"Le lendemain s'instruit aux leçons de la veille"

 

Comme le clame l’Ecclesiaste, « vanité des vanités, tout est vanité ». En d’autres termes, toute action est vaine, sans effet, puisque le dénouement est irrépressible et inéluctable. Tel est en substance ce que certains partisans de la construction européenne seraient tentés de penser face à l’acrimonie des contempteurs de l’Union Européenne (UE), quoi que fasse cette dernière, dans un sens ou dans l’autre.

En l’occurrence, les mêmes qui la fustigent pour être vendue aux puissances occultes des multinationales et de la finance, lui crachent à la face quand elle tente précisément de les encadrer, voire de les soumettre. La mauvaise foi, l’hypocrisie, les mensonges et l’opportunisme des populistes de tous bords qui, une fois de plus, voient dans l’Europe la déviance absolue à l’origine de tous les maux de l’Humanité (car il est bien connu qu’elle asservit les peuples de la terre, pas seulement les siens), n’ont décidément pas de limites. Heureusement pour ces fustigeurs de première que l’immoralité et l’indignité ne tuent pas, car ils seraient enterrés de longue date dans le cas inverse. 

Dernier exemple en date : la rébellion de la Commission européenne face aux multinationales. Elle n’est pas nouvelle puisque l’institution gardienne des traités conclus par les Etats et exécutrice de la législation votée par les représentants des citoyens, s’est par le passé appliquée aux respect des règles anti-monopolistiques. Le cas de Microsoft est en ce sens exemplaire, illustrant la véritable destination d’une concurrence libre et non faussée, à savoir éviter qu’un quelconque géant, américain ou autre, ne s’impose sur un marché pour y dicter sa volonté, ce pour quoi l’Europe est bien mieux armée que ses Etats : isolés les uns des autres, en proie alors au chant envoutant des sirènes financières, ceux-ci sont tentés de céder aux réclamations des grands groupes internationaux dans l’espoir secret de les attirer sur leur sol et d’en recueillir de juteux bénéfices.

Cette pratique du chacun pour soi s’apparente dans le meilleur des cas, à une concurrence fiscale déloyale, dans le pire, à un paradis fiscal, tant décriés l’un comme l’autre. Plusieurs Etats de l’UE s’y livrent pourtant sans vergogne, en infraction avec leurs engagements moraux ou légaux de solidarité qui fondent la puissance de cet ensemble continental. L’Irlande en est malheureusement une illustration par l’absurde. Globalisé et financiarisé à outrance, le pays a, certes, été touché de plein fouet par la crise de 2008, mais a depuis lors connu un spectaculaire redressement, à coup de réductions et déductions fiscales : 26.3% en 2015, soit 2 fois plus que la Chine et l’Inde réunies ! Mais pour quel résultat ?

En fait, cette croissance est fictive, correspondant à la hausse des actifs financiers intégrés dans les comptes publics. En d’autres termes, elle est le fruit de la localisation sur le territoire des profits d’entreprises globalisées réalisés à l’étranger, pour échapper aux impôts des autres Etats comme la France. Au final, mises à part ces entreprises, tout le monde y perd, car les Irlandais ne voient pratiquement pas la couleur de cet argent.

Voilà ce qui arrive quand chacun joue sa carte dans son coin, dans ou hors UE d’ailleurs. Mais c’est d’autant plus malvenu, incompréhensible et choquant au sein d’une union censée organiser la mondialisation, non seulement pour en protéger ses ressortissants, mais aussi pour leur permettre d’en profiter. Les critiques à son égard sont alors légitimes, surtout que des règlements et directives ont été édictés en la matière. Même les eurosceptiques devraient donc se réjouir que la Commission européenne passe à l’offensive en imposant aux multinationales, américaines (Apple) ou européennes (Volkswagen), le paiement des impôts dont elles auraient dû s’acquitter en vertu des lois européennes, acceptées et intégrées par l’Irlande, mais que son Gouvernement aujourd’hui renie en refusant tout net les milliards que lui fournit de la sorte la Commission et qui seraient ô combien bienvenus pour les services publics irlandais.

Finalement, émerge ou plutôt tente d’émerger une Europe politique, car la Commission européenne emmenée par Jean-Claude JUNKER (d’autant plus prompt à lutter contre l’évasion fiscale qu’il l’a lui-même pratiquée au Luxembourg, qu’il a été énormément critiqué pour cela et qu’il cherche l’absolution de ses fautes), prend enfin les initiatives courageuses que les peuples européens attendent de l’UE.

Hélas, dans une Europe inter-gouvernementale où les Etats conservent la main pour défendre leurs propres intérêts, ignorant trop souvent l’intérêt général, sans que qui que ce soit puisse les contraindre, contrairement à ce que prétendent les pourfendeurs de la construction européenne (les orientations politiques actuelles sont décidées et appliquées par la seule volonté des Etats), ce processus pourtant salvateur pourrait bien être vite bloqué, paralysant une fois de plus l’UE et la rendant toujours plus impopulaire.

Pour preuve, Angela MERCKEL qui voit d’un mauvais œil l’autonomisation de JUNKER, qu’elle pensait être un pion comme BARROSO, mais qui fait démonstration d’un charisme, d’une hauteur de vue et d’une détermination bien supérieurs, depuis sa proposition de plan de relance, là encore dans le sens des désidératas de populations qui, à défaut, sont désormais toutes prêtes à se jeter dans les bras de démagogues fascisants.

En conclusion, l’Europe se trouve bel et bien à un tournant de son histoire, sans exagération de propos. Soit elle rebondit de ses multiples crises pour retrouver son unité, se réinventer et se projeter en un seul corps dans le monde des grands blocs qui se prépare, quitte à revenir à un noyau dur d’Etats fondateurs ; soit elle se condamne à une mort plus ou moins violente, comme en témoigne le Brexit, ouvrant la boîte de Pandore douloureusement refermée en 1945. Celui qui oublie l’Histoire est condamnée à la revivre, parfois à la puissance 10 !

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Esperanto