La tension monte

La tension monte

 

Les élections au Parlement européen (PE) des 23 au 26 mai approchent désormais à grands pas. La campagne officielle est à présent lancée aux quatre coins de l’Union européenne (UE). Une fois de plus, elle ne semble pas passionner les foules, alors que les enjeux sont colossaux. Car il en va plus que jamais de l’avenir de notre maison commune, qui pourrait bien brûler alors que nous regardons ailleurs, pour paraphraser Jacques Chirac.

Les médias européens, eux, en ont bien conscience. Dès lors, les articles et autres interventions se démultiplient à ce sujet. A commencer par l’anomalie britannique, qui va une fois de plus troubler le jeu. En effet, non seulement le Royaume-Uni va bel et bien participer au scrutin au moment même où il s’apprête à quitter le club, mais en plus, il devrait expédier sur le continent une cohorte d’eurosceptiques à en croire les sondages qui donnent grand favori le Parti du Brexit de Nigel Farage. Rien de plus normal pour De Tijd (Belgique) puisque le chef de file des brexiteurs capitalise sur un ressentiment populiste lié à la conviction que les partis se moquent du référendum, les élites étant globalement favorables à un maintien dans l’UE.

Dès lors, Corriere Della Sera (Italie) donne peu cher des Conservateurs, crédités de seulement 10% des intentions de vote, dépassés par les Verts, du jamais vu ! Une catastrophe dont les responsables tout désignés, et pour cause, sont l’ancien Premier Ministre David Cameron, initiateur désavoué de la consultation pour des raisons purement électoralistes, et son successeur, Theresa May , qui n’a pas su mener à bien sa principale et même seule tâche. Mais qui pour remplacer cette dernière si elle devait être emportée par la tempête électorale ? Le trublion Boris Johnson, sorte de Trump so british, le souhaite explicitement, alors qu’il avait refusé d’endosser ce rôle après sa victoire au référendum après avoir promis monts et merveilles en cas de sortie.

Pour The Irish Independant (Irlande), certes, il est lunatique, imbu de sa personne et peu digne de confiance, mais il serait le seul à pouvoir sauver les Tories en mobilisant les circonscriptions pro-Brexit. Frankfurter Allgemeine Zeitung (Allemagne) n’ose imaginer ce clown flambeur et charlatan au 10 Downing Street. Il n’en faudrait pas plus pour expliquer le déclin de l’Occident… La tragédie ne vaut pas seulement pour Theresa May, mais aussi pour l’UE, met en garde Les Echos (France) : le PE pourrait voir arriver des Britanniques remontés qui ne manqueront pas d’intervenir dans les débats déjà délicats sur le budget et les institutions. À moins d’une alliance des pro-européens (Libéraux, Change UK et Verts) pour inverser la donne, ce dont doute The Independant (Royaume-Uni).

La grande inconnue de ce rendez-vous électoral hors du commun est précisément la force à venir des populistes de Droite, fonction non seulement de leurs résultats mais aussi de leur capacité à s’unir. Il est vrai que rares parmi eux désormais rejettent encore l’ensemble du projet européen, note El Pais (Espagne), mais leur préférence pour un changement de l’intérieur, bien loin d’une victoire de la pensée européenne, laisse craindre une UE vidée de ses valeurs et donc de son sens. La Reppublica (Italie) alerte dès lors sur un danger plus grand que la sortie d’autres pays membres, que le Brexit a finalement dissuadés, à savoir un scénario que le Vieux Continent a déjà expérimenté à plusieurs reprises, en pure perte.

Certains tentent de se rassurer, tel que Adevarul (Roumanie) : si la somme de leurs suffrages pourrait atteindre 40%, les partis prônant moins d’Europe sont très divers, de la Gauche vers la Droite, avec d’importantes différences de vue et de positionnement, à l’égard de la Russie et des Etats-Unis par exemple. Il y a donc fort à parier que leur combinaison fondra comme neige au soleil après coup. Par ailleurs, Il Sole 24 Ore (Italie) table sur la complexité et la solidité du mécanisme institutionnel de l’UE pour résister à leurs coups de boutoir à prévoir. Néanmoins, nombreux sont les observateurs à se demander si l’Europe n’est pas condamnée.

Un des plus pessimistes est El Mundo (Espagne) : gilets jaunes, rebelles, néofascistes et nationalistes sont la nouvelle peste noire (référence au Moyen-Âge obscurantiste) qui cherche à détruire le continent de la Raison, un continent peuplé des seuls terriens à ne pas savoir ce qu’est être Européen et ne se considérant pas comme tels. Dès lors, la prédiction de l’ancien Président du PE, Josep Borell, prend tout son sens : « Si nous n’intensifions pas l’intégration, la civilisation européenne est vouée à disparaître face aux Etats-Unis et à la Chine ».

Die Presse (Autriche) appelle précisément les Européens à prendre leur destin en main, au moment où ils perdent leurs alliés américains en même temps d’éveiller les convoitises russes et chinoises. Ils en sont capables via des efforts pour accroître leur autonomie stratégique sur le plan économique grâce à l’euro, à l’international via des relations assainies avec le Royaume-Uni après sortie, au niveau communautaire avec une convergence intelligente des gens de bonne volonté. Il le faudrait d’autant plus que le continent regorge d’initiatives constructives pour El Pais (Espagne) : les Autrichiens ont trouvé un astucieux moyen de garantir la construction d’un nombre suffisant de logements pour leur capitale, la Suède a adopté une taxe carbone, les Estoniens sont champions en administration numérique, le système de formation professionnelle allemand est reconnu pour sa performance, les Néerlandais ont consolidé leur système de retraites… Si les Européens parvenaient à s’inspirer les uns des autres sans à priori ni scrupules, nul doute que l’UE en sortirait plus forte et plus indépendante.

Corriere Della Sera (Italie) observe que celle-ci commet l’erreur de n’envisager le monde que sous le prisme économique en donnant la parole à un ancien gouverneur de la Banque centrale italienne : le porte-monnaie ne suffit plus pour construire l’Europe, il faut désormais offrir à ses habitants, qui plus est insurgés, des perspectives plus larges. Autre problème pour l’unification : le serpent de mer linguistique que met en exergue Göteborgs-Posten (Suède), trouvant regrettables des difficultés de communication, qui en engendre en termes d’interprétation, de compréhension et d’adhésion.

Quelles que soient leurs différences et convergences, il est un fait que près d’un demi-milliard d’Européens ont en commun des institutions qui régissent leur quotidien et sur lesquelles, n’en déplaisent à leurs détracteurs, ils ont un pouvoir d’influence à travers les élections au PE, sans qu’ils en aient pleinement conscience ou malgré leurs convictions contraires. Il est vrai que les deux institutions clés dans le processus de décision demeurent le Conseil des ministres de l’UE auquel la Commission soumet des propositions de règles et rapporte leur bonne exécution. Ces dernières années, le PE a effectué une véritable montée en puissance, le mettant pratiquement sur un pied d’égalité avec le Conseil de l’UE, mais les esprits critiques jugent cette évolution insuffisante pour combler le déficit démocratique supposé de l’Europe.

Times Of Malta (Malte) dénonce notamment une Commission européenne non élue et objet de coteries passant outre les décisions des eurodéputés. Au point que Expressen (Suède) les voit réduits au rôle de figurants, d’autant que les compétences principales restent entre les mains des Etats membres, qui gardent par ailleurs la main sur la Commission, même si le Président est censé sortir du parti victorieux aux élections européennes. Justement, la tête de liste du Parti Populaire Européen, actuellement le groupe le plus important du PE avec de fortes chances de le demeurer, le Bavarois Manfred Weber, a bien du mal à s’imposer pour succéder à Jean-Claude Juncker.

Der Tagesspiegel (Allemagne) apprend que Macron et d’autres dirigeants boudent l’idée même de tête de liste car ils ne veulent pas se priver du pouvoir de nommer le chef de l’exécutif européen, sans parler du désamour pour l’Allemagne avec laquelle la France est officiellement en « confrontation », terme utilisé récemment par la Chancelière allemande puis le Président français en écho. Celui-ci pousse d’ailleurs de plus en plus explicitement la candidature de Michel Barnier, ancien Commissaire européen et négociateur de l’UE pour le Brexit dont tout le monde salue l’efficacité, souligne Le Quotidien (Luxembourg). D’autant que l’homme politique français présente l’autre avantage d’être connu à travers l’UE, pas seulement dans les cercles élitistes. Ainsi, Jutarnji List (Hongrie) n’écarte pas la possibilité d’un blocage français, soutenu par les Pays-Bas, qui barrerait la route à Manfred Weber et plongerait l’UE dans une paralysie institutionnelle qui est bien la dernière chose dont elle ait besoin !

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto