La démocratie européenne en question

La démocratie européenne en question

 

Depuis un mois, les regards européens se portent inévitablement sur la France. À plus forte raison en cette semaine marquée par un nouvel attentat meurtrier sur le marché de Noël de Strasbourg, déjà pris pour cible par le passé. La cible est naturellement symbolique en cette ville phare de la réconciliation franco-allemande qui accueille le Parlement européen. Dès lors, toute l'Europe est atteinte. Une fois de plus, hommage aux victimes de cette barbarie sans nom. Une fois de plus, condamnation sans faille du fanatisme destructeur. Une fois de plus, défense des valeurs humanistes face à l'obscurantisme. Une fois de plus, résistance de la démocratie face à la tyrannie. Car la menace plane bel et bien sur la démocratie occidentale. Ce coup de boutoir n'est malheureusement pas le seul : ce régime, le moins pire que l'Homme ait inventé pour concilier liberté et ordre, est mis en question un peu partout, à commencer par ses fondateurs comme la France. Le mouvement des gilets jaunes est incontestablement un symptôme de cette crise de régime. Le mot n'est pas exagéré au regard de l'aspect insurrectionnel des manifestations parisiennes.

Der Standard (Autriche) y voit précisément une dérive antidémocratique, car la violence ne peut que nuire, y compris à la revendication d'une plus grande participation dans un pays dirigé par une élite technocratique. Violence qui est moins le fait des gilets jaunes eux-mêmes que de casseurs venus des extrêmes pour en découdre et se défouler, selon Dnevnik (Slovénie), pour qui elle ne devrait jamais être fructueuse, pour ne pas l'encourager. Or, force est de constater que c'est bien elle qui a fait céder Macron. Tout le problème à présent, est d'identifier ses interlocuteurs pour négocier, pose Eesti Päevaleth (Estonie), car le mouvement ne présente ni cohérence, ni cohésion. Toujours est-il que le Président français doit descendre à présent de son piédestal, après avoir dilapidé la bonne volonté qui l'avait mené au pouvoir à cause de son arrogance et de son isolement pour The Observer (Royaume-Uni).

Neue Zürcher Zeitung (Suisse) constate justement une métamorphose à l'occasion de son allocution télévisée suivie par 23 millions de Français, un record : ton sobre, sans artifices, déclarations surprenantes. Un changement de style aussi observé par Rzeczpospolita (Pologne), qui salue la volonté de Macron de remédier à ses errements en rencontrant les maires de France. Ses compatriotes auront bien sûr surtout retenu son mini-catalogue de mesures concrètes à 10 milliards d'euros en faveur du pouvoir d'achat, indique La Vanguardia (Espagne). Son plus grand défi est désormais de créer des emplois sans accroître la charge fiscale des entreprises ou perdre de vue le déficit budgétaire, au risque d'entraîner toute l'Europe dans la tourmente.

Ukraïnska Pravda (Ukraine) note précisément que son échec idéologique affecte ses propositions européennes, alors que s'annonce une année cruciale pour l'Union européenne (UE) : sa défaite pourrait signifier celle de tout le continent ! En attendant, les commentateurs se tournent vers Bruxelles pour guetter des signes de mécontentement ou de réprobation de la part de la Commission européenne (CE) vis-à-vis d'une nouvelle dérive budgétaire française, au-delà des sacro-saints 3% du PIB.

La Stampa (Italie) l'appelle à sévir à l'égal de l'Italie, ne pouvant appliquer une double morale qui serait incomprise. Or, Corriere Della Sera (Italie) s'émeut que Pierre Moscovici, Commissaire européen aux Affaires économiques, ait pu juger envisageable un dépassement exceptionnel pour la France, déclaration qui a bien sûr ravivé toute la méfiance d'un gouvernement italien ouvertement populiste et europhobe. Mais Financial Times (Royaume-Uni) signale la différence de situation entre une Italie endettée à 132% du PIB contre 97% pour la France, qui n'atteint pas ses objectifs de désendettement, tandis que la France a réalisé de vrais efforts pour revenir sous les 3% ces derniers temps. Efforts qui pourraient être réduits à néant alerte Dennik N (Slovaquie), du fait des annonces de Macron d'augmentation des dépenses sociales, fragilisant à terme l’État providence tant chéri des manifestants qui s'en remettent (comme toujours) à ses bras protecteurs. Le seul moyen de le sauver de la destruction programmée serait de le réformer, comme le souhaitait le Président français, qui se heurte comme ses prédécesseurs à une farouche opposition de Français finalement très conservateurs. D'autant que de vastes pans de la société déplorent d'ores et déjà ne plus avoir accès à l'approvisionnement en biens et services essentiels, suscitant une colère qui fait le terreau des populistes de tout poil pour Newsweek Polska (Pologne).

D'aucuns voulaient voir dans la victoire de Macron la preuve que la France était immunisée, mais le populisme lepéniste était symptomatique de problèmes structuraux profonds. L'ennui est que la faille est plus ample, prévient Handelsblatt (Allemagne), dans la mesure où elle traverse l'Europe toute entière, une faille entre métropoles en développement et provinces en déshérence, entre les travailleurs du savoir nantis et les autres précaires. Nulle mesure ne suffira à la cohésion indispensable de la société si les élites cossues continuent de vivre dans leur bulle. Daily Sabah (Turquie) se demande si cette cohésion ne pourrait venir d'une identité européenne.

L'identité est justement au cœur des débats animés, voire enflammés, autour du pacte de l'ONU sur les migrations, adopté par 150 pays à Marrakech.

Die Tageszeitung Taz (Allemagne) précise que ce texte condamne l'exploitation des migrants, recommande de leur donner accès à la justice, la possibilité d'envoyer de l'argent à leur famille en toute sécurité et de reconnaître les qualifications de leur pays d'origine... Des prévisions qui ne sont pas évidentes, surtout en l'absence de valeur contraignante. Mais la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme n'en avait pas davantage, ce qui donne quelques espoirs. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) y voit avant tout un symbole de la lutte contre le nationalisme et pour la coopération internationale : l'effet réel est subalterne.

Novi List (Hongrie) se réjouit aussi que tant de pays aient adopté cette ligne, surtout que nul document commun n'avait été consacré à ce jour sur l'immigration : les populistes n'ont pas encore gagné ! Mais ils ne désarment pas pour autant ! Preuve en est des événements belges, à savoir le départ tonitruant du parti nationaliste N-VA (Alliance néo-flamande) de la coalition gouvernementale. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) est impressionné par la détermination du Premier Ministre à soutenir le pacte de l'ONU malgré tout, la question centrale étant à présent de tenir tête ou non aux populistes. Ce sera une aventure périlleuse tonne De Volkskrant (Pays-Bas), car Charles Michel aura désormais besoin du soutien de l'opposition pour la moindre décision, une opposition écologiste et socialiste qui a déjà clairement fait savoir qu'il ne pourrait compter sur son appui. Il reviendra donc au N-VA de monter au créneau, au moment où il se radicalise, non sans raison, analyse De Morgen (Belgique) : lors des municipales en octobre dernier, il a perdu des électeurs au profit d'une droite encore plus dure. Panique et discorde risquent dès lors de donner le ton pendant de longs mois. Le Soir (Belgique) prédit que peu de monde gagnera dans cette histoire, sinon le parti extrémiste Vlaams Belang, d'autant que le pays a gaspillé de précieuses opportunités économiques et sociales lors des deux dernières années de croissance.

Au Danemark, le populisme demeure pour sa part accroché au pouvoir, produisant des mesures parfois surprenantes et inquiétantes, telle la création d'une prison sur l'île de Lindholm où seront parqués les étrangers condamnés à l'expulsion après un crime, ainsi que les délinquants étrangers dont la demande d'asile a été rejetée.

Polityka (Pologne) énonce que le Parti populaire danois (DFP) ne cache pas son intention de traiter ces migrants comme suspects dangereux et criminels, raison pour laquelle, selon lui, l'idéal serait qu'ils quittent l'île le plus rarement possible. L'exemple danois fait frémir Dagens Nyheter (Suède) qui lance l'injonction aux responsables politiques suédois de ne pas céder un millimètre aux Démocrates de Suède (SD). Autre pays où le populisme autoritaire est roi : la Hongrie, qui vient d'adopter une loi autorisant les employeurs à exiger de leurs salariés 400 heures supplémentaires par an, pouvant être payées dans un délai de 3 ans ! L'opposition dénonce une loi esclavagiste et les syndicats se mobilisent, tout comme certains médias, à l'instar de Nepszava (Hongrie) qui déclare injuste qu'un pays dont les salaires comptent parmi les plus faibles en Europe, ne propose une meilleure rétribution qu'à ceux prêts à travailler davantage dans pareilles conditions, manière déguisée de répondre à une hausse problématique de besoins en main d’œuvre, sans recours à l'immigration...

L'ennui pour Valasz Online (Hongrie), est que tout amendement est  devenu impossible vu que le cirque politique est dans la rue et que le gouvernement a tourné le dos à une union avec les grands syndicats, sans compter que le président du Parlement prive l'opposition de son droit de parole, que les instances de contrôle publiques et les organisations d'inspection du travail sont plus faibles que jamais. Parce que le populisme ne supporte pas les corps intermédiaires dans sa recherche de lien direct au peuple, pour mieux asseoir sa légitimité et son autorité, sans autre forme de contestation. La censure est un des moyens les plus sûrs et efficaces pour y parvenir. Ainsi un projet de loi russe prévoit-il de sanctionner les propos offensants envers l’État et ses représentants, ainsi que la diffusion de fausses nouvelles.

Radio Kommersant Fm (Russie) parle d'une conséquence de la révolution jaune parisienne, soi-disant fomentée par Washington. D'autant que la hausse de la TVA entre en vigueur au 1er janvier et que personne ne sait si les prix des carburants vont rester stables. Vedomosti (Russie) y voit une arme fatale à l'encontre des journalistes indépendants, car il sera bien difficile de dire comment sera opéré le distinguo entre propos « acceptables » et les autres.

Autre produit déstabilisant et redoutable du repli sur soi, du retour à l'ultra-conservatisme, de la radicalisation à tout crin : le Brexit, qui n'en finit pas de se dérouler en feuilleton interminable. Theresa May a échappé cette semaine à une destitution, contre la promesse de partir prochainement, une fois de nouvelles concessions arrachées à l'UE, qui ne veut pas en entendre parler. Nous y reviendrons sans nul doute très vite, pour ne rien dire de plus...

En attendant, dernier focus sur une initiative qui va à contre-courant de tout ce qui précède : l'appel de 120 intellectuels, juristes, historiens, économistes et responsables politiques à... sauver l'Europe ! Ils préconisent d'augmenter la fiscalité sur les entreprises, la richesse, la fortune et les gaz polluants dans l'UE afin de financer des politiques sociales européennes, meilleur moyen de lutter contre les populismes. The Guardian (Royaume-Uni) salue une contribution vitale dans la mesure où l'Europe, bouc émissaire de tensions sociales dont elle n'est pas responsable, doit passer à des mesures concrètes qui donnent vie aux bonnes intentions. Dennik N (Slovaquie) se félicite aussi d'une approche intéressante, tout en la relativisant immédiatement en l'absence de chances de mise en œuvre, qu'il s'agisse d'un impôt de 37% pour les grands groupes ou de la taxe carbone dont Macron fait les frais pour les autres. CQFD.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto