L'imposture du populisme

L'imposture du populisme

 

Si le populisme n'est pas né de la dernière pluie en Europe, il croît de manière inquiétante depuis quelques années. Malheureusement, peu de pays sont épargnés, pas même le très flegmatique Royaume-Uni qui en est ainsi arrivé à l'extrémité inimaginable de quitter l'Union européenne. Son ancien Premier Ministre, David CAMERON, a ainsi été emporté par une vague populiste qu'il pensait précisément exploiter et circonscrire via un référendum réclamé alors par une minorité agissante.

Banale histoire de l'arroseur arrosé, qui ne devrait pas l'être dans une contrée aussi humide, mais qui l'est pour un peuple qui a toujours su résisté aux dérives politiques de tout bord. Car le populisme ne se limite pas à la frange radicale de la droite de l'échiquier, quel que soit le nom qui lui est donné (extrême-droite, ultra-droite, droite réactionnaire...). Hélas, il sévit aussi à gauche, du côté des marxistes, trotskistes et autres collectivistes ou anarchistes.

Encore une fois, ces tendances pseudo-révolutionnaires, qui prétendent vouloir renverser le système pour lui substituer un ordre plus juste et plus sûr, ne sont pas nouvelles. Si elles remontent sous une forme ou une autre à l'antiquité, l'Europe les a engendrées dans leur pire version et expérimentées à grande échelle dans le courant du XXème siècle. Elle les a même exportées à travers le monde, ce dont elle ne saurait être fière car les résultats ont été plus que catastrophiques : cataclysmiques. D'aucuns parlent même d'apocalypse concernant le nazisme et le stalinisme : plus de 50 millions de morts pour le seul conflit mondial de 39 – 45, auxquels ajouter plusieurs millions dans le cadre de purges politiques et ethniques insensées.

Incroyable de devoir rappeler ces faits et ces évidences de nos jours, tant les Européens semblaient repentis et vaccinés ! L'ennui est que les populismes ont muté, tels des virus, et bénéficié d'un environnement favorable, nourris par la pire crise depuis les années 1930, celles-là même qui ont donné naissance aux horreurs absolues de l'histoire de l'Humanité. D'une part, ils se sont en apparence débarrassés de leurs oripeaux intégristes, allant jusqu'à récuser leur aspect extrémiste.

D'autre part, ils s'adressent tout particulièrement aux individus et aux classes les plus touchés par les difficultés socio-économiques de ces dernières années, ce qui explique qu'ils prospèrent partout, même dans des régions de plein emploi où précarité et inégalités ont inexorablement augmenté. Au final, ils manipulent les peurs et instrumentalisent le désespoir, sans y apporter la moindre réponse efficace car ils n'existent plus sans cela. Aux lendemains d'un premier tour de présidentielle française qui a vu une moitié de l'électorat plébisciter des populismes qui finissent par se confondre, levant le voile sur leur véritable nature, besoin est de dénoncer avec force vigueur leur ignoble imposture et leur véritable danger. Car le jour où ils parviendront au pouvoir aux quatre coins du continent, l'Europe sera condamnée à une chute aux enfers dans laquelle elle entraînera de nouveau ses peuples, à l'inverse exact de leurs attentes.

Contrairement à ce que laisse supposer l'étymologie même du terme, le populisme ne parle pas au nom du peuple. Cette assertion est absurde car elle suppose que ce peuple est une masse uniforme dont les composantes seraient identiques et iraient toutes dans le même sens, en l'occurrence le leur.

Elle est dès lors une négation de l'individu, de sa particularité, des droits qui lui sont liés et donc de la démocratie. Certes, celle-ci est bien le pouvoir du peuple par le peuple, mais elle ne dispose en aucune façon que ce dernier est un et indivisible car elle en reconnaît les nuances, les sensibilités, les différences, voire les divergences. Elle les respecte, les représente, les connecte, les concerte, tente de les concilier et tranche au final à la majorité, sans jamais les confondre, les noyer, les ignorer et les bafouer.

Le populisme est tout l'inverse car il ne souffre aucune critique, aucune opposition, aucun écart par rapport à sa ligne : tout ce qui ne va pas dans son sens est qualifié avec rage d'ennemi du peuple. Fut-ce le peuple lui-même ! Parce que le populisme l'infantilise, en le prenant par la main, en le guidant, en l'encadrant, sous le faux-prétexte de l'aider, de le protéger et de le sécuriser. Parce que le populisme affirme détenir LA vérité et proposer LA solution pour assurer le bonheur du peuple.

Le populisme ne doute de rien, surtout pas de lui : il pratique le dogme, raison pour laquelle il se marie si bien avec la religion et met en cause plus ou moins brutalement la science, ce que les États-Unis expérimentent avec violence depuis l'élection de TRUMP.

Le populisme ne redoute et ne bannit rien tant que tout ce qui peut éclairer, édifier et élever le peuple. Ainsi s'attaque-t-il de la même manière aux médias, du moins indépendants, comme à tous les corps intermédiaires, des syndicats aux associations.

Dans un premier temps, il cherche à les discréditer et les décrédibiliser an alléguant qu'ils sont vendus aux forces obscures qui œuvrent pour dominer le monde et en asservir les populations. Dans un second, il les disqualifie en leur coupant les vivres, en les décapitant et en les paralysant. Le pouvoir devient alors forcément de plus en plus autoritaire, replié sur une minorité qui fixe les règles ex-cathedra pour la globalité : ainsi en arrive-t-il inexorablement à la tyrannie.

Cette description n'est pas une théorie, mais bel et bien une réalité qui non seulement s'est appliquée en Europe comme ailleurs au siècle dernier (Russie bolchévique, Italie fasciste, Allemagne nazie, Hongrie de l'amiral Hortiz, etc.), mais qui prend vie sous nos yeux de nos jours (Hongrie de Victor Orban, Pologne du PiS, Turquie sous Erdogan...), jusqu'en Europe occidentale où se mêlent joyeusement nationalisme et étatisme avec relents  xénophobes, racistes et même antisémites.

Certains rétorqueront que peu leur importent les outrances et les outrages des populistes, pourvu que leur situation individuelle voire collective s'améliore grâce à eux. Ils y croient ou veulent y croire, d'abord parce que toutes les autres options ont déçu et désemparé, ensuite parce que les propositions populistes, à priori neuves, si ce n'est novatrices, sont compréhensibles et accessibles pour tout un chacun.

Ils sont prêts à abdiquer leur liberté chèrement acquise par leurs ancêtres, ce bien sans doute le plus précieux pour l'être humain, mais qui n'a aucune valeur à leurs yeux si elle ne leur apporte pas pleine satisfaction égoïste. À commencer par leur sécurité, surtout physique. Sécurité et liberté sont-elles compatibles ? Non dans leur version absolue.

En effet, impossible d'assurer une parfaite sécurité dans le cadre d'une totale liberté, ni de garantir une totale liberté dans le cadre d'une parfaite sécurité. Alors bien sûr, pas de liberté sans sécurité (circulation, pensée, réunion...), tandis que la sécurité, elle, peut se passer de liberté. Le rapport est donc asymétrique, avec bonus pour la sécurité.

D'autant qu'il est plus facile d'abandonner sa liberté pour préserver sa sécurité que l'inverse. C'est bien ce qui rend la liberté si précieuse (elle est le propre de l'être humain qui ne peut se réaliser et s'épanouir comme tel sans elle) et en même temps si fragile (reconquérir sa liberté est ardu, voire impossible, si ce n'est au prix d'immenses sacrifices).

Il est sans doute possible de trouver un juste équilibre, ce à quoi s'essaient tant bien que mal les démocraties, avec un relatif succès malgré un contexte très défavorable.

Le populisme, pour sa part, a tout intérêt à rompre durablement cet équilibre car il sait que la peur induite par l'insécurité permet de manipuler les esprits et de contrôler les corps. Ainsi l'attise-t-il pour parvenir au pouvoir et l'entretient-il pour s'y maintenir, quitte à verser dans la terreur, d'autant plus aisée à répandre de nos jours avec les nouvelles technologies. Hitler l'avait bien compris, semant le trouble via ses sbires dans les villes et villages allemands de l'Entre-deux Guerres, pour s'ériger ensuite en sauveur, seul capable de ramener tranquillité et discipline.

Le populisme s'installe de la sorte comme le rempart d'une liberté qui n'est plus que factice au bout du compte. Quand son assise est suffisamment solide, il en vient même à nier ouvertement la liberté qui, selon lui, affaiblit et détruit la nation. La liberté de pensée et d'expression est spécifiquement visée : encore une fois, il ne saurait tolérer des contradictions qui pourraient réveiller l'esprit critique et rétablir le libre-arbitre des citoyens, le pire des cauchemars populistes. Car il sait pertinemment que ses solutions aux problématiques de son temps n'en sont pas ou en sont de mauvaises. Surtout en Europe qui a construit sa puissance et établi sa domination sur la curiosité, l'audace, l'ouverture, l'innovation et l'échange.

Le populisme préconise précisément une fermeture qui ne peut être que recul et déclin, qui plus est dans un monde aussi globalisé que le nôtre. Quelques exemples très concrets, pour sortir des incantations qui n'effraient plus personne, qui plus est les électeurs qui soit se pensent victimes de l'affreux système capitaliste et libéral, soit craignent de le devenir. Faire défaut sur sa dette en refusant de la rembourser ou en la renégociant ?

L'Argentine populiste de droite s'y est essayée dans les années 2000 : elle l'a payé d'une grave récession et a fini par revenir sur les marchés. Nationaliser l'essentiel pour placer l'économie nationale sous le joug de l'Etat ? Le Venezuela populiste de gauche s'y est essayé au tournant des années 2000 : le pays le plus riche en pétrole au monde est aujourd'hui au bord de l'implosion.

Reprendre le contrôle de sa monnaie pour des dévaluations compétitives ? La France s'y est essayée dans les années 1980 sous l'impulsion d'une gauche communisante : elle s'est heurtée chez elle à une inflation galopante et à l'extérieur à des mesures de rétorsion de ses partenaires commerciaux qui l'ont forcé à abandonner pareille politique pour revenir à une coopération raisonnée.

Empêcher toute immigration ? Le Japon s'y applique de longue date au point d'être pénalisé par un grave manque de main d'œuvre et de subir une stagnation depuis trois décennies.

Défavoriser les produits étrangers pour importer moins et rééquilibrer la balance commerciale ? Les sanctions commerciales à l'égard de la Russie se sont retournées contre l'Europe qui s'est vue interdire un débouché pour ses productions, notamment agricoles, sans être capable de les absorber ou de les réorienter, causant de graves difficultés pour les producteurs, notamment agricoles, sauvés pour certains par une recrudescence de la demande chinoise (75 000 tonnes de porc français en plus, ce qui a engendré une hausse de 20 à 30 centimes du prix de vente et évité ainsi la faillite de plusieurs exploitations).

Renverser la libéralisation des échanges, notamment en quittant l'Union européenne ? Etats-Unis et Royaume-Uni s'y essaient, sans réussite. D'un côté, TRUMP fait désormais l'éloge d'une Union européenne qu'il vilipendait auparavant, en plus d'affirmer ne plus vouloir sortir des traités de libre-échange mais simplement les renégocier, reconnaissant lui-même, non sans ironie, que l'exercice du pouvoir n'a rien à voir avec la gestion d'une entreprise. De l'autre, le Royaume-Uni commence à souffrir des premiers impacts du Brexit, bien que ce dernier n'ait pas encore eu lieu, avec une croissance en baisse (0,3% au premier trimestre 2017 contre 0,7% fin 2016), due notamment à une atonie de la consommation pour cause d'inflation elle-même induite par la dévaluation de la livre qui touche au final ceux-là mêmes qui avaient voté pour le Brexit, les plus faibles...

Interdire les travailleurs détachés et les délocalisations ? Les 300 000 français détachés à l'étranger seraient alors eux-mêmes empêchés, sur des emplois très différents, pour finalement se retrouver au chômage, tandis que les secteurs de l'économie française déjà en difficulté de recrutement ne seraient plus suffisamment abondés pour tourner.

Sans compter le découragement des investissements étrangers dont la France est aujourd'hui un des principaux réceptacles au monde, avec des centaines de milliers d'emplois à la clé. Et les répercussions sur les champions français à l'international, dont dépendent des dizaines de milliers de sous-traitants dans l'Hexagone : ils seraient systématiquement pénalisés sur la scène mondiale, y perdraient des parts de marché, décrocheraient et déclineraient, sauf à relocaliser leurs activités à l'étranger, comme le projettent aujourd'hui moult sociétés de la City londonienne pour cause de fermeture du vaste débouché européen suite au Brexit.

Soit-dit en passant sur le sujet des délocalisations : non seulement l'Europe n'en est pas responsable, car elles se produisent aussi et surtout à destination de pays tiers sur d'autres continents (Chine, Tunisie, Viet-Nam, Mexique...), mais elle en est la modératrice chez elle, via des normes et règles communes à ses membres. La démanteler reviendrait donc à accélérer le processus, sauf à contraindre les sociétés autochtones ou halogènes de demeurer sur le sol national, auquel cas l'État en viendrait à les réquisitionner, à dissuader tout investissement, même indigène, et à casser de la sorte la dynamique économique, bien incapable lui-même de se substituer au secteur privé, comme l'ont prouvé et le prouvent encore les expériences collectivistes.

Les cas d'école pourraient être multipliés. L'essentiel à retenir est que JAMAIS politique populiste n'a fonctionné quand elle a pu être menée à bien, ce qui n'a rien d'évident. Sauf à être implémentée seulement en partie, sans trop remettre en cause l'essentiel, comme la Hongrie ou la Pologne qui, malgré leurs atermoiements contre l'Union européenne, ne veulent surtout pas en sortir mais continuer à jouir des privilèges qui lui sont liées.

D'ailleurs, les populistes occidentaux eux-aussi commencent à mettre de l'eau dans leur vinaigre, car à trop attiser les peurs en promettant un saut dans l'inconnu, donc peut-être un remède pire que le mal aux yeux de leurs électeurs potentiels, ils échouent à convaincre ces derniers qui demeurent pour la majorité d'entre eux, avisés et lucides.

Si la démocratie héberge en son sein les germes de sa propre destruction, en permettant aux populistes d'exister et de vociférer, elle recèle aussi des ressorts qui la préservent. Ces ressorts sont les valeurs que porte et défend une construction européenne dont l'humanisme est la sauvegarde de l'humanité, tandis que son populisme est sa malédiction, qui pourrait être fatale à ses peuples si ces derniers ne finissent par tomber dans le piège de lanternes qui ne sont en fait que des vessies explosives.

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto