Le climat, carte maîtresse de l’Union européenne

Le climat, carte maîtresse de l’Union européenne

 

Pour la première fois depuis 5 ans, Merkel et Poutine se sont entretenus en tête-à-tête à Moscou pour évoquer plusieurs sujets brûlants. Ria Novosti (Russie) en tire une certaine fierté, voire une fierté certaine, car le déplacement de la Chancelière est la preuve du rôle désormais crucial joué sur les scènes européenne et internationale par la Russie, forte de ces contacts et de son influence, tout particulièrement au Proche-Orient. La nouvelle entente affichée par les deux dirigeants vient principalement de l’intérêt commun à pacifier cette région clé. En ce sens, Bild (Allemagne) déplore la tolérance à présent affichée par Merkel vis-à-vis des provocations cyniques de Poutine. Force est de constater que la première est devenue quémandeuse et le second chef d’orchestre. L’Union européenne (UE) a dès lors du souci à se faire pour sa propre crédibilité et se propre influence. D’autant que le rapprochement avec la Russie, soutenu par Macron, se fait clairement au détriment des Etats-Unis, que Berlin n’hésite plus à critiquer ouvertement, voire à condamner concernant l’assassinat du général iranien Soleimani, dans le sillage de la Russie. Vecernji List (Croatie) y voit un message clair à l’endroit de Trump, vaniteux personnage qui sème le chaos de manière irresponsable et inconséquente. Face à lui, Poutine  gagne en respectabilité et en audience, notamment aux yeux d’Européens devenus orphelins depuis la prise de distance américaine.

Le maître du Kremlin se veut incontournable, à l’étranger comme à domicile, maintenant et demain. Ainsi vient-il d’annoncer une réforme importante de la constitution russe, qui prépare les lendemains de son ultime mandat présidentiel. Cette réforme prend de faux airs démocratiques dans la mesure où elle prévoit un accroissement des pouvoirs de la Douma, l’assemblée législative de la fédération. The Guardian (Royaume-Uni) s’en réjouit dans une tonalité étonnement naïve, prédisant ou rêvant des élections plus compétitives, comme la Russie n’en a plus connues depuis 20 ans. Les autres médias européens sont bien plus circonspects ou sceptiques, à commencer par les russes eux-mêmes, tel Ekho Moskvy (Russie) qui voit dans cette réforme le dragon de la mythologie slave, « Zmeï Gorynytch » : plusieurs têtes mais un seul corps et une seule queue. Poutine taille tout à sa mesure pour continuer à tirer les ficelles encore longtemps. Dès lors, Telegram.hr (Hongrie) affirme que la nouvelle de cette réforme n’est bonne pour personne, encore moins pour les citoyens russes car elle les éloigne d’un seul coup de la démocratie pour plusieurs décennies, sachant que leur président est encore jeune à 67 ans.

Dagens Nyheter (Suède) se désole précisément de l’échec de la démocratie face à des dictateurs comme Poutine et Erdogan qui l’utilisent et la dévoient pour s’accrocher au pouvoir. Der Bund (Suisse) s’interroge sur le rôle que le nouveau Tsar va se réserver dans cette grande valse institutionnelle. Compte-t-il redevenir Premier Ministre ? On peut en douter car la population n’a guère apprécié son précédent tour de passe-passe. Or, Poutine n’est pas homme à commettre deux fois la même erreur. Gazeta Wyborcza (Pologne) émet l’hypothèse d’un avenir politique à la tête d’un Conseil d’Etat rénové, aux compétences fortement accrues.

Ukraïna Pravda (Ukraine) énonce le précédent kazakh : peu avant sa démission à la tête du Kazakhstan, Nazarbaiev a étendu les pouvoirs du Conseil de sécurité puis en pris la présidence, tant et si bien que toutes les décisions d’importance passent depuis lors par lui, qui a même obtenu l’inscription dans la constitution de son rôle de « leader de la nation ». En attendant, les observateurs notent et commentent la démission du Premier Ministre Medvedev, remplacé par le Directeur des services fiscaux, Mikhaïl Michoustine. Azonnali (Hongrie) note que l’homme s’est positionné avec habileté, en se tenant éloigné des conflits de politique interne, sans briguer de postes dans les hautes sphères. Un bon et fidèle fonctionnaire en somme, qui ne risque pas de faire de l’ombre à Poutine mais lui obéira aveuglément. Selon Die Welt (Allemagne), sa nomination est aussi une manière pour le président russe de rééquilibrer les pouvoirs dans une politique russe dysfonctionnelle, tiraillée entre camps libéral, tendance Medvedev, et sécuritaire, côté ministère. Le Kremlin somme ainsi l’élite de trouver des compromis. Car Poutine compte sur son nouveau Premier Ministre pour améliorer la côte de popularité du pouvoir, grâce à des réformes plus que nécessaires. Mais Radio Kommersant Fm (Russie) doute que ce même pouvoir ait une quelconque stratégie, avec un réel projet.

Or, la Russie, comme les autres, va devoir se pencher sérieusement sur les revendications de plus en plus puissantes des populations, y compris, voire surtout, environnementales. Pour mémoire, l’opinion russe a sévèrement jugé, si ce n’est critiqué, la gestion catastrophique des feux destructeurs de forêts sibériennes l’été dernier. Force est de constater que la prise de conscience de l’urgence climatique gagne tous les continents, et tous les pays, quels que soient les régimes. Mieux informés, parfois touchés, et donc davantage sensibilisés, les peuples se montrent de plus en plus exigeants et intransigeants. C’est ainsi une réaction citoyenne, relayée par les entreprises, qui a permis la révélation et l’arrêt d’un scandale écologique en Lituanie, où la société de cartonnage Grigeo Klaipedaa aurait déversé ses eaux usées dans la lagune de Courlande pendant des années. Lietuvos Rytas (Lituanie) explique à quel point cette révoltante pratique a été négligée par les fonctionnaires chargés d’enquêter, que la communauté locale a fini par secouer en se tournant vers les instances suprêmes de Vilnius. Delfi (Lituanie) évoque pour sa part le rôle des milieux économiques, qui se détournent au fur et à mesure du pollueur reconnu, sans y être obligés par qui que ce soit, mais sans doute par la crainte d’une image dégradée au point de dissuader et de détourner la clientèle. Car le citoyen consommateur et électeur exerce un véritable pouvoir d’influence, susceptible de contraindre les décideurs politiques et économiques à changer leur braquet d’épaule sur la question environnementale, surtout quand tout ce petit monde se trouve confronté à une crise, comme celle de l’azote aux Pays-Bas. Le Gouvernement y a convoqué une commission qui a émis plusieurs recommandations, parmi lesquelles l’abaissement à 100 kmh de la vitesse sur autoroutes, une modernisation de l’élevage et une réduction des émissions de l’aviation.

De Volkskrant (Pays-Bas) se réjouit des mesures qui se profilent dès lors à l’horizon, mesures impensables jusque-là. NRC (Pays-Bas) se montre plus pessimiste face à un secteur agricole, de loin le plus pollueur, mais aussi le plus influent auprès des pouvoirs publics, qui n’ont jamais vraiment osé s’y attaquer. Des freins en perspectives, ici comme ailleurs, notamment au sein des Pays d’Europe Centrale et Orientale (PECO), tout particulièrement du côté de Vienne dont le nouveau gouvernement écolo-conservateur a fait savoir l’opposition farouche de l’Autriche à un soutien par l’UE de l’extension de l’énergie nucléaire pour atteindre ses objectifs climatiques, soutien réclamé par la France et par le groupe de Visegrad (Pologne, République tchèque, Slovaquie et Hongrie). SME (Slovaquie) n’est pas étonné de la position autrichienne, du fait de la configuration politique sortie des urnes, et prédit une dégradation des relations de voisinage, contrairement à ce que prétendent en chœur les premiers ministres tchèques et slovaques. D’ailleurs, Lidove Noviny (République tchèque) ne ménage pas l’Autriche, accusée de dogmatisme face à une urgence absolue, la réduction des émissions des gaz à effet de serre, qui requiert au contraire du pragmatisme.

À l’UE de trancher et de s’imposer, qui plus est sous l’égide d’une Commission européenne (CE) qui affiche une détermination sans faille à mener une politique environnementale ambitieuse pour atteindre la neutralité carbone du continent d’ici 2050 via son pacte vert, validé par les Etats-membres, à l’exception de la Pologne. De fait, la CE se montre volontaire et active. Ainsi entend-elle récompenser les villes qui allient intelligemment protection de l’environnement, qualité de vie et croissance économique. Elle a donc élu Lisbonne capitale verte pour l’Europe en 2020.

Jornal Economico (Portugal) parle d’une imposture au vu des récentes décisions politiques, contraires à l’objectif visé, comme l’extension de l’aéroport de Portela. Publico (Portugal) y voit de son côté l’occasion pour la capitale portugaise de mobiliser la société afin d’effectuer la transition indispensable vers un modèle plus vert, plus durable et plus inclusif. Une chose est sûre, en Europe plus que partout ailleurs, la problématique climatique va être de plus en plus prégnante, prioritaire et primordiale. Nul responsable politique, ni même économique, ne pourra plus l’ignorer, encore moins la malmener, sans en payer les frais de la part d’une opinion toujours plus chauffée à blanc. L’UE a ici une carte maîtresse à jouer pour sa propre survie et l’avenir du monde.

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto