéder aux responsabilités nationales aux Pays-Bas ou en France, un échec tout relatif au regard des scores sans précédents réalisés par les formations nationales-conservatrices, force est de constater une montée en puissance inédite depuis les années 30. Ainsi ces forces xénophobes, racistes, eurosceptiques et réactionnaires, de fermeture aux autres et de repli sur soi, ont-elles investi avec vigueur des parlements nationaux, comme en Allemagne, voire des gouvernements, comme en Finlande. Dernier exemple en date : l'Autriche où l'ultra-droite incarnée par le FPÖ vient de conclure une alliance gouvernementale avec le parti conservateur ÖVP.

Non seulement la formation controversée est de retour aux affaires près de 20 ans après sa première incursion gouvernementale, ce qui avait à l'époque expédié l'Autriche au ban des nations européennes ; mais en plus, elle a obtenu plusieurs maroquins régaliens, parmi lesquels les Affaires étrangères, la Justice ou bien encore l'Intérieur. La situation est donc inédite et préoccupante pour un État rattaché au camp occidental. Or, les réactions sont timorées, tant des dirigeants étrangers que des médias européens. Quelques-uns de ces derniers tirent bien la sonnette d'alarme, en commençant par analyser et souligner les racines du mal, à savoir la question migratoire : les Autrichiens s'interrogent et s'inquiètent après avoir accueilli près de 120 000 réfugiés, soit plus que l'Allemagne en rapport à sa population. La Croix (France) pointe dès lors la crainte d'une acculturation.

Certes, les peurs sont souvent irrationnelles, mais elles fonctionnent désormais à plein et appellent dès lors un débat franc pour crever l’abcès avant qu'il ne se gâte. Un autre journal français, Libération, prône une mobilisation contre l'Autriche, à l'image du début des années 2000. Il suggère ni plus ni moins l'exclusion des ministres FPÖ, le rejet du nouveau Chancelier et des siens, voire la défiance à l'égard de la prochaine présidence autrichienne du Conseil de l'Union européenne (UE) fin 2018. Soit un risque de crise diplomatique majeure. Une voie que ne suivent absolument pas les autres médias européens, davantage optimistes et bienveillants. Ainsi, Die Presse (Autriche) mise sur le président écologiste de la République autrichienne pour circonscrire le nouvel exécutif extrême-conservateur, comme il s'y est déjà employé en écartant les pires personnalités du FPÖ au profit de politiques compétents.

Delo (Slovénie) prétend pour sa part que toute sanction à l'égard de l'Autriche serait purement hypocrite dans la mesure où d'autres États membres se trouvent sur une pente encore plus glissante, et ce, de longue date, surtout parmi les Pays d'Europe Centrale et Orientale (PECO).

 Die Welt (Allemagne) se montre plus téméraire encore à proposer de donner sa chance au nouveau gouvernement autrichien, de le juger à l'aune de ses actes, sachant qu'il est bien placé pour lutter contre la xénophobie ambiante en revendiquant une politique migratoire restrictive, sans les outrances d'un Premier Ministre hongrois. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) parie précisément sur l'harmonie sans précédent qui semble exister entre les deux partenaires gouvernementaux, pour espérer que l'ÖVP saura amener le FPÖ sur la voie de la raison, tout particulièrement européenne.

À ce sujet crucial, si Il Sole 24 Ore (Italie) craint un dangereux rapprochement de l'Autriche à l'endroit du groupe euro-critique de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie et République tchèque), au point de paralyser la refonte indispensable de l'armature communautaire, d'autant que le pays est membre de la zone euro. Les premiers pas des nouveaux dirigeants autrichiens sur la scène européenne, largement privilégiée, sont de nature rassurante : Kurier (Autriche) met en avant tout à la fois la visite précoce du jeune Chancelier aux institutions européennes afin de les assurer de sa volonté constructive, et le déplacement de la Ministre des Affaires étrangères, non en Hongrie, ce qui eut été le pire des signaux, mais en Slovaquie, elle-aussi attachée à l'euro.

Finalement, Il Sole 24 Ore explique que les autorités communautaires et les principaux dirigeants européens cherchent à éviter une seconde Pologne en ménageant l'Autriche : l'inverse aurait pour effet désastreux de fracturer l'UE de manière profonde et irrémédiable, d'autant plus en soufflant dans les voiles des partis antisystème et anti-européens pour leur donner encore plus d'allant. Surtout que l'Autriche n'est pas (encore) la Pologne, dont les réformes de la justice et des élections violent clairement l'état de droit qui fonde et que promeut l'UE.

Bien sûr, les médias polonais sont les plus critiques... à l'encontre de l'UE qui vient de mettre leur pays au banc des accusés en enclenchant pour la première fois l'article 7 du Traité sur l'UE qui permet de sanctionner toute infraction aux valeurs européennes jusqu'à la suspension du droit de vote au sein des institutions communautaires. Handelsblatt (Allemagne) explique que la procédure n'a aucune chance d'aboutir dans la mesure où l'unanimité requise ne peut être atteinte du fait de l'obstruction hongroise, mais elle n'en est pas moins pertinente car nul ne peut ni ne doit se laver les mains de la mise en cause de la sécurité juridique et de la liberté. Wpolityce .pl (Pologne) accuse les élites européennes de vouloir mettre au pas l'indocile Pologne. Il rejette en bloc leur modèle multi culturaliste qui aurait selon lui engendré guerre et chaos en Occident via le terrorisme.

Il était de la sorte le propos traditionnel des partis populistes, à commencer par le PiS, majoritaire au Parlement polonais.

Newsweek Polska (Pologne) prédit précisément un renforcement de celui-ci, dans le cadre d'un sursaut d'orgueil national, surtout que l'Opposition se montre pour le moment incapable d'élaborer une communication intelligente qui impute clairement à son adversaire toute la responsabilité du litige inconsidéré et imprévisible avec Bruxelles. Gazeta Wyborcza (Pologne) acquiesce mais appelle l'UE à ne pas en rester aux seules menaces : en cas de bluffe sans lendemains, la confiance dans les démocrates européens et polonais serait tout simplement anéantie.

Or, cette confiance est déjà bien entamée selon L'Echo (Belgique), face à l'atonie de l'UE sur les problématiques hongroise, catalane ou bien encore autrichienne. La menace pour la construction européenne ne correspond donc pas uniquement à la division Est-Ouest que désigne Blog Biziday (Roumanie) en imaginant une fédération occidentale libérale contre un groupe oriental autoritaire, mais à un morcellement généralisé que laisse présager la récente victoire des indépendantistes catalans, véritable camouflet pour l’État espagnol comme pour ses partenaires européens. Les Catalans tournent ainsi le dos à une Europe sur laquelle ils comptaient mais qui les a fortement déçus à les abandonner à leur sort en refusant toute tentative de médiation qui aurait peut-être été salutaire, comme le ferait tout État digne de ce nom au profit de la cohérence et de la cohésion de ses composantes.

En d'autres termes, la construction européenne doit absolument amorcer un virage politique déterminé et déterminant pour concevoir et apporter des solutions efficaces et viables aux difficultés de ses peuples, au risque de la défection de ces derniers, jetés dans les bras faussement sécurisants de populistes policés mais aventureux.  

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto