Le Grand débat(lage) européen

Le Grand débat(lage) européen

 

Petit point hebdomadaire sur le feuilleton à suspens du Brexit, qui nous tient tous en haleine depuis 2 ans. Comme prévu, l’insubmersible Theresa May a présenté son plan B au Parlement britannique. La Chambre basse a finalement voté deux amendements : le rejet d’une sortie désordonnée et la reprise d’énièmes négociations avec l’Union européenne (UE), qui a aussitôt opposé une fin de non-recevoir.

Financial Times (Royaume-Uni) comprend que les pro-Brexit insistent de la sorte, persuadés que les Européens finiront par céder sur la clause « backstop » pour éviter que l’Irlande ne sombre de nouveau dans la division et la violence en cas d’échec des négociations, alors même que cette clause vise précisément à empêcher cette tragédie gaélique. The Irish Independant (Irlande) déplore précisément cette partie de roulette russe au risque de briser une paix bien fragile instaurée au terme d’un long processus. La faute en revient clairement à la partie britannique selon Zeit Online (Allemagne), qui ressasse le même monologue au point de se perdre dans un labyrinthe de perplexité qu’elle a elle-même édifiée. Sabine Weyand, Vice-négociatrice en chef de l’UE a bien insisté sur le refus de toute autre option que le compromis trouvé en 2018. En vain déplore The Guardian (Royaume-Uni), qui tente d’expliquer un coup de bluff britannique, soit par l’incapacité britannique à comprendre l’enjeu, soit par le cynisme qui consistera à se défausser sur Bruxelles le moment fatidique venu. Fatidique car Vecernji List (Croatie) prédit une paralysie économique en cas de sortie brute : nombre de grandes entreprises industrielles et financières mettent en garde les autorités anglaises.

Les observateurs sont dubitatifs et s’interrogent sur la ligne européenne. Si Adevarul (Roumanie) et Trud (Hongrie) réclament une ferme intransigeance de l’UE, la responsabilité de la décision définitive incombant au Parlement britannique, Die Tageszeitung Taz (Allemagne) appelle à une renégociation, pour le principe, car le dialogue ne doit surtout pas être rompu. Publico (Portugal) va plus loin car l’inflexibilité de Bruxelles pourrait lui coûter cher lors des prochaines élections européennes, en soufflant dans les voiles populistes et souverainistes. Helsingin Sanomat (Finlande) espère que les deux parties feront preuve de créativité pour sortir de l’ornière et éviter le scénario du pire pour elles.

Elles pourraient s’inspirer de l’affaire macédonienne, qui vient enfin de trouver un dénouement favorable avec l’approbation par le Parlement grec de la solution envisagée par Athènes et Skopje de renommer l’Ancienne République Yougoslave de Macédoine « République de Macédoine du Nord ». Lost In Europe (Belgique) note l’ironie avec laquelle les Européens engrangent un succès de politique étrangère grâce au même Alexis Tsipras que Merkel et consort avaient tenté de torpiller, et que Trud (Hongrie) voit désormais en prix Nobel de la Paix. Kathimerini (Grèce) se réjouit précisément que la Grèce fasse ainsi partie pour la première fois de la solution, sans sous-estimer les plaies restant à panser au sein d’une société plus divisée que jamais, au grand bonheur de l’Extrême-Droite, se lamente To Vima Online (Grèce). Pour Der Standard (Autriche), ce succès est avant tout le résultat de l’intervention européenne en Macédoine pour y dénoncer l’autocratie et rétablir l’Etat de droit. Berlingske (Danemark) enjoint justement l’UE à intégrer désormais la Macédoine sans plus attendre. Une mauvaise idée pour Magyar Idök (Hongrie), à l’heure d’élections européennes où les voix souverainistes opposées à tout élargissement dans les Balkans sont de plus en plus virulentes.

Ces actualités brulantes ont trop tendance à en éclipser d’autres pour le moins importantes, voire cruciales. Il en va ainsi de la mobilisation des jeunes Européens en faveur du climat, qui sont descendus dans les rues par milliers en Belgique, en France et en Allemagne. Un comble de l’absurdité pour Zeit Online (Allemagne), qui regrettent que les enfants d’aujourd’hui doivent ainsi combler les lacunes des adultes.

Le Soir (Belgique) y voit un mouvement structuré et intelligent, qui prend le pari de la durée, avec l’espoir d’être entendu des élites. Pravska (Slovaquie) prévient d’ailleurs les Pays d’Europe Centrale et Orientale : certes, les prévisions des experts les épargnent directement, mais ils ne le seront pas indirectement, quand le reste du monde bien plus impacté leur demandera des comptes.

L’Allemagne est aussi sur la sellette, d’autant plus depuis sa sortie tonitruante et unilatérale du nucléaire, qui l’a forcée à se tourner une des sources d’énergie les plus polluantes, le charbon. Elle tente maintenant de s’en extraire aussi. Irresponsable pour le site Echo24 (République tchèque), qui plus est au moment de la montée en puissance des véhicules électriques, donc d’une croissance exponentielle de la demande en courant. Une des alternatives pour Jyllands-Posten (Danemark) est l’achat par l’Allemagne d’énergies renouvelables aux pays nordiques, au lieu de se tourner vers le gaz russe comme le prône Kommersant (Russie), en souhaitant au plus tôt un accord avec l’Ukraine pour permettre à Gazprom d’accéder à l’énorme marché qui se profile ainsi à l’horizon.

Autre débat en cours : la limitation de vitesse dans l’UE. Il a bien sûr été lancé par la France où il fait rage à la suite de la décision du Premier Ministre, soutenu du bout des lèvres par le Président de la République, d’abaisser à 80 km/h les routes à deux voies. Dans le cadre de la crise des gilets jaunes, tous deux se disent prêts à revenir sur cette mesure, certes, impopulaire, mais vitale pour beaucoup d’observateurs.

D’ailleurs, El Periodico De Catalunya (Espagne) se réjouit de la décision trop longtemps reportée de passer nombre de routes départementales de 100 à 90 km/h. Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) suggère pour sa part non une ligne rigide non adaptée au système de circulation moderne, mais des mesures flexibles, mieux acceptées, de manière à réduire non seulement les accidents, mais aussi la pollution. Mais Financial Times (Royaume-Uni) ne croit ni à l’une ni aux autres dans un pays où la possibilité d’accélérer est un acte libératoire, la voiture une source de fierté et l’industrie automobile la pierre angulaire de l’économie.

Pendant ce temps, les Pays-Bas évitent de justesse une crise gouvernementale, sachant que la coalition au pouvoir a failli imploser face à la demande d’asile de 600 mineurs et leur famille. Décision a en effet été prise de leur accorder un droit de séjour. Nrc Handelsblad (Pays-Bas) dénonce le cynisme de la politique, entre voltes-faces et surenchères des partis, tandis qu’une extrême discrétion aurait été de mise pour éviter attentes et faux-espoirs. Der Standaard (Belgique) rappelle pour sa part qu’il n’existe pas de formule universelle idéale, mais qu’il faut toujours soupeser pour et contre ; avec la sagesse, l’humanité et la perspicacité en dernier recours.

Autre question complexe : l’euthanasie, que le cas d’une femme atteinte de la maladie de Charcot a mis en lumière en Estonie. Postimees pose ainsi la question du droit de vie : dans une société libre, l’être humain décide de ce qui doit advenir de sa propre vie, mais l’assistance au suicide implique le concours délicat et polémique d’un tiers, que les autorités doivent protéger avec des principes clairs. Ohtuleth préfère se pencher sur un des facteurs qui incitent à l’euthanasie, à savoir un système de santé défectueux qui génèrent tant de souffrances que les patients en arrivent à préférer la mort.

Pour finir, huit mois après la prise de pouvoir des nationaux-populistes, l’Italie s’enfonce dans la récession. Bien sûr, les dirigeants tentent de se décharger sur l’étranger, comme toujours dans pareille situation, mais Süddeutsche Zeitung (Allemagne) les rend seuls responsables de la situation actuelle pour avoir abandonné les réformes sociales-démocrates qui commençaient à porter leurs fruits, croisé le fer avec la Commission européenne (CE) sur le budget, alourdi ainsi la dette déjà élevée du pays…

Pour Les Echos (France), le pire est qu’ils ont simultanément rogné les promesses électorales qui auraient pu apporter de l’oxygène à l’économie, sans s’attaquer par ailleurs aux difficultés structurelles du pays : manque de productivité et de compétitivité, administration inefficace, appareil de formation peu performant… D’où une détérioration de la confiance qui entraîne inéluctablement une chute des investissements et de la consommation, moteurs économiques de premier ordre pour Avvenire (Italie). Sans oublier une remontée des taux d’intérêt qui a coûté la bagatelle de 1.7 milliards d’euros en frais supplémentaires sur la dette publique, et une dégringolade de la bourse de 20%, soit plusieurs dizaines de milliards évaporés. Corriere Del Ticino (Suisse) préconise une intervention sur les infrastructures, d’une importance majeure : environ 400 chantiers sont en attente. Ce qui suppose de venir à bout des dissensions politiques et des obstacles démocratiques : nous en sommes loin, avec des répercussions aussi imprévisibles que celles du Brexit, auquel le dossier italien se greffe pour en amplifier les effets désastreux.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto