La plaie ouverte de l'élargissement

La plaie ouverte de l'élargissement

 

2017 est décidément une année de célébrations. J'ai déjà eu l'occasion d'en citer quelques-unes, à commencer bien évidemment par les 60 ans du Traité de Rome.

Une autre passe plus inaperçue. Pourtant, elle est ces jours derniers au cœur d'une polémique européenne, qui s'est invitée dans la campagne présidentielle française. En effet, en 2007, l'Union européenne (UE) accueillait en son sein deux nouveaux membres, la Roumanie et la Bulgarie. 10 ans plus tard, le bilan n'est guère brillant, d'une part comme de l'autre.

Côté roumain et bulgare, l'intégration n'a pas eu les effets escomptés par des populations préalablement enthousiastes. J'ai personnellement eu l'occasion de me rendre à Bucarest en 2006. La capitale roumaine était alors pavoisée de drapeaux européens. Le peuple était plein d'espoirs, à commencer par la jeunesse. Car l'Europe leur avait été vendue comme « la solution » à tous leurs problèmes de gouvernance, de corruption, de pauvreté...

En une décennie, certes, des progrès ont été réalisés, mais le résultat est bien loin du compte. Preuve en est de la rue roumaine qui se révolte contre une corruption endémique que l'UE n'a pas su endiguer.

Côté européen, Roumanie et Bulgarie sont constamment montrées du doigt, comme les vilains petits canards de la famille, qui eux-mêmes n'ont pas su profiter des bienfaits communautaires pour combler leur retard. Pire, ils sont censés déverser leur misère sur l'Ouest, au détriment des travailleurs locaux, notamment via la célèbre directive sur les travailleurs détachés.

En fait, ce constat vaut pour l'ensemble des pays d'Europe centrale et orientale, dits PECO, qui se sont joints à leurs cousins occidentaux à compter de 2004. Cette année a vu le plus grand élargissement de la construction européenne, à savoir 8 États membres supplémentaires. Les référendums organisés chez ces derniers furent sans ambiguïté, du fait d'une écrasante majorité en faveur de l'intégration européenne, et ce, pour les mêmes raisons que précédemment.

Aujourd'hui, tous ces pays déchantent et se rebiffent. Il en va tout particulièrement ainsi du Groupe de Visegrad : Pologne, République tchèque, Hongrie et Slovaquie. En effet, ils dénoncent en cœur un diktat européen et rejettent toute décision bruxelloise jugée trop contraignante. Ils paralysent de la sorte la mécanique européenne et aggravent au final les crises dans lesquelles se débat l'UE : refus des réfugiés (vus comme des envahisseurs alors que eux-mêmes encouragent leurs populations à s'exiler à l'étranger pour y trouver du travail et rapporter des devises), d'une défense commune (ils préfèrent s'en remettre à l'OTAN face à la menace russe), d'une harmonisation fiscale (ils jouent la concurrence déloyale de leurs faibles taux) ou bien encore d'une convergence sociale (ils veulent profiter là encore de l'important écart de salaire, de 1 à 10, avec l'Ouest), le tout au détriment de leurs populations qui sont mal protégées, qui ne voient guère leur niveau de vie s'améliorer et qui sont d'autant plus candidates à l'expatriation.

En clair, ils veulent bien bénéficier de la solidarité européenne à toucher des centaines de milliards d'euros de subventions de Bruxelles, mais hors de question pour eux du moindre effort de solidarité de leur part en retour. Hypocrisie et égoïsme y sont rois.

Je ne veux pas les incriminer outre-mesure, car ils ont quelques raisons valables à agir comme ils le font. La première est qu'ils ont été sans nul doute les dindons de la farce européenne de l'élargissement. Besoin est de rappeler que 15 ans après la chute du Rideau de fer, tous ces pays sortaient à peine d'une économie collectiviste protectionniste et planifiée, sur la base de schémas totalement dépassés. Leurs structures, industrielles mais aussi agricoles, n'étaient absolument pas préparées au choc de l'ouverture à une économie de marché sélective, même régulée par les instances européennes.

Elles se sont faites littéralement dévorées. Pour exemple, nombre de paysans, aguichés par des sommes à leurs yeux astronomiques, mais en réalité dérisoires, se sont dépossédés de leurs lopins de terre au profit de riches agriculteurs de l'Ouest, pour finir dénudés. En réaction à ce déferlement, certains gouvernements, comme la Hongrie de Victor ORBAN, en sont arrivés à des mesures coercitives en contradiction avec le marché unique auquel ils sont censés appartenir, telle la limitation des investissements étrangers, à la mode chinoise.

Par ailleurs, comment reprocher à ces peuples, asservis une grande partie de leur histoire, notamment récente, avec 40 ans de communisme imposé par les Soviétiques, de se méfier, voire se défier, d'institutions supranationales cherchant à leur imposer des règles, certes, auxquelles ils contribuent, mais qui sont autant de carcans potentiels leur rappelant bien de mauvais souvenirs.

Il ne s'agit pas ici d'accréditer la thèse absurde et scandaleuse selon laquelle l'UE équivaut à l'URSS : j'ai déjà eu l'occasion de la démonter. Juste chercher à comprendre l'attitude si peu coopérative de pays pourtant accueillis à bras ouverts.

En fait, ils prennent conscience d'avoir été instrumentalisés, sans tous les retours espérés : instrumentalisés par les Allemands, qui souhaitaient renforcer leur zone d'influence, le fameux hinterland dans lequel ils puisent une main d'œuvre servile et bon marché ; instrumentalisés par les Anglais, qui espéraient diluer l'Europe et la réduire à l'état de zone commerciale, ce à quoi ils sont parvenus. Instrumentalisés par les Français, qui ont concédé cette réunification à l'Est aux Allemands pour les convaincre d'abandonner leur sacro-saint mark au profit de l'euro ; instrumentalisés par Romano PRODI, le Président de la Commission européenne de l'époque, qui désirait laisser son empreinte, à l'image de son prédécesseur Jacques DELORS ; instrumentalisés même par les Américains, qui gagnaient du terrain vers les terres russes.

D'où un élargissement précipité et bâclé, qui pourrait bien signer l'arrêt de mort de la construction européenne, sauf à entériner une bonne fois pour toute une Europe à plusieurs vitesses, selon la théorie des cercles concentriques, dans lesquels chacun pourra trouver la place qui lui convient, sans pour autant s'exclure du banquet des noces de diamant européennes.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto