L'idiote du village mondial

L'idiote du village mondial

 

À l'heure de la rédaction de cette revue de presse, États-Unis, Royaume-Uni et France ont frappé plusieurs sites de recherche et de production d'armes chimiques syriens, afin de punir le régime d'Assad suite à l'attaque sur Douma dont il est présumé coupable et qui a coûté la vie à 42 personnes. Mais durant toute la semaine écoulée, les médias européens n'ont cessé de tergiverser pour se perdre en analyses et conjectures.

Tout d'abord sur la suite exacte à donner à ladite attaque sur la Douma. Pour Karar (Turquie), il était vain d'espérer que le Président syrien paie enfin le prix de ses crimes, car personne ne s'attaquerait à lui, ironisant au passage sur l'outrance subitement affichée par les Occidentaux, après 7 ans de massacres continus. Même tonalité pour Avvenire (Italie), qui se montrait par ailleurs à demi-sceptique quant à la culpabilité du régime, sachant que les armes chimiques sont aussi inutiles que contre-productives d'un point de vue tactique, car générant des actions militaires contre des forces d'ores et déjà victorieuses. La Stampa (Italie) abordait pour sa part cet usage sous un autre angle, psychologique en l'occurrence. Car le père, Hafez  Al-Assad , a enseigné au fils que la terreur est le meilleur moyen de manipuler et de contrôler le peuple. Dès lors, dans l'esprit du dictateur, les armes chimiques consolident l'avenir en neutralisant les idées insurrectionnelles.

 Hospodarské Noviny (République tchèque) posait pour sa part la question de la ligne rouge définie par les Occidentaux, observant qu'elle n'existe plus depuis bien longtemps, remplacée par le cynisme russe et l'isolationnisme américain. Le politologue Gueorgui Kouchalevski  ne se montrait pas si pessimiste sur le portail 112.ua (Ukraine) : si les États-Unis et la France ont cessé de réclamer la destitution de Bachar Al-Assad, personne n'a l'intention de fermer les yeux sur le recours aux armes chimiques. Les Russes eux-mêmes serait bien inspirés de substituer à cet allié de plus en plus encombrant un général baasiste plus prévisible. Précisément, Milliyet (Turquie) voit dans cet énième rebondissement une bonne raison pour les Américains de rester en Syrie, alors même que Trump  comptait s'en dégager. D'autant que le coupable est tout trouvé, sans même chercher à élucider « l'incident ».

De Telegraaf (Pays-Bas) allait plus loin, à affirmer que le Président américain, après avoir ménagé Poutine, cherche à présent l'affrontement, entouré par un nombre croissant de faucons à la Maison Blanche. La Repubblica (Italie) suppute cyniquement que Trump  aurait un intérêt politique à bombarder la Syrie afin de désamorcer des bombes juridiques susceptibles de lui exploser au visage à domicile : envisager quelques morts dans de lointaines contrées est la stratégie habituelle des puissants menacés dans leur pré carré. En ce cas, ABC (Espagne) plaidait pour une action réfléchie, car toute erreur aurait des répercussions catastrophiques sur la région, avec le risque de transformer une guerre civile en conflit inter-étatique. Une solution de sortie de crise pourrait être une partition du pays, selon Latvijas (Lituanie), qui y voit la garantie d'une paix provisoire et d'un ordre plus ou moins stable. Mais elle est peu probable, étant donné la détermination du régime à reconquérir chaque miette territoriale, par tous les moyens, soutenu et protégé par les Russes comme par les Iraniens. Dès lors, une fois de plus, que faire ? La question se pose tout particulièrement pour les Européens. Neue Zürcher Zeitung (Suisse) les voyait mal saisir le Conseil de sécurité de l'ONU, réduit à l'état de tigre de papier par le veto systématique russe. Seule une démonstration de force pourrait interrompre la politique du pire, comme l'an dernier suite aux frappes américaines.

Précisément, les médias européens constataient unanimement que les États-Unis étaient de retour à l'avant-garde, sur le pied de guerre, et s'interrogeaient dès lors sur l'attitude à observer pour les Européens. De Volkskrant (Pays-Bas) en soulignait toute la difficulté, tant Trump est difficile à cerner. Mais les enjeux sont de taille, à commencer pour le Royaume-Uni qui, au lendemain du Brexit, veut se poser en pionnier de la liberté, de la paix et du progrès dans un monde déstabilisé. Taz (Allemagne) questionnait lui-aussi la posture mouvante de Trump, non-interventionniste lors de la campagne présidentielle et belliciste dans sa phase présidentielle, avec de dangereuses conséquences pour les relations vis-à-vis de l'Iran, la Russie et la Corée-du-Nord (qui a d'ailleurs disparu des écrans radars!). The Sun (Royaume-Uni) était réticent à l'idée d'une frappe, mais si des informations qualifiées des services de renseignement permettaient une action ciblée susceptible de détruire l'arsenal chimique d'Assad, le journal était prêt à soutenir cette hypothèse, préconisant aussi des cyber-attaques.

Causeur (France) se montrait plus dubitatif quant à une action de la France en ce sens, donnant la parole à un expert militaire, Hadrien Desuin , qui souhaite un autre rôle pour son pays, celui d'une puissance d'équilibre qui remette Américains et Russes autour de la table. Une frappe sans mandat de l'ONU serait un tournant néo-conservateur et la première grande faute du quinquennat.

Corriere Della Serra (Italie) accordait la parole à un autre expert, en politique internationale, Franco Venturini, estimant que Macron  tente de devenir l'interlocuteur privilégié de Washington, en lieu et place de Merkel , ce qui ne serait pas forcément dans l'intérêt de l'Europe, car Trump  ne se montrera pas plus conciliant, bien au contraire. Ria Novosti (Russie) espérait d'ailleurs que le Président américain suive l'exemple de ses prédécesseurs, Kennedy  et Clinton, en appuyant à la dernière minute sur la pédale de frein pour éviter l'escalade. Car Gosc Niedzielny (Pologne) mettait en garde contre le risque de la mutation de la tragédie syrienne en guerre des puissances, toujours au détriment des civils. Kurier (Autriche) se voulait tout aussi prudent, d'autant que la culpabilité d'Assad  n'est pas plus établie que celle de la Poutine dans l'affaire de l'empoisonnement de l'ex-espion. Au final, Turun Sanomat (Finlande) déplorait que la Syrie soit devenue une aire de jeu et un laboratoire expérimental, où les leaders mesurent leur ego. Parmi eux, un émerge tout particulièrement en Europe, malheureusement absente en tant que telle du conflit syrien : Emmanuel Macron.

Le Président français n'est pas seulement cité pour la Syrie, mais aussi pour un autre conflit, fort heureusement d'une autre nature, mais tout aussi risqué pour lui-même : le conflit social qui embrase la France, 50 ans après mai 68. Une fois de plus, certains médias européens ne comprennent pas les motivations des manifestants, voire les condamnent, telle Radio Europa Libera (Roumanie) qui dénonce les privilèges auxquels s'accrochent les cheminots français, sans l'aval du peuple cette fois-ci. Le Figaro (France) rappelle que la France est un État de droit dans lequel nulle minorité ne saurait dicter sa loi, des zadistes aux étudiants : l'autorité doit prévaloir, pour éviter le déclin. Le Jeudi (Luxembourg) note précisément que Macron tient bon, au point de mettre en danger le monde syndical, après avoir dynamité le paysage politique. Süddeutsche Zeitung (Allemagne) analyse la situation dans le même sens, car le Président français lui semble conserver la maîtrise des événements et se donner ainsi toutes les chances de réussites. Sauf à coaliser contre lui les mécontentements, comme en mai 68. Ce que le journal ne pense pas possible, contrairement à Mediapart (France) qui publie une lettre ouverte d'une centaine de scientifiques et intellectuels prétendant que les luttes actuelles sont liées par la brutale libéralisation du Gouvernement.

En attendant l'issue du mouvement social français, les médias européens se sont bien évidemment penchés de près sur la réélection triomphale de Victor Orban à la tête de la Hongrie, grâce à une majorité législative reconduite aux deux tiers. L'expert politique Valentin Naumescu  affirme dans Contributors (Roumanie) que la faute en revient aux intellectuels, académiciens et militants, puisque tous s'accommodent de la médiocrité politique de leur pays. D'où l'absence d'alternative, qui fait la force d'Orban. Car l'intéressé n'est pas exempt de tous reproches : Vilaggazdasag (Hongrie) relaie les propos sans concession de l'ex-Président de la Banque centrale hongroise, Péter Akos Bod, sur le flagrant déséquilibre des dépenses publiques, au détriment de la santé, de l'éducation et, plus étonnant pour un nationaliste, de la défense ! Bien sûr, Ria Novosti (Russie) n'est pas du même avis : Orban garantit à son pays un développement fulgurant, qui contredit toutes les thèses libérales. Tages-Anzeiger (Suisse) énonce que la Hongrie est un cas à part, avec sa fierté nationale et le sentiment collectif d'être différent mais incompris.

Dès lors, il est peu probable que d'autres suivent son exemple, d'autant moins que, d'une part, ses zélateurs ne disposent pas de la même emprise sur les institutions, et d'autre part, la démocratie illibérale d'Orban ne serait pas viable sans les crédits russes, chinois et... européens ! Die Presse (Autriche) relativise d'ailleurs l'importance du Premier Ministre hongrois, dont le modèle national-conservateur de démocrature n'a pas réussi à faire d'émules en dehors de ses frontières.

Une allégation que dément Die Welt (Allemagne), dans la mesure où Orban  a aujourd'hui le vent en poupe pour exporter ce modèle, à commencer par le groupe de Visegrad (Pologne, République tchèque et Slovaquie). Dès lors, l'Union européenne (UE) risque de connaître le sort des Nations Unies. Preuve en est des propos de wPolityce.pl (Pologne) qui s'insurge contre les critiques des libéraux à l'égard des électeurs d'Orban, qui auraient mal voté à leurs yeux méprisants. Badische Zeitung (Allemagne) souligne précisément le malaise croissant de citoyens d'Europe de l'Est à l'idée de remiser leur souveraineté nationale et leurs spécificités culturelles, à peine regagnées, au profit d'une Europe à dominante occidentale, notamment franco-allemande.

The Irish Times (Irlande) invite Bruxelles à réagir face au minage amorcé par Orban, plus encore que par ses alliés polonais contre lesquels l'UE a sur-réagi, tandis qu'elle fait preuve d'une étonnante et dangereuse passivité face à la dérive hongroise. Kurier (Autriche) réclame aussi un sursaut de l'Europe, pour envisager ses valeurs non comme une façade, mais comme un fondement à défendre de toute urgence. Bien sûr, The Guardian (Royaume-Uni) reconnaît la difficulté face au verdict des urnes, qu'il ne conviendrait pas de répudier. Mais il est indispensable désormais de combattre le mal à la racine, en l'occurrence raciste. En ce sens, De Morgen (Belgique) réclame des personnalités éminentes du Parti Populaire Européen, comme Juncker , de mettre le holà à ORBAN et à sa façon de minimiser l'érosion des valeurs européennes, sachant qu'il doit sa réussite économique à l'UE. Le politologue Bernardo Pires  De Lima invective lui-aussi les dirigeants du PPE dans Diario de Noticias (Espagne), dont certains vont jusqu'à qualifier Orban de « garant de la stabilité et de la prospérité » ! Il est vrai que la situation pourrait être bien pire si le parti d'Extrême-Droite Jobbik parvenait au pouvoir, sachant qu'il a raflé un cinquième des suffrages à lui-seul. Orban en joue, comme un certain Bachar Al-Assad qui s'érige en rempart contre Daesh, qu'il a lui-même nourri... Il faudrait décidément que l'Europe cesse d'être l'idiote du village mondial pour être enfin prise au sérieux et sortir de l'ornière par le haut !

 

Crédit photos : L'Europe des Citoyens
Rédacteur : Cédric Espéranto