Le dialogue comme (ré)solution

Le dialogue comme (ré)solution

 

Coup de tonnerre de Budapest ! Contre toute attente, l’Opposition au « démocrateur » (néologisme né de la fusion improbable de « démocrate » et de « dictateur ») Victor Orban vient de remporter une grande victoire aux élections municipales hongroises. En effet, à l’instar de son homologue turque qui s’est emparée des capitales politiques et économiques que sont Ankara et Istanbul, elle s’est unie en un seul bloc pour conquérir la Municipalité de Budapest ainsi que 14 des 23 arrondissements de la ville. Sur les 23 suivantes, 10 sont désormais entre ses mains. Adevarul (Roumanie) y voit une saignée du Fidesz, le parti national-conservateur jusque-là ultra-dominant du Premier Ministre, quoi qu’en disent ces derniers. Si l’Opposition fait ses preuves politiquement, le glas pourrait bien sonner pour eux. Surtout que le recul en voix engendre non seulement une perte d’influence, mais aussi un tarissement financier, note Polityka (Pologne). Pour Die Presse (Autriche), il ne faut néanmoins pas d’ores et déjà vendre la peau de l’ours, car Victor Orban maintient toute son emprise sur le pays, face à des maires au pouvoir somme toute limité, qui eux-mêmes pourraient être privés de fonds à trop se rebeller. Face à cette situation inédite et délicate, Mandiner (Hongrie) conseille à l’Opposition de réapprendre à administrer et au Gouvernement de revenir au dialogue, dans le cadre d’un retour à une saine concurrence politique, digne d’une démocratie véritable.

Pour sa part, la Pologne ne (re)prend pas le chemin de la concurrence politique. Bien au contraire puisque le parti ultra-conservateur au pouvoir, le PiS, vient de remporter haut la main les élections législatives avec 45% des suffrages, contre 27 pour la Coalition civique KO, libérale-conservatrice. Gazeta Wyborcza (Pologne) déplore que l’Opposition polonaise n’aie pas suivi l’exemple hongrois d’une coopération susceptible de renverser l’autocratie, sachant que 55% des électeurs ont opté pour d’autres formations que le PiS. Mais pour parvenir à pareil résultat, Aktualine.cz (République tchèque) appelle les démocrates à jouer sur un des facteurs clés du succès des populistes : le social. Pour cause, De Volkskrant (Pays-Bas) énumère les cadeaux du PiS à un électorat populaire qui se sentait jusque-là délaissé, surtout dans les campagnes : revalorisation du salaire minimum, élévation des allocations familiales, abaissement de l’âge de départ à la retraite, gratuité des médicaments pour les personnes âgées… Le paradoxe soulevé par Le Temps (Suisse) est que rien ne serait possible sans le petit miracle économique polonais dont les libéraux sont à l’origine. L’ennui est que ceux-ci n’ont jamais fait que parler de justice sociale, sans la mettre en œuvre, ce qui les a durablement disqualifiés aux yeux de l’opinion. Deutschlandfunk (Allemagne) pense toutefois que le PiS aurait bien tort de s’en gargariser pour asseoir son autorité, pour ne pas dire son autoritarisme, car un fléchissement de la conjoncture lui serait à coup sûr fatal : le temps serait venu pour lui de se déporter vers le centre, d’ouvrir un dialogue et de rechercher le compromis. Surtout que le Gouvernement vient de perdre un levier de pouvoir relativement important, puisque Klubjagiellonski.pl (Pologne) souligne le basculement du Sénat dans le camp de l’Opposition. Certes, la Chambre Haute ne dispose pas du dernier mot dans le processus législatif, mais à l’image de la France, il est en capacité de le ralentir considérablement. Il en ira peut-être ainsi avec le projet de loi à l’encontre de l’éducation sexuelle. Issue de militants anti-avortement soucieux de « protéger les enfants et les jeunes contre la dépravation sexuelle », la proposition gouvernementale prévoit des peines de prison non seulement pour les enseignants, mais aussi pour les parents. Rzeczpospolita (Pologne) explique que ces derniers pourront être poursuivis s’ils ne voient pas d’inconvénient à ce que leur rejeton mineur ait des relations sexuelles avec un partenaire, ou pire, qu’ils en parlent ouvertement. Une absurdité à la fois juridique et sociétale, qui ramène à l’ère victorienne.

Si la Pologne ne s’inspire pas de la Hongrie, la Roumanie présente quelques similitudes frappantes. La première est que sa tendance à virer vers l’autoritarisme semble elle-aussi freinée par une Opposition qui s’est enfin réveillée pour monter au créneau à l’encontre du gouvernement social-démocrate de Viorica Dancila. Après avoir obtenu la démission de ce dernier à la suite d’une motion de censure réussie, elle est sur le point d’arriver aux responsabilités sous la férule d’un certain… Orban ! Rien à voir avec le Premier Ministre hongrois puisque Ludovic Orban est un conservateur libéral pro-européen, que le Président roumain a appelé aux affaires. Son premier défi, à en croire Blogrepublica.ro (Roumanie) sera de nommer un cabinet exempt d’imbéciles. Les Roumains n’en peuvent plus des rapaces et des escrocs, au point qu’ils ne passeront rien au futur Premier Ministre. Le problème, note Revista 22 (Roumanie), est que ce cabinet ne dispose pas d’une majorité solide et fiable au Parlement, ce qui va l’empêcher de prendre les mesures qui s’imposent d’ici les prochaines législatives de l’automne 2020. Il est néanmoins en capacité d’infléchir la vie politique roumaine dans le bon sens grâce au dialogue, à une bonne communication, l’adieu au clientélisme et aux méthodes traditionnelles similaires.

Ainsi parviendrait-il à redorer le blason de la Roumanie aux yeux de Bruxelles, qui en attend le respect des engagements pris lors de son adhésion en matière notamment de lutte contre la corruption et de mise en place d’un véritable État de droit. Or, force est de constater que les États membres de l’UE issus des Balkans sont bien loin des objectifs communautaires. Telle est une des raisons pour lesquelles l’UE hésite sur un nouvel élargissement dans cette région. France, Pays-Bas et Danemark se sont précisément opposés à l’ouverture des négociations avec l’Albanie et la Macédoine du Nord, Paris réclamant au préalable une vaste réforme du processus d’adhésion.

Vecer (Slovénie) craint le pire à la fois pour le chef de gouvernement macédonien, qui misait sur cette ouverture pour appuyer son accord avec la Grèce quant au changement de nom du pays, et pour l’UE, qui perd un peu plus de crédibilité aux yeux des citoyens des deux pays. Aussi Le Soir (Belgique) demande-t-il au Président français de renouer le dialogue. Certes, le débat sur l’élargissement n’est ni neuf, ni dénué de fondement ; mais le moment est bien mal choisi. Car les Balkans pourraient de nouveau se rappeler au bon souvenir de l’Europe, dont ils restent une poudrière, alors même que les Européens sont confrontés à bien d’autres difficultés, tels la guerre commerciale avec les États-Unis, la déflagration au Proche-Orient, les velléités hégémoniques chinoises, le Brexit (nous y reviendrons, quand il y aura matière véritable…), ou bien encore la recrudescence de la crise catalane.

Les récents événements à Barcelone pourraient bien les affaiblir encore davantage qu’ils ne le sont, parce que l’indépendance éventuelle de la Catalogne n’est pas seulement une affaire interne à l’Espagne, mais concerne et touche bien l’ensemble de l’UE, ébranlée dans ses fondations, à travers un de ses États-membres les plus puissants.

Les manifestations massives de Catalans à l’encontre des lourdes peines infligées aux chefs de file indépendantistes rebelles, interrogent le principe même de l’État de droit que porte l’UE. Corriere Del Ticino (Suisse) se félicite de ce dénouement judiciaire, qui rappelle une vérité phare selon laquelle il n’y a pas de démocratie en dehors de l’État de droit, que lesdits chefs de file indépendantistes rebelles ont sciemment bafoué. Dagens Nyheter (Suède) va dans le même sens de la condamnation d’un acte illégal des séparatistes, qui ne sauraient être considérés dès lors comme des prisonniers politiques. De Morgen (Belgique) avance au contraire que la résistance politique démocratique ne saurait être considérée comme un crime. Jutarnji List (Hongrie) et Tages-Anzeiger (Suisse) comprennent justement que les manifestants soient choqués, voire révoltés, par un verdict qui place un objectif politique sur le même plan que le viol et le meurtre. Pour eux, l’UE serait bien inspirée de réagir à cet excès d’une justice espagnole visiblement partiale. Mais Delo (Slovénie) n’attend rien d’une organisation qui n’est finalement pas politique, et qui ne saurait donc traiter pareil question politique. Les Espagnols ne peuvent dès lors compter que sur eux-mêmes pour sortir de l’ornière. Publico (Portugal) plaide pour une amnistie qui aurait le mérite de panser les plaies et de rétablir le dialogue. Qui plus est à la veille d’un nouveau (pour ne pas dire énième) scrutin national, occasion rêvée pour La Vanguardia (Espagne) de donner aux forces modérées la capacité à résoudre le conflit par l’ouverture et la discussion. L’Espagne et la Catalogne ont la possibilité de montrer la voie de la résolution d’un paradoxe mis en lumière par Newsru.com (Russie), à savoir un droit à l’autodétermination qui déstabilise et affaiblit les nations pour lesquelles il a été conçu (et à travers elles toute l’UE qui les abrite).

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto