La campagne est lancée !

La campagne est lancée !

 

Du fait du désarroi et de la colère d’électeurs toujours plus nombreux, naviguant entre abstentionnisme et populisme, le Vieux Continent vit plus que jamais au rythme trépident des campagnes électorales. L’une vient de prendre fin dans la petite Estonie, tandis qu’une autre s’engager (enfin) dans la grande Europe.

En Estonie, le Parti de la réforme a réussi son pari de revenir aux responsabilités après 3 ans de disette, et ce, en grande partie grâce aux électeurs en ligne. En effet, Neue Zürcher Zeitung (Suisse) nous apprend que la formation a recueilli 40% des suffrages exprimés par Internet, pour un résultat global de 29% des voix. Dans un pays où le nombre de votants connectés en hausse constante, il tire largement son épingle du jeu. D’où un large satisfecit pour sa cheffe de file, Kaja Kallas, que Postimees (Estonie) voit en position de force pour les négociations de coalition, malgré et finalement grâce à ce que certains ont pu qualifier de faiblesses : son indulgence et son attitude non belliqueuse. Äripäev (Estonie) informe qu’elle a d’ailleurs écarté toute éventualité d’accord avec le parti populiste de Droite, Ekre ; mais peut se rapprocher tant du camp conservateur que du Parti du centre, à condition de surmonter le mur que représente la question fiscale avec ce dernier.

Ilta-Sanomat (Finlande) fait pour sa part grand cas du succès d’Ekre, surtout dans les petites villes et les zones rurales, marquant une fracture qui place l’Estonie dans la même voie que la Pologne, l’Italie ou la Hongrie.Précisément, à la veille d’élections européennes cruciales, que préfigurent ce scrutin comme d’autres avant lui, la Droite européenne incarnée par le Parti Populaire Européen (PPE) au Parlement européen (PE), se pose désormais sérieusement la question de maintenir dans ses rangs le Fidesz, parti du détonnant Premier Ministre hongrois, Victor Orban. Plusieurs de ses membres ont lancé la procédure d’expulsion à la suite d’une campagne infamante contre le Président de la Commission européenne (CE), Jean-Claude Juncker, issu de ses rangs, et les propos tout aussi insultants de l’intéressé vis-à-vis des « idiots utiles » de Gauche à l’endroit de ses détracteurs.

Merce (Hongrie) trouve que le moment choisi est aussi lamentable que ridicule, surtout que la motivation du PPE n’est pas tant que les affiches du Fidesz attisent la haine, mais qu’elles attaquent une figure de proue. Mandiner (Hongrie) juge judicieux de faire sauter un statu quo n’ayant plus aucun sens, mais se demande pour sa part s’il valait vraiment la peine pour le PPE de prendre la responsabilité d’une décision aussi grave avant des élections européennes (cruciales).

Pour Magyar Nemzet (Hongrie), il n’y a aucune raison de continuer à attendre, bien au contraire même, car il en va de l’intérêt des Européens et des Hongrois, concernant la lutte contre l’immigration et la protection de l’Europe des Nations, appelant Victor Orban à y assumer un rôle de pointe.

Le Soir (Belgique) pense d’ailleurs sa provocation délibérée, afin de provoquer son exclusion, qui lui permettra de jouer encore mieux les victimes. Mais il n’est libre pour autant, estime Azonnali (Hongrie), car le sort du Fidesz est entre les mains de la Pologne, plus spécifiquement de Droit et Justice (PiS), le parti national-conservateur au pouvoir, avec lequel il pourrait s’allier au sein de l’Alliance des Conservateurs et Réformateurs Européens (ACRE). Politys (Pologne) avance le risque de cette perspective pour Manfred Weber, tête de liste du PPE, qui est pris en étau selon Pravda (Slovaquie), entre les valeurs qu’il incarne et le calcul politique. Parce que ce groupe le plus fort du PE avec 218 députés, n’a cessé de s’affaiblir au fil des élections européennes, et pourrait bien perdre sa suprématie avec le départ du Fidesz. Pire, Expressen (Suède) pointe le danger d’un clan national-populiste suffisamment important pour bloquer le PE : à s’épurer, les coalitions européennes peuvent perdre le ciment qui les fonde et alimenter la fracture Est-Ouest. The Times (Royaume-Uni) ne croit pas en cette dernière, se basant sur le cas italien, exemple de démocratie en danger avec un parti phare, la Ligue, directement financé par Moscou. De plus, nul gilet jaune à l’Est, ni velléité de quitter l’UE dans le sillage de la Grande-Bretagne.

Le Brexit est un des arguments avancés par Emmanuel Macron pour appeler l’ensemble des citoyens européens à une « Renaissance de l’Europe » dans une tribune publiée dans les grands quotidiens des 28 Etats-membres actuels, lançant de la sorte vigoureusement la campagne des européennes. Dennik N (Slovaquie) n’est franchement pas emballé par son message, qui manque singulièrement de remise en cause personnelle. Car le Brexit est une conséquence logique de l’échec des élites pro-européennes qu’il incarne. Or, il fait l’impasse sur le sujet, pour promouvoir une coopération approfondie qui n’a guère montré d’efficacité jusque-là (mais n’est-ce pas parce que nous nous sommes arrêtés au milieu du gué ?). De plus, il réclame un modèle social unique et une régulation économique au moment même où son pays « est en ruines ». Soit un politique affaibli pour un discourt puissant, principal défaut de sa vision. Une vision d’une Europe de plus en plus unie, intégrée, régulée et collectivisée, étrangement surannée pour The Guardian (Royaume-Uni), qui exhorte son pays à y rester afin d’éviter pareille dérive !

Sega (Bulgarie) se penche sur une des propositions originales du Président français, la création d’une Agence européenne de protection de la démocratie, positive mais insuffisante à ses yeux. Cet organisme devrait dépêcher des experts dans les Etats-membres afin de les aider à lutter contre les cyberattaques et les manipulations électorales ; mais que faire des jeunes et faibles démocraties de l’Est, menacées autant de l’intérieur que de l’extérieur, du fait de la discorde que les partis nationaux s’efforcent d’y semer. La Repubblica (Italie) souligne les trois ambitions de Macron (liberté, protection, progrès), qui ont conduit à cette proposition, en plus de l’interdiction de financement étranger des partis politiques et de nouvelles règles visant à interdire les discours de haine et de violence sur le Net. Il ne fait aucun doute que le Président français pointe ainsi directement la galaxie des nationalistes, notamment à l’Est où il rencontre un grand scepticisme souligne Radio Europa Libera (Roumanie). La raison en est que, comme les Scandinaves, les Européens orientaux ont tendance à considérer l’UE comme un marché distributeur de billets.

La crise des réfugiés a révélé l’ampleur du malentendu avec l’Ouest, qui prône la solidarité dans l’intégration. L’Europe se trouve donc bien à un tournant de son histoire pour Jutarnji List (Hongrie). Aussi, les discours de ce genre n’ont jamais été aussi nécessaires. Macron évoque ce qui est possible, à portée, par exemple sur l’espace Schengen dont la réforme est vitale. Il semble finalement vouloir combler le vide laissé par Angela Merkel de l’avis de Dagens Nyheter (Suède), sauf qu’il ne s’érige pas en comptable de l’Europe, mais, tout français qu’il est, en général en chef, face aux ennemis que sont les grandes puissances autoritaires et riches, ainsi les géants du Net sans scrupules, et le nationalisme réactionnaire clivant. Cette posture pourrait sembler excessive, mais l’Europe est bien en danger pour de nombreux observateurs, comme The Irish Times (Irlande). Elle est finalement, une nécessité politique, clairement destinée aux électeurs séduits par les populistes, qui démontre à quel point ceux-ci façonnent désormais l’agenda européen.

À l’instar du Grand Débat qu’il a initié en France, et qu’il souhaite reproduire à l’échelle continentale, fort de cette expérience inédite et unique, Macron sait que ni lui ni aucun autre pro-européen ne peut plus se permettre de se limiter à de belles incantations. Dans le cas inverse, l’électorat se jetterait une bonne fois pour toute dans les bras des pires ennemis de l’UE, qui sont intérieurs, soutenus d’ailleurs par un extérieur dont ils se trouvent dépendants, un comble pour des souverainistes affichés. L’heure est donc aux mesures concrètes, attendues des peuples qui ont soif d’actions et de garanties de la part de l’Europe. En ce sens, Paris vient de s’engager dans la taxe sur Google Amazon Facebook et autre Ali-Baba, dits GAFA. Mais là comme sur le reste, encore faut-il qu’elle soit suivie, à commencer par son principal partenaire, l’Allemagne, qui traîne les pieds dans un contexte national tendu. La méthode Macron pour réveiller les consciences et sortir de l’ornière par le haut est-elle la bonne ? L’avenir proche le dira. En attendant, elle a sans doute à minima le mérite d’exister, amorçant enfin une campagne électorale capitale.

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto