La « trumpisation » de l’Europe

La « trumpisation » de l’Europe

 

Naturellement, éditoriaux et articles se focalisent sur l’épidémie de coronavirus qui se diffuse inexorablement en Europe, donnant à croire à une pandémie digne de la Grande Peste du Moyen-Âge, ce dont le Vieux Continent est fort heureusement encore très très éloignée. En attendant, le covid-19 produit des effets secondaires plus ou moins conséquents, notamment au plan politique. Ainsi, pays européen le plus touché, l’Italie en prend prétexte pour refuser des réfugiés nigériens, alors même que Salvini est désormais dans l’opposition.

Le Ministre allemand de l’Intérieur a par ailleurs déclaré que, chaque mois, environ 10 000 personnes ayant transité par des pays « problématiques » comme l’Iran, entrent en Allemagne. Le Vif / L’Express (Belgique) appelle à éviter les amalgames et à raison garder, en ne cédant pas à la panique, en faisant la part des choses, en serrant les coudes dans le calme, en faisant preuve de créativité et en nous organisant pour préparer de meilleurs lendemains. Il n’empêche que la peur gagne tous les peuples, et cette fois, elle pourrait se retourner contre les populistes. Tout au moins ceux qui sont au pouvoir. 

Rzeczpospolita (Pologne) avance que l’émotion jouera un rôle important lors de la prochaine élection du Président de la République, peut-être bien au détriment du parti gouvernemental PiS, dont l’Opposition souligne la faiblesse et l’incapacité à contenir un virus capable de décimer les Polonais. Nepszava (Hongrie) pense que le gouvernement Orban peut lui-aussi trembler, car ni a clôture frontalière, ni le système de santé, ni sa politique médiatique ne permettront de faire face au double défi d’une vague de réfugiés et d’une épidémie de coronavirus. Il pourrait effectivement subir le même sort que son ex-homologue slovaque, FICO : les récentes élections législatives ont mis fin à une domination de 14 ans de son parti, le SMER. Les observateurs ne se réjouissent pas pour autant car les Slovaques se sont reportés sur l’homme d’affaires Matovic, à la tête du parti contestataire conservateur OL’aNO

Dennik N (Slovaquie) félicite le vainqueur, en même temps de l’appeler à cesser ses cris et ses protestations pour se mettre à gouverner sérieusement, pour répondre aux fortes attentes qui pèsent désormais sur lui. Nepszava (Hongrie) craint justement que la résolution sans précédent dans l’histoire slovaque de changer d’air et d’ère ne se concrétise pas vraiment dans la mesure où Matovic pourrait s’allier avec des populistes, en plus des libéraux et conservateurs, aspirant à une majorité suffisamment large pour lui permettre de changer la Constitution. 

Süddeutsche Zeitung (Allemagne) déplore pour sa part que le parti de la Présidente  Caputova  ne soit finalement pas représenté au Parlement, malgré ou à cause de sa campagne basée sur la tolérance et l’objectivité, qui n’ont pas fait recette cette fois…

Il faut dire que ces valeurs n’ont guère le vent en poupe au sein de l’Union européenne (UE), censée pourtant les incarner et les défendre. Qui plus est aux avant-postes orientaux, face à un Proche-Orient en pleine déflagration, qui menace les Européens d’une nouvelle vague migratoire digne de 2015, coronavirus en plus. Les feux médiatiques sont particulièrement braqués sur Idlib, province syrienne où s’affrontent, d’un côté, le régime syrien appuyé par l’aviation russe en vue de réduire cette dernière poche de résistance djihadiste, et de l’autre, l’armée turque mandatée par Erdogan pour créer une zone tampon avec les Kurdes syriens. 

Hürriyet Daily News (Turquie) prédit un enlisement de la Turquie, qui a déjà perdu une cinquantaine de soldats, face à une alliance russo-syrienne plus solide et ardente que prévueThe Guardian (Royaume-Uni) explique précisément la détermination de Poutine à mener à terme la guerre de Syrie, malgré un coût humain et financier considérables pour Moscou, car il veut pouvoir proclamer un triomphe stratégique majeur au détriment de l’Occident. 

Radio Kommersant Fm (Russie) affirme en effet que les Occidentaux soutiennent l’initiative turque de soutien à une opposition sunnite qu’ils espèrent récupérer et intégrer dans une coalition gouvernementale. Paradoxalement, le Président turc n’a pas la même vision, reprochant aux Européens leur passivité face aux évènements. Il cherche le moyen de se sortir de l’ornière où il s’est lui-même fourvoyé. Or, il dispose de moyens de pression considérables : drones, conduites de gaz russe vers l’UE et bien sûr migrants. 

Daily Sabah (Turquie) croit savoir que le Sultan n’hésitera pas à les employer, car si la Turquie a sous-estimé la coalition russo-syrienne, les Russes n’ont pas compris que les Turcs, confrontés à l’impact durable du nettoyage ethnique et religieux entrepris par Assad et les mollahs iraniens, ne reculeront pas. D’ailleurs,  Erdogan  a commencé à mettre ses menaces à exécution à l’endroit des Européens en ouvrant ses frontières pour leur envoyer ses millions de migrants, que les Turcs supportent de plus en plus mal.

La Grèce a réagi rudement en envoyant sur place ses forces de police avec usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau de manière à contenir les milliers de réfugiés tentant l’aventure européenne. To Vima (Grèce) rappelle que ces derniers sont des êtres humains avec des droits, à commencer par se rendre en sécurité dans les pays auprès desquels ils sollicitent une protection humanitaire. Mais la Grèce n’est pas seule concernée : à l’UE de prendre ses responsabilités

Tagesschau.de (Allemagne) renvoie dos à dos Turquie et UE, qui a elle-aussi recours à des mesures répréhensibles pour ne pas avoir à assumer ces réfugiés que la Turquie ne peut contenir à elle-seule. En accueillir une partie serait non seulement un gage d’humanité, mais aussi priverait Erdogan de sa principale possibilité de pression en soi inacceptable sur l’Europe. Berlingske (Danemark) ne dit rien d’autre en passant outre l’accord euro-turc afin que ne l’emportent pas le chaos et le droit du plus fort.

Face à la menace, les autorités européennes ont décidé de monter au créneau, pour montrer un front uni. La Présidente de la Commission européenne (CE) elle-même s’est rendue sur place pour y constater la situation, en compagnie du Premier Ministre grec Mitsotakis. Kathimerini (Grèce) se félicite de cette visite, message fort d’une UE prête à soutenir la Grèce à l’unisson dans le bras de fer engagé avec le voisin turc. Y compris de la manière la plus dure qui soit, car le rôle de tout Etat est avant tout de défendre l’intérêt national, à tout prix s’il le faut. Difficile d’agir autrement face au cynisme de la partie adverse.

Peut-être que cet affrontement aurait pu être évité, avance Magyar Hirlap (Hongrie), si l’UE avait mis à profit le temps gagné grâce à l’accord euro-turc de 2016, pour œuvrer pour sa propre sécurité, avec surveillance des frontières, centres de rétention des migrants hors UE et aide sur place, comme le clament Orban et Kurz, le Chancelier autrichien, depuis des années.

Le fait est que Bruxelles est désormais en phase avec les nationaux-populistes, déplore Lost In Europe (Belgique), encourageant Athènes à recourir aux méthodes les plus violentes pour repousser la horde migratoire, et à suspendre le droit d’asile, pourtant fondement de l’UE. 

De Standaard (Belgique) constate ainsi que le cœur de l’Europe n’est plus qu’un viscère froid. Et El Periodico De Catalunya (Espagne) de renchérir : l’Europe garante des droits humains dans le monde depuis la Seconde Guerre Mondiale est en définitif une vaste fumisterie, transformée en un simple club de commerçants dénués de toute empathie. Pour Médiapart (France), non seulement l’UE foule au pied ses propres valeurs, mais elle commet de graves infractions au sens du droit international, qu’elle a elle-même porté sur les fonts baptismaux. Nous assistons ainsi à la « trumpisation » de l’Europe, après avoir tant critiqué et moqué le champion de l’ « América First ». Un mal nécessaire pour préserver le projet européen, ou la précipitation de son déclin ?

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto