L'interminable feuilleton européen

L'interminable feuilleton européen

 

Plus fort que les soaps opéras états-uniens ou les télénovelas sud-américaines en termes de longueurs : le feuilleton européen, qui combine lui-aussi rebondissements et répétitions, dans une langueur monotone, comme disait Verlaine. Pas sûr que les (télé)spectateurs soient aussi captivés et fidèles. La lassitude semble à contrario les gagner, pour les basculer dans la revendication et la contestation. La montée électorale des populismes en est un symptôme. Mais le radicalisme ne s’exprime pas seulement dans les urnes, aussi dans la rue, de manière souvent plus spectaculaire, car plus violente et visible. En effet, de plus en plus nombreux sont les Européens révoltés par la tendance lourde d’une Europe incapable de les protéger et de les satisfaire à la hauteur de leurs attentes, sur laquelle leurs dirigeants déversent allègrement leur fiel pour se préserver eux-mêmes, au risque de subir directement les foudres de leurs concitoyens, tels Merkel ou Macron, pro-européens qui ont bien du mal à tenir la barre d’une Union européenne à la dérive, sans cap commun bien précis et clair.

Naturellement, les médias européens se sont tout particulièrement intéressés dans ce contexte au phénomène des gilets jaunes français : plus de 240 000 ont participé le 17 novembre et au-delà à des blocages routiers pour protester contre la hausse des taxes sur les carburants, entre autres. Des actions parfois violentes, qui ont tué une personne et blessé 400 autres. Les Echos (France) indique que les discours du Président de la République ne passent plus auprès de l’opinion, trop pessimiste et méfiante pour les entendre : les réformes sont plus que jamais vécues comme des soustractions, devenues insupportables.

Gazeta Wyborcza (Pologne) évoque carrément une crise de la démocratie représentative face à ces milliers de gens qui refusent de s’adresser aux corps intermédiaires pour prendre les choses en main eux-mêmes. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) imagine d’ailleurs un conflit de longue haleine qui les obligera à se structurer et à perdre ainsi leur innocence politique. Les partis antisystèmes sont déjà prêts à agréger le mouvement et à l’instrumentaliser dans leurs intérêts. Le premier d’entre eux est naturellement le Rassemblement National de Marine Le Pen, selon Der Standard (Autriche), dont le moulin est ainsi alimenté sans lever le moindre petit doigt. Car le phénomène est peu cohérent, réclamant à la fois baisse d’impôts et consolidation des services publics, ce qui le rapproche des populistes, comme en Italie. La France n’est précisément pas le seul pays européen ainsi touché par la vague contestataire. Plusieurs milliers de Bulgares ont eux-aussi investi les rues pour dénoncer la hausse des prix du carburant, du coût de la vie et des impôts, bloquant les routes et appelant le gouvernement à la démission. La situation de la Bulgarie est cependant bien différente de l’Hexagone, et devrait faire réfléchir les gilets jaunes.

E-Vestnik (Bulgarie) rappelle en effet que 80% des Bulgares gagnent moins de 500 euros par mois, voire moins de 250 pour la moitié d’entre eux, alors que les prix des produits de première nécessité sont aussi élevés que dans le reste de l’Europe où les salaires sont 5 à 10 fois supérieurs ! D’où l’hémorragie de Bulgares. Ceux qui restent se considèrent les vaches à lait de l’Etat, ce que ne comprennent pas les dirigeants vivant dans leur bulle. Kapital (Bulgarie) explique justement que les médias et les partis ne jouent plus leur rôle d’intermédiaires, ajoutant ainsi à la coupure entre le sommet et la base. Parce que la presse est opprimée et l’opposition brisée. Le peuple décide alors de jouer les relais, avec le danger d’une dérive mortelle.

Dans ces conditions, difficile de concevoir quelque avancée du projet européen que ce soit. Pourtant, Macron y croit encore et ne lâche rien, notamment dans son discours devant le Parlement allemand. Il revendique une plus grande souveraineté européenne et réinvite l’Allemagne à l’appuyer, de manière à ne pas laisser le monde sombrer dans le chaos. La Repubblica (Italie) perçoit une déclaration de guerre aux nationalistes et autres populistes, dont le fanatisme constitue un danger croissant pour l’équilibre européen. Tagesschau.de (Allemagne) félicite le Président français pour la limpidité et la pertinence de ses propos, sans occulter le moindre problème. Mais relève les atermoiements allemands, pour mieux les regretter. Car ils freinent la réalisation de projets concrets que réclament les Européens, toujours plus désespérés et démotivés face à une Europe en panne d’inspiration et d’audace, au point de la rejeter en bloc, sans ne plus en distinguer les apports pourtant fondamentaux. Il en va ainsi de l’armée européenne, véritable serpent de mer que Macron  tente de ranimer, avec le soutien mesuré de Merkel, face à un Trump plus fulminant que jamais. Mais le Président américain n’est pas le seul opposant. Il est par exemple relayé par Wpolityce.pl (Pologne), qui appelle les Européens de l’Ouest à s’acquitter de leurs dettes envers les Etats-Unis à travers l’OTAN, plutôt que se lancer dans une aventure personnelle.

The Irish Times (Irlande) s’inquiète pour sa part des dérives possibles du troisième exportateur d’armes mondial, comme le développement d’armes totalement autonomes, en contradiction avec le Forum sur la paix de Paris à l’occasion du centenaire de l’Armistice de 1918. Mais d’autres médias accueillent le programme défendu par le moteur franco-allemand avec bienveillance, voire optimisme, tel Dzerkalo Tyjnia (Ukraine), qui y voit l’opportunité pour des pays tiers de devenir membre de forces armées européennes sans faire partie ni de l’OTAN ni de l’UE.

Milliyet (Turquie) semble aussi approuver, en justifiant le revirement de Macron et Merkel par les bouleversements en cours de l’architecture mondiale de sécurité, de l’Afrique du Nord à l’Irak en passant par l’Ukraine. La Reppublica (Italie) met en garde, non sur la volonté de parvenir à une puissance supranationale, qui représente une excellente contribution à la nécessaire construction d’une Europe unie, mais sur l’absence de mesures concrètes, qui ne manquera pas de rendre un énorme service aux forces de désagrégation national-populiste. Helsingin Sanomat (Finlande) ne dit pas autre chose, avec le résultat désastreux d’une rupture inutile avec les Américains, à la grande joie des Russes.

Autre marronnier européen : la réforme de la zone euro, prêchée par Macron dans un relatif désert, face à une Allemagne toujours réticente, des pays du Nord récalcitrants et une Italie rebelle. Petite avancée néanmoins avec la présentation d’une ébauche de budget de la part des ministres français et allemands des finances à leurs collègues. Handelsblatt (Allemagne) affiche sa satisfaction de voir les deux grands Etats de l’UE reprendre les commandes de la locomotive euro et tenter d’y accrocher leurs partenaires, qui plus est à l’approche d’élections cruciales. Mais les détails restent nébuleux, ce que regrette aussi Naftemporiki (Grèce). Un budget de la zone euro pourrait être un bon début, mais il ne suffira pas pour protéger l’Europe d’une prochaine crise, qui se profile à l’horizon. Le besoin est impérieux de relancer l’emploi et le développement, de soutenir la justice sociale, la convergence économique et la stabilité financière. La crise grecque est pleine d’enseignements en la matière. Mais il semblerait que les Européens les ignorent pour la plupart. À l’instar du bras de fer désormais engagé entre Rome et Bruxelles, qui a rejeté pour la première fois le budget d’un pays membre, qui plus est fondateur et poids lourd. La Commission européenne menace l’Italie de sanctions financières à hauteur de 3.4 milliards d’euros ! Les dirigeants italiens semblent s’en moquer, excipant de l’inefficacité des règles européennes dans leur pays, où le pouvoir d’achat demeure inférieur à son niveau de 2008. Il est fort à parier que d’éventuelles sanctions empireront la donne, ce qui conduit Les Echos (France) à traiter les règles européennes de stupides, à l’instar de Romano Prodi, ancien Président du Conseil italien et de la Commission européenne. Il faut réinventer le Pacte de stabilité et de croissance, pour favoriser l’assistance, la solidarité et l’investissement, de préférence au repli sur soi. La Stampa (Italie) vise plutôt le Vice-premier ministre italien, Matteo Salvini, auquel il conseille de demander sagesse et clairvoyance au Père Noël ! En tous cas, Tages-Anzeiger (Suisse) voit ainsi s’éloigner laite réforme de la zone euro : jamais les pays du Nord ne consentiront à la création d’un Fonds européen de garantie dans un tel contexte, ce qui annonce de graves difficultés en cas de détérioration de la situation financière et socio-économique mondiale, qui ne saurait tarder. D’autant moins tarder que le Brexit pourrait la nourrir. Certes, Theresa May, Premier Ministre britannique, et Michel Barnier, négociateur en chef de l’UE, ont réussi à trouver un accord maintenant le Royaume-Uni dans l’union douanière jusqu’en 2022. Mais celui-ci est jugé nocif par Le Monde (France), car refusé à la fois par le Parlement, le peuple et une bonne partie du Cabinet britanniques. Il n’est pas encore trop tard pour un demi-tour honorable, notamment via un second référendum, comme le suggère Observador (Portugal). Encore faut-il que cette option soit réclamée par les pro-Brexit, faute de quoi il passerait pour un règlement de compte antidémocratique. En tous cas, Tygodnik Powszechny (Pologne) veut croire en un dénouement positif avec maintien dans l’UE, grâce au bon vieux pragmatisme so british.

Finissons sur une note plus prosaïque, qui touche plus directement chacun d’entre nous, Européens de tous poils. À l’instar du Père Noël, d’Halloween, du chewing-gum, du cola ou bien encore du hamburger, les Etats-Unis ont importé sur le Vieux Continent une autre de leurs traditions consuméristes : le « black Friday » ou vendredi noir, jour de super-promos alléchantes à quelques jours de Noël. Réactions mitigées chez les commentateurs. D’un côté, Avvenire (Italie) déplore un phénomène quasi-religieux, car le capitalisme a un besoin croissant de rites, de liturgies, de processions, de chants, de formules sacrées, de prêtres et de communautés. Mais aucune spiritualité, ce qui le rapproche plus de l’idolâtrie archaïque. De l’autre, c’est l’occasion pour les commerçants traditionnels de se démarquer pour fidéliser leur clientèle, via la plus-value des conseils compétents et personnalisés d’un vendeur : rien ne remplace le contact humain ! Autre tradition polémique, celle du « Zwarte Piet », figure qui flanque le Saint-Nicolas aux Pays-Bas. Ce personnage au visage peint en noir est mis à l’index depuis des années, d’aucuns y voyant une forme de racisme. En témoignent les événements relatés par Nrc Handelsblad (Pays-Bas) lors de la traversée de « Sinterklaas » à travers le pays : insultes, mauvais traitements et 62 interpellations. Comme si se produisait dans chaque ville une rencontre de première division classée à haut risque, entre pour et contre le « Zwart Piet ».

De Volkskrant (Pays-Bas) déplore également qu’une fête à la base enfantine perde son innocence, du fait de ses pourfendeurs qui ont réussi à en faire une affaire politique. D’une certaine manière, les hooligans violents obtiennent gain de cause, ce qui est extrêmement frustrant. Voilà ce qui attend plus généralement l’Europe, la violence parfois gratuite et incontrôlable, si les dirigeants et les institutions n’entendent pas la colère jusque-là sourde d’une base qui hésitera de moins en moins à se révolter, sachant que le Vieux Continent n’en est pas à son premier coup d’essai en cette matière !

 

Crédit photos : © DR
Rédacteur : Cédric Espéranto