La valse européenne

La valse européenne

 

Le moins que l’on puisse dire est que les cartes politiques se rebattent un peu partout dans l’Union européenne (UE), du fait notamment des récentes élections, continentales et locales. Au point que nombre de gouvernements sont déstabilisés, voire transformés. Les médias commentent donc une véritable valse à plusieurs temps, à commencer naturellement par l’Autriche !

 

A la suite de la démission de plusieurs ministres du parti extrémiste FPÖ pour cause de scandale de corruption, le Chancelier Kurz a perdu la majorité et fini par être déposé. Pour la première fois de l’histoire de la jeune république autrichienne, le Président écologiste Van Der Bellen a choisi une femme pour expédier les affaires courantes dans l’attente des prochaines législatives : Brigitte Bierlien a prêté serment puis formé un cabinet d’experts. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) la met en garde contre les électrons libres aux capacités destructrices, et lui conseille la sérénité pour imprimer sa marque d’ici septembre.

Der Standard (Autriche) pense en effet que la marge de manœuvre forcément limitée du nouveau gouvernement ne le prive pas de propositions et initiatives intelligentes, capables de marquer des points dans les cœurs de jeunes inquiets pour leur avenir. Ukraïnska Pravda (Ukraine) n’exclue pas pour sa part un retour au pouvoir de Sebastian Kurz, sur la base d’une nouvelle coalition, éventuellement avec les libéraux, le FPÖ étant désormais hors-jeu.

 

Autre parti hors-jeu, mais pour des raisons différentes : Syriza en Grèce. En effet, après une claque aux européennes, il vient de subir un dur revers aux élections municipales et régionales, remportées par le parti conservateur Neo Dimokratia, qui dirige à présent 12 des 13 régions ! To Vima (Grèce) affirme que le Premier Ministre Alexis Tsipras est ainsi pris à son propre jeu : devenu arrogant, présomptueux, casse-cou et agressif, il a fini par perdre tout contact avec la société et la réalité. Blog Pitsirikos (Grèce) s’intéresse pour sa part à ses adversaires triomphants, en particulier le chef de file de Nea Dimokratia, Kyriakos Mitsotakis, dont il doute sérieusement des capacités à redresser un pays dont la dette publique dépasse les 306 milliards d’euros et les 180% du PIB.

 

Autre gouvernement sous pression, plus au Nord et au Centre, celui du Premier Ministre tchèque Andrej Babis, propriétaire d’une entreprise bénéficiaire de fonds européens à hauteur de 10 millions d’euros. Un audit de l’UE a mis en lumière ce conflit d’intérêt et déclenché une vague protestataire à travers le pays. Pravo (République tchèque) rapporte les propos de l’intéressé, qui qualifie cet audit d’atteinte à la République tchèque, craignant que le chef de gouvernement propose tout simplement de tourner le dos à l’Europe au lieu d’assumer ses propres responsabilités. Lidové Noviny (République tchèque) l’appelle à démissionner au cas où ce rapport pour le moment provisoire soit par la suite confirmé, sachant que ses entreprises travaillent dans un secteur tributaire des subventions. Mais Vecernji List (Hongrie) apprend que ni Babis ni le Président Zeman n’envisagent un instant l’hypothèse de la démission, d’autant moins que les partenaires de coalition ne sont pas prêts à leur retirer leur soutien, au risque de compromettre leur position sur la scène politique.

 

En Italie, l’UE monte aussi au créneau contre un gouvernement fragilisé par les résultats des européennes. Mais sur un tout autre sujet, budgétaire. La Commission européenne (CE) souhaite précisément engager une procédure pour déficit excessif alors que Rome promet la mise en place d’un « revenu de citoyenneté » et la baisse de l’âge du départ à la retraite tandis que la dette continue de croître à 135% du PIB.

La Repubblica (Italie) juge l’ouverture d’une telle procédure grave mais pas dramatique. Le problème est que la philosophie politique de la coalition au pouvoir ne prévoit pas de réagir à l’Europe avec vertu, mais au contraire, de la défier. D’autant qu’elle joue la relance de l’économie par les injections financières, à contrario de l’austérité préconisée par l’UE.

 

Pestisracok (Hongrie) l’approuve dans la mesure où les situations économiques et sociales sont disparates d’un Etat-membre à l’autre, qui plus est entre Nord et Sud. La Libre Belgique (Belgique) critique dès lors la réaction de l’UE, comme le reflet d’un manque de vision stratégique. Mais Neue Zürcher Zeitung (Suisse) relativise en arguant du côté finalement peu voire non contraignant du Pacte de Stabilité, accord informel qui est le talon d’Achille de l’union monétaire. Il n’empêche que le Président du Conseil italien,Giuseppe Conte cherche à éviter la mise sur la sellette européenne de son pays, tâche ardue aux côtés d’un Matteo Salvini plus que jamais remonté à bloc aux lendemains de sa victoire aux européennes. Une victoire qui inverse le rapport de force gouvernemental au profit de la Ligue, contre son allié contraint du Mouvement 5 Etoiles. D’où un regain de tensions intra-gouvernementales qui conduit De Telegraaf (Pays-Bas) à imaginer des élections anticipées qui pourraient bien déboucher sur un gouvernement d’Extrême-Droite pure, au risque d’isoler un peu plus l’Italie.

 

Vecernji List (Hongrie) ne croit pas en cette hypothèse, du moins pas avant le printemps 2020, car elle ne convient pour l’heure à personne, y compris la Ligue qui a besoin encore de temps pour ratisser au Centre-Droit. Le statu quo s’impose donc, y compris pour le chef de gouvernement, qui a menacé de démissionner pour cause de disputes accrues entre les deux partis coalisés, tout en évitant soigneusement d’aborder les problèmes au fond, regrette Huffington Post Italia (Italie).

 

En Grande-Bretagne, Theresa May est donc sur le départ. En visite officielles de 3 jours, Donald Trump l’a pour ainsi dire d’ores et déjà enterrée, conseillant au pays de quitter l’UE sans plus tarder, c’est-à-dire sans accord, comme le prône le candidat le mieux placé au 10 Downing Street, Boris Jonhson, ancien Maire de Londres. The Sun (Royaume-Uni) préconise de rester en bons termes avec le Président américain, malgré certains désaccords commerciaux, et de l’écouter, car sa politique étrangère est bien plus intelligente que ce que beaucoup prétendent.

 

Handelsblatt (Allemagne) met précisément en garde contre un locataire de la Maison Blanche ennemi d’une UE concurrente de son Amérique triomphante et dominatrice rêvée. Un Brexit mené par Jonhson serait l’occasion tant espérée pour lui de diviser les Européens pour mieux les assujettir. Pour forcer le destin en ce sens, il a sciemment proposé d’ouvrir des négociations de libre-échange avec Londres, une fois libérée des entraves bruxelloises. Si The Spectator (Royaume-Uni) se réjouit de cette perspective d’accord privilégié avec le premier marché d’exportation des Britanniques, La Vanguardia (Espagne) prévient que ces derniers pourraient être les prochaines victimes de Trump car ils sont en position de faiblesse face à lui, et seraient sans doute contraints à d’importantes concessions. Adevärul (Roumanie) ne dit pas autre chose, prenant l’exemple des produits agricoles, que les Etats-Unis pourraient déverser Outre-Atlantique, selon leurs propres normes, aujourd’hui contrecarrées par l’UE.

 

Pour finir ce tour d’horizon, le Danemark où les sociaux-démocrates ont remporté les législatives, face à une Extrême-Droite effondrée, contre toute attente. Un résultat logique pour Süddeutsche Zeitung (Allemagne) puisque les partis traditionnels danois se sont efforcés et ont réussi à rendre l’Extrême-Droite superflue en droitisant considérablement leur politique envers les migrants et les étrangers. Der Standard (Autriche) évoque une trahison de la cheffe de file sociale-démocrate, après avoir accepté que le scénario populiste de Droite selon lequel les immigrés sont responsables des coupes sociales, entre dans e programme électoral de son parti pourtant de Gauche. Dès lors, Jydske Vestkysten (Danemark) entrevoit des difficultés pour la formation d’un gouvernement, nécessairement basé sur une coalition avec des formations écologiste et socialiste réclamant un assouplissement de cette politique. Pour finir, Sydsvenskan (Suède) estime que la victoire revient au Parti du Peuple Danois, qui a certes divisé le nombre de ses voix par deux, mais qui a gagné la bataille des idées, en l’occurrence nauséabondes. La valse des gouvernements est aussi celle des idéologies, suivant le redoutable balancier de l’Histoire.

 

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto