L'ombre russe

L'ombre russe

 

Au cours de cette semaine, les médias européens se sont particulièrement focalisés sur la grande absente des commémorations du 75ème anniversaire du Débarquement en Normandie : la Russie. À commencer par l’étrange arrestation du journaliste d’investigation Ivan Golounov, pour trafic de drogue présumé, alors qu’il enquêtait sur des affaires de corruption pour le portail en ligne critique Meduza.io. Vedomosti (Russie) explique que l’intéressé n’est pas seul à être ainsi pris à parti pour mettre à mal un fonctionnaire ou un homme d’affaires.

Kaleva (Finlande) évoque précisément les mesures des dirigeants russes à l’encontre des médias libres, en vue de les réduire au silence, preuve de leur crainte à l’égard d’une opinion plus prompte que jamais à se lever contre les injustices. Pour El Pais (Espagne), cette énième arrestation arbitraire est la goutte d’eau en trop, qui mobilisent non seulement les journalistes, mais aussi les institutions internationales, contre le pouvoir russe. Au point que celui-ci a fini par reculer en levant l’assignation à résidence de Golounov et en suspendant les policiers impliqués dans son interpellation. Dagens Nyheter (Suède) s’en étonne car le Kremlin n’est pas du genre à battre de la sorte en retraite, preuve que le pouvoir a ses limites, même russe.

Novaïa Gazeta (Russie) veut croire que les médias ont joué un rôle clé dans ce revirement, notamment 3 journaux économiques qui ont délivré un vibrant plaidoyer qui a pu surprendre les hommes d’affaires de retour du Forum économique de Saint-Pétersbourg.

Kommersant (Russie) met pour sa part en avant une empathie générale à l’égard d’un parfait inconnu qui ne vise pas tant à renverser le régime qu’à améliorer le pays. À présent, BBC (Royaume-Uni) s’interroge sur le nombre de détenus dans les geôles russes sous le coup des mêmes accusations, sans que personne ne lève le petit doigt. La situation ne changera vraisemblablement pas du jour au lendemain, mais l’évolution observée donne à espérer que les forces de l’ordre se sentent moins intouchables et se montrent dès lors plus mesurées. Ekho Moskvy (Russie) rappelle néanmoins la violente répression des pro-Golounov , bien loin d’un quelconque virage libéral.

 

La Russie intervient aussi indirectement dans l’actualité européenne du moment, notamment en Moldavie où deux gouvernements se disputent le pouvoir aux lendemains des élections législatives : un nouveau formé de l’alliance proeuropéenne ACUM et des socialistes PSRM pro-russes ; et l’ancien dominé par le Parti démocrate de l’oligarque Vlad Plahotniuc, qui bénéficie de l’appui de la Cour constitutionnelle et refuse de céder les rênes. Ukrinform (Ukraine) raconte que nul expert ne s’attendait à la formation d’une coalition de partis aussi opposés idéologiquement comme le sont ACUM et PSRM. Le principal facteur favorable fut la disposition du personnel technique du Parlement à coopérer, de manière à permettre à ce dernier de travailler à nouveau. Dziennik Gazeta Prawna (Pologne) met en garde sur un effondrement qui conduirait à une prise de contrôle des moyens financiers et politiques de la part de socialistes dont la rhétorique consiste invariablement au renforcement des liens avec le Kremlin.

Hotnews (Roumanie) souligne justement les énormes possibilités d’influence de la Russie sur ce petit pays tiraillé, d’autant que le déclin occidental l’amène de plus en plus à regarder à l’Est, se détournant notamment d’une Union européenne (UE) ébranlée par ses crises internes à répétition. Surtout que Moscou étend son emprise plus au Sud, du côté de la Turquie, pourtant ennemie héréditaire. En effet, le Président Erdogan vient d’affirmer que l’achat de missiles russes S 400 était une affaire conclue. Milliyet (Turquie) applaudit ce choix au détriment d’Américains qui non seulement ont mis du temps à répondre à la commande militaire turque, mais aussi ne supportent pas que la Turquie monte en puissance indépendamment d’eux.

De Telegraaf (Pays-Bas) note que ce rapprochement pose un problème à l’ensemble de l’OTAN, le qualifiant même de catastrophe militaire. Car l’intrusion de matériel russe au sein des forces de l’Alliance atlantique peut à la fois provoquer des retards fatals pour cause d’incompatibilité, et induire un espionnage russe au cœur de leur dispositif. Or, Zeit Online (Allemagne) observe l’absence de procédure d’exclusion pour les membres récalcitrants. Que la Turquie devienne une alliée postiche, ou une véritable espionne, Vladimir Poutine a de quoi se réjouir.

 

Afin d’endiguer la progression russe, comme au bon vieux temps de la Guerre froide, la Commission européenne (CE) préconise l’ouverture des négociations d’adhésion avec l’Albanie et la Macédoine du Nord, car « les Balkans occidentaux appartiennent à l’Europe et feront partie de l’avenir de l’Union » selon la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini.

Handelsblatt (Allemagne) soutient l’initiative, par crainte que l’attente ne finisse par créer déception et colère pour finalement jeter les intéressés dans les bras de la Russie. Danas (Serbie) n’est pas dupe de son côté : si lapolitique d’élargissement de l’UE a perdu sa raison d’être, elle conserve un rôle politique, celui de maintenir les Balkans occidentaux dans son giron, en mode hypocrite à l’égard de sempiternels candidats, dans la lignée de la Turquie. Dépités par une UE faible car divisée, notamment sur la question russe, d’autres se tournent vers le grand-frère américain, à l’instar des Polonais dont le Président Andrzej Duda a été reçu pour la seconde fois par Trump, afin de signer une déclaration commune portant sur le déploiement permanent de troupes US, le « Fort TRUMP ».

La Stampa (Italie) se demande non sans ironie si la prochaine Trump Tower sera ainsi militaire. En contrepartie des canons américains, Duda fait miroiter la possibilité d’une coopération énergétique avec l’achat de gaz liquide aux Etats-Unis. L’occasion pour le locataire de la Maison Blanche de faire d’une pierre deux coups : améliorer son bilan commercial, sa marotte, et restreindre la dépendance à un gaz russe que l’Allemagne voisine accroît en parallèle.

Onet.pl (Pologne) pointe du doigt le côté coûteux et inconsidéré des achats américains de la Pologne, qui plus est sur le plan militaire, car l’acquisition de F-35 s’effectue au détriment des véritables besoins du pays pour faire face à une éventuelle attaque russe, à savoir une artillerie moderne. L’autonomie rêvée de la Pologne n’en est que plus sapée. Et avec elle le projet de défense indépendante et opérationnelle de l’Union européenne dans un monde multipolaire aux défis colossaux que les seuls Etats-membres ne sauraient relever seuls avec succès.

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto