La fin du libre-échange ?

La fin du libre-échange ?

 

Les figures de proue du libre-échange semblent avoir changé leur fusil d'épaule. En effet, dans les années 1980, les États-Unis de Ronald REAGAN et le Royaume-Uni de Margareth TATCHER avaient initié à eux deux un mouvement planétaire de suppression de toutes les entraves, fiscales et administratives, au commerce entre les continents. S'en est suivie une période de dérégulation intempestive, que les Européens ont tenté de tempérer et de canaliser via la création de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Car, oui, ce que beaucoup considèrent à tort comme le cheval de Troie de l'ultra-libéralisme qui écrase tout sur son passage au seul nom du profit, est en réalité un outil visant à instaurer un minimum de règles, et ce, à l'issue de négociations multilatérales dans lesquelles chaque Etat a son mot à dire pour défendre ses intérêts.

Certes, l'objectif est bel et bien une large ouverture des marchés, et les poids lourds, comme l'Union européenne, sont prédominants. Mais rien ne se passe sans accord global. Ainsi, depuis les années 90, la situation a peu évolué, par exemple sur l'agriculture et la culture, que l'Union européenne refuse de voir brader comme de vulgaires marchandises, à la demande d'ailleurs de la France qui, seule, n'aurait sans doute pas réussi à préserver ces prés carrés.

De plus, l'OMC permet de lutter contre la concurrence déloyale qui opprime d'un côté les travailleurs pauvres des pays émergents et qui déstructure de l'autre les économies développées.

Le référendum favorable à la sortie britannique de l'Union européenne « Brexit » et l'élection de Donald TRUMP à la présidence américaine donnent l'impression que les Anglais comme les Américains sont de nouveau associés, mais en sens exactement inverse, avec retour au protectionnisme et rétablissement des frontières.

En Europe, de plus en plus de voix s'élèvent en ce sens, à commencer par la France, et ce, au cœur du plus important marché mondial : le marché unique et ses 440 millions de consommateurs (hors Royaume-Uni). Le glas sonnerait-il pour un libre-échange qui est bien loin de remonter aux seules années 80, sachant que la mondialisation telle que nous la connaissons aujourd'hui relève de la colonisation européenne depuis le XVème siècle.

Eh oui, elle est la créature d'une Europe qui en a profité pour se développer comme jamais dans l'Histoire, y compris à la suite des indépendances, qui ne l'ont jamais vraiment été, les anciens colons s'arrangeant pour conserver le contrôle de leurs anciennes colonies en sous-main, comme l'a démontré le système de la Françafrique... Toutefois, la perte de la gestion directe des immenses territoires conquis au fil des siècles sur tous les continents, combinée à la ruine de la Seconde Guerre Mondiale et à la menace du bloc communiste, a encouragé les Européens à nouer des liens nouveaux et étroits entre leurs économies, pour assurer un second souffle de développement, qui a très bien fonctionné durant la seconde moitié du XXème siècle, avec des croissances inédites, en partie nourries par la construction européenne.

Il ne faudrait pas l'oublier en cette période de remise en cause des fondamentaux européens : sans les communautés européennes, France, Allemagne, Italie et autres ne seraient sans doute pas parvenus à ce niveau de richesse et de puissance, profitant de la stabilité garantie par la paix et du progrès fondé sur la mutualisation.

L'ironie de la situation est que les Etats-Unis et le Royaume-Uni se sont empressés aux lendemains de ces deux tournants électoraux de se rapprocher pour conclure entre eux un nouveau pacte... de libre-échange ! Dans le même temps, les Britanniques, comme à leur habitude, cherchent à obtenir de l'Europe le beurre, l'argent du beurre et le sourire de la crémière continentale avec un accès au marché unique sans plus en appliquer les règles ! Preuve est faite que, contrairement à ce que prétendent les démagogues europhobes, loin de déréguler à tours de bras, l'UE organise son marché dans le souci d'un équilibre entre liberté (de circulation, d'installation...) et protection des Européens (consommateurs, salariés...).

En effet, plus que jamais, les Britanniques ne veulent plus de contraintes fiscales et administratives pour leur commerce. Ils espéraient s'en extraire en quittant l'UE tout en conservant un accès à son précieux débouché. Raté !

D'aucuns souligneront que l'économie britannique oppose une remarquable résistance et une insolente bonne santé aux prévisions les plus pessimistes de son retrait du continent. Mais le Brexit n'a pas encore eu lieu ! Ses conséquences interviendront réellement une fois acté et appliqué, à priori en 2020. D'ici là, le Royaume-Uni participe toujours de l'UE...

Autre point important que démontre que les Anglais n'ont absolument pas renoncé au libre-échange, bien au contraire, selon leurs propres règles : ils peuvent s'appuyer sur le Commonwealth, héritier de leur empire colonial, avec 52 États, dont 16 ont Élisabeth II pour chef, 30 millions de kilomètres carrés et 2,3 milliards d'habitants !

On est loin du repli sur soi ! Bien sûr, la « relation spéciale » réactivée avec la Grande-Bretagne ouvre plus grand encore aux Américains l'accès à ces marchés florissants, puisque constitués d'économies en forte croissance. Sans compter que les Etats-Unis sont en eux-mêmes un vaste marché de 325 millions d'habitants au niveau de vie supérieur à celui des Européens.

D'ailleurs, il est totalement erroné de concevoir la Californie comme la 6ème puissance mondiale virtuelle, devant la France. Car une Californie indépendante ne serait assurément pas aussi riche et puissante en dehors du conglomérat américain. Pour cette même raison, nombre de nations, pourtant fière de leur identité marquée, se sont toujours refusé jusque-là à quitter l'ensemble dans lequel elles sont intégrées, qu'il s'agisse de l'Écosse ou du Québec, pour ne prendre que ces exemples.

On aura bien compris que le Royaume-Uni a les moyens de se payer le luxe, lui, de se priver du marché européen, tourné comme toujours au-delà des mers. Mais il pourrait bien s'en mordre les doigts à terme, car il va se trouver en concurrence frontale avec une puissance autrement plus grande, à savoir une Europe sur laquelle il n'aura plus prise et qui pourrait se révéler menaçante pour son économie. Mais fidèles à leur réputation, les Anglais font un double pari : d'une part, une relation transatlantique renouvelée, avec le risque de se trouver plus que jamais à la remorque des États-Unis ; et d'autre part, une Europe perdue sans eux, bien incapable de faire face aux défis présents et futurs, avec le risque d'un couple franco-allemand libéré pour donner le la au Vieux Continent.

Faites vos jeux, rien ne va plus !

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto