Le feu russe

Le feu russe

 

Au cœur de l’été, la Russie occupe plus que jamais le centre de l’actualité européenne, car le feu menace. Un feu de nature diverse, mais qui pourrait bien changer la donne dans le plus grand pays du monde, à cheval sur l’Europe et l’Asie pour lesquelles il opte alternativement, au gré de ses intérêts.

Le premier feu déclaré est populaire, puisque le régime se trouve confronté depuis plusieurs jours à une révolte d’ampleur après avoir retoqué plusieurs candidats de l’opposition pour les élections locales à venir, notamment à Moscou. Des élections symboliques dans les deux sens du terme. D’un côté, les parlements municipaux ne sont jamais que des chambres d’enregistrement dénuées de tout pouvoir, soit un simulacre d’Etat de droit dénoncé par Dnevnik (Bulgarie), qui prédit la fin de la mascarade consistant à donner des allures civilisées au despotisme.

D’un autre côté, une percée électorale de l’opposition leur donnerait de la consistance et de l’importance qui pourraient s’avérer dangereuses pour le Kremlin. Obosrevatel (Ukraine) explique précisément la révolution ukrainienne de Maïdan par la représentation au Parlement du pays de l’opposition, qui était ainsi en capacité de peser et de négocier. Novaïa Gazeta (Russie) comprend donc que Moscou veuille des députés serviles, non des représentants politiques et des défenseurs juridiques du peuple, qui pourrait lever l’ignorance dans laquelle est maintenue l’opposition extraparlementaire et donner naissance à un une véritable opposition parlementaire. Or, la menace est bien réelle pour Poutine et ses sbires, dont certains ont déjà perdu face à des adversaires sortis du néant, en Khakassie et à Khabarovsk : pour Ekho Moskvy (Russie), les dirigeants y ont vu un vote protestataire susceptible de dégénérer à la mode Gilets Jaunes, et ce, dans un contexte délicat de baisse de popularité du nouveau Tsar à quelques encablures du terme de son deuxième et dernier mandat.

De Telegraaf et De Volkskrant (Pays-Bas) s’accordent pour énoncer que les Russes ne supportent plus la corruption, la baisse du pouvoir d’achat, de la répression des opposants politiques, d’une justice inique et d’une presse muselée. Le fossé avec l’Ouest constituait jusque-là un cordon sanitaire pour Poutine, étayé par un conspirationnisme savamment entretenu. Mais la population n’est plus dupe, surtout les jeunes, sous l’effet particulier des médias sociaux et des voyages à l’étranger. La jeunesse semble ne plus avoir peur, et les autres ne plus être attirés par un modèle politique illibéral, arbitraire, clientéliste et autoritaire. Car ils ont tous fini par cerner la perversité du système mis en place par le Maître du Kremlin en 20 ans, se réjouit Politiken (Danemark). Les élites en ont bien conscience et s’en effraient. Kaleva (Finlande) regrette qu’elles optent pour la répression en réponse, dans une tentative désespérée de sauver leur domination en contrant toute nouvelle influence. Y compris d’une minorité, dont le poids est d’autant plus disproportionné que le régime a tout fait pour dépolitiser la vie publique, analyse Ekho Moskvy (Russie). The Times (Royaume-Uni) prédit un avenir incertain pour Poutine et la Russie, d’autant que la violence à l’endroit des manifestants n’est pas garante de stabilité, ce que sait la plupart des Russes. Le Kremlin est le seul à croire qu’il est possible de remettre les problèmes à plus tard : les événements concomitants de Hong Kong sont la preuve du contraire. Et si le pouvoir russe osait la démocratie, la vraie, pour désamorcer efficacement la vague de colère montante, se prend à rêver Vedomesti (Russie) ?

Mais le terme même « désamorcer » est visiblement exclu du vocabulaire du Kremlin, qui n’a pas levé le petit doigt pour sauver le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), bien au contraire ! Certes, les Russes ne sont pas à l’origine de l’abandon de cet accord primordial de désarmement sur le feu nucléaire : Novoïe Vremia (Ukraine) rappelle que Washington a tout fait pour empêcher la sauvegarde du traité, après avoir relancé la production d’armes nucléaires à court rayon d’action, dans l’idée d’en déployer notamment en Pologne et aux pays baltes, à 6 minutes de tir de Moscou. Mais ils sont bien heureux au final de se dégager de la contrainte de contrôle des armements à l’heure où les grandes puissances affûtent leurs missiles, dirigées par des politiques obnubilées par la prééminence de leur propre pays, juge sévèrement De Volkskrant (Pays-Bas), qui voit ainsi l’émergence d’une nouvelle ère, à l’instar de Kurier (Autriche). Une ère de nouvelle terreur, mais sans équilibre cette fois car outre la levée du contrôle, les missiles sont difficiles à intercepter pour voler de plus en plus vite, et la course gagne désormais l’espace infini.

Et l’Europe dans tout ça ? Aux abonnés absents, une fois de plus, dramatiquement… Corriere Della Sera (Italie) se lamente à juste titre de sa cécité face à aux répercussions incalculables de l’abrogation du FNI, dont elle sera la première victime. Mais ce qui se passe en Russie ne semble guère l’inquiéter et l’intéresser, alors même qu’elle est concernée au premier plan, bien plus qu’elle ne semble le croire. Non seulement sur la question stratégique des armements, mais aussi en matière environnementale, ô combien vitale. Car un dernier feu embrase la Russie, au sens propre, depuis plusieurs jours, dans une indifférence quasi-générale. En effet, elle est aux premières loges du réchauffement climatique, qui engendre des feux de forêts gigantesques dans ses confins orientaux.Le bilan partiel est apocalyptique : le brasier a ravagé l’équivalent de 3 fois la Belgique ! 3 millions d’hectares brûlent encore, et ce, d’autant plus que Moscou est restée longtemps interdite. Il a fallu que les épaisses fumées noires gagnent les principales villes du pays, sur 6 fuseaux horaires, pour que les autorités sortent d’une torpeur amplifiée par une logique comptable mise en exergue de la part de Ezednevnyj Zurnal (Russie) : toute intervention était exclue tant que son coût était supérieur aux pertes à prévoir, surtout quand il est question de Nature. Une gabegie russe contre laquelle s’emporte Newru.com (Russie), car le problème dépasse la seule Russie : les incendies sibériens aggraveront sans nul doute le réchauffement climatique. La Russie n’est donc plus seulement une menace atomique, mais aussi écologique, sur lequel l’Europe ferait bien de se pencher avant d’être consumée à son tour par son incurie.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto